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De l’embrasement aux lignes de faille : la guerre américano-iranienne et la naissance d’un nouvel ordre moyen-oriental  (2/2)- par Mohamed Chtatou

Le Moyen-Orient entre non pas dans une paix d’après-guerre, mais dans un équilibre d’après-guerre, dont la durabilité dépendra moins des calculs militaires de Washington et de Téhéran que des choix diplomatiques d’acteurs régionaux qui ont appris, par une expérience difficile, que ni la dépendance totale envers des garants extérieurs, ni la confrontation totale avec l’Iran, n’offrent de voie viable vers la sécurité.


Pr. Mohamed Chtatou

3. La dégradation du réseau régional de milices alliées de l’Iran

La transformation la plus durable produite par la guerre de 2026 concerne sans doute moins le territoire iranien lui-même que le réseau de milices alliées et de mouvements partenaires que Téhéran avait consacré des décennies à bâtir comme première ligne de défense avancée. Souvent désigné sous le nom d’« Axe de la résistance », ce réseau — dont le Hezbollah libanais, un ensemble de milices chiites irakiennes, le mouvement houthiste au Yémen et, jusqu’à son quasi-effondrement, le Hamas à Gaza constituaient les piliers — fut conçu moins comme une alliance formelle que comme une architecture souple et décentralisée permettant à l’Iran de répondre aux menaces sans exposer directement son propre territoire aux représailles (The National Interest, 2026b). Les événements de 2026 ont soumis cette architecture à l’épreuve la plus sévère qu’elle ait jamais connue, et le verdict rendu par les spécialistes de la région se révèle frappant de constance : l’Axe, selon un chercheur de l’université Georgetown, est aujourd’hui plus affaibli qu’à aucun autre moment depuis sa formation (Al Jazeera, 2026c).

La preuve la plus manifeste de cette dégradation réside dans le caractère assourdi et largement inefficace de la réponse des milices face aux attaques directes contre l’Iran lui-même. Le Hezbollah, déjà sévèrement affaibli par sa guerre de 2024 contre Israël et par l’effondrement du régime d’Assad en Syrie en décembre de la même année, n’entra dans les combats depuis le Liban qu’à contrecœur, et son intervention — davantage le produit de pressions iraniennes que d’un calcul stratégique propre — déclencha une incursion terrestre israélienne ainsi qu’une nouvelle campagne de bombardements qui dégrada davantage encore ses capacités (Yahoo News/AFP, 2026 ; INSS, 2025). Le mouvement houthiste, quant à lui, avait déjà été substantiellement affaibli avant la guerre de 2026 par des opérations américaines soutenues contre ses moyens militaires et par sa désignation comme organisation terroriste étrangère, des évolutions qui paralysèrent l’autonomie financière du groupe et le laissèrent principalement concentré sur sa survie organisationnelle au Yémen plutôt que sur la projection de puissance à l’étranger (Belfer Center, 2026). Les milices chiites irakiennes, de leur côté, se révélèrent largement réticentes plutôt qu’incapables d’escalader au nom de l’Iran, une réticence conditionnée par la pression politique intérieure en faveur de leur désarmement et par le rejet explicite, par l’administration Trump, de toute participation de milices à un futur gouvernement irakien (Belfer Center, 2026 ; AEI, 2025).

Les analystes demeurent partagés quant à savoir si cette dégradation représente un effondrement structurel permanent ou simplement un repli tactique précédant une reconstitution éventuelle sous une forme plus décentralisée. Une lecture soutient que la conception même de l’Axe — un réseau lâchement coordonné plutôt qu’une coalition centralisée — lui permet d’absorber des pertes sérieuses sur un théâtre sans s’effondrer partout à la fois, ce qui signifierait que les partenaires régionaux de l’Iran conservent une capacité résiduelle et une légitimité locale même après les chocs de 2026 (The National Interest, 2026b).

Une évaluation concurrente suggère que la guerre a révélé quelque chose de plus fondamental : contraint de choisir, l’Iran a fait primer sa propre survie sur la défense coordonnée de son réseau régional, sapant ainsi la logique même de défense avancée qui justifiait l’existence de l’Axe (Al Jazeera, 2026c). Dans un cas comme dans l’autre, la conséquence pratique a été de faire disparaître, au moins à moyen terme, la valeur dissuasive que les alliés régionaux de l’Iran procuraient autrefois, exposant Téhéran plus directement à toute confrontation future et, paradoxalement, la rendant plus dépendante de ses propres capacités conventionnelles et asymétriques qu’à aucun autre moment des deux dernières décennies.

Ce basculement porte des implications qui dépassent largement le seul calcul militaire immédiat de l’Iran.

Pendant près de deux décennies, la fonction dissuasive de l’Axe reposait moins sur la capacité de tel ou tel membre isolé que sur l’incertitude cumulative qu’il créait chez les planificateurs israéliens et américains : une attaque contre l’Iran pouvait déclencher une réponse multifront dont l’ampleur et la coordination ne pouvaient être prévues avec fiabilité à l’avance. Les événements de 2026 ont substantiellement érodé cette incertitude. Les planificateurs israéliens et américains disposent désormais d’une confiance nettement accrue quant au fait qu’une frappe sur le territoire iranien ne déclenchera pas automatiquement une riposte multifront synchronisée, un basculement du calcul stratégique qui a vraisemblablement abaissé le seuil ayant présidé à la décision initiale de frapper en février, et qui pourrait l’abaisser davantage encore lors d’une confrontation future (The National Interest, 2026b). Dans le même temps, la dégradation de l’Axe n’a pas éliminé les conditions politiques sous-jacentes qui l’avaient produit : les réseaux de milices chiites en Irak conservent à la fois leurs armes et une légitimité locale, même là où leur coordination avec Téhéran s’est distendue ; le Hezbollah demeure l’acteur non étatique le plus lourdement armé du Levant malgré ses pertes ; et les houthistes continuent de contrôler une part substantielle du territoire yéménite, indépendamment de leur capacité désormais réduite de projection de puissance régionale (Belfer Center, 2026 ; The National Interest, 2026b). L’Axe, autrement dit, peut se trouver affaibli comme instrument coordonné de la stratégie iranienne sans pour autant disparaître comme ensemble d’acteurs régionaux demeurant, chacun à sa mesure, conséquents — une distinction lourde d’implications quant à la rapidité et à la forme selon lesquelles l’influence régionale iranienne pourrait, à terme, se reconstituer.

4. Les monarchies arabes du Golfe : un pragmatisme de couverture entre Washington et Téhéran

Si la guerre a dégradé l’architecture des relais iraniens, elle a simultanément accéléré chez les monarchies arabes du Golfe une série d’adaptations qui constituent collectivement un nouveau mode d’action diplomatique régionale : un pragmatisme de couverture entre la dépendance à Washington et l’engagement direct avec Téhéran. Il s’agit là d’une rupture significative avec la posture de confinement qui avait caractérisé la politique du Conseil de coopération du Golfe à l’égard de l’Iran pendant l’essentiel de la période postérieure à 1979. Alors même que des missiles et des drones iraniens frappaient des cibles à travers l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweït et le Qatar, les gouvernements du Golfe privilégièrent massivement l’engagement diplomatique à une nouvelle confrontation militaire, faisant directement pression sur l’administration Trump pour éviter une escalade renouvelée (CSIS, 2026).

La logique de ce pragmatisme ne s’explique que partiellement par la lassitude de la guerre. Elle traduit, plus fondamentalement, une compréhension recalibrée, chez les décideurs du Golfe, du fait que la dépendance aux garanties sécuritaires de Washington, si écrasantes soient-elles sur le plan militaire, ne saurait se substituer à un modus vivendi fonctionnel avec un voisin partageant leurs frontières maritimes, leurs infrastructures énergétiques et leurs routes de navigation (Middle East Council on Global Affairs, 2026). Comme l’a observé un analyste basé dans le Golfe, les États de la région ne peuvent changer leur géographie, et trouver un arrangement viable avec l’Iran ne relève donc pas d’un choix, mais d’une nécessité (Middle East Council on Global Affairs, 2026). Cette logique s’appuie sur des précédents antérieurs à la guerre : les Émirats arabes unis et le Koweït avaient rétabli des relations diplomatiques pleines avec Téhéran dès 2022, suivis par le rapprochement saoudien de 2023, négocié sous médiation chinoise — des évolutions qui donnèrent à chacun de ces États des canaux directs vers Téhéran lorsque la crise de 2026 éclata, à la différence de la diplomatie exclusivement médiée par Washington lors des négociations nucléaires de 2015 (Foreign Policy, 2026).

Ce pragmatisme n’a cependant pas produit de position unifiée au sein du Golfe. La guerre a plutôt élargi des fractures préexistantes au sein du Conseil de coopération du Golfe, en particulier entre la préférence saoudienne pour l’accommodement et la posture comparativement plus belliciste des Émirats arabes unis (Soufan Center, 2026). Les Émirats absorbèrent une part disproportionnée des frappes iraniennes au cours du conflit — davantage qu’aucun autre pays, Israël compris —, une expérience qui a poussé Abou Dabi vers une coopération sécuritaire et renseignement plus étroite avec Washington et Israël, tout en poursuivant simultanément un engagement économique avec Téhéran, allant jusqu’à débloquer des avoirs iraniens gelés en échange d’une certaine retenue (Foreign Policy, 2026 ; Carnegie Endowment, 2026). L’Arabie saoudite, à l’inverse, a privilégié la diplomatie régionale, appuyant les efforts de médiation pakistanais et maintenant son canal de 2023 vers Téhéran, tout en expulsant formellement des diplomates iraniens en mars en réponse aux frappes persistantes (Foreign Policy, 2026). Le Qatar et Oman se sont positionnés plus loin encore vers l’extrémité diplomatique du spectre, Doha ayant, selon certaines informations, proposé de limiter sa propre production de gaz naturel afin de protéger les infrastructures énergétiques iraniennes de nouvelles frappes israéliennes, en échange d’une retenue iranienne envers ses propres installations (Foreign Policy, 2026).

Cette divergence a généré de nouvelles frictions intra-Golfe, tout en stimulant une diversification plus large des partenariats sécuritaires, éloignée d’une dépendance exclusive envers les États-Unis. Le pacte de défense saoudien avec le Pakistan, conclu avant la guerre mais renforcé par elle, procure désormais à Riyad un appui militaire conventionnel indépendant de Washington, tandis que les Émirats arabes unis ont signé un nouvel accord de coopération en matière de défense avec la France, et que le Qatar a conclu un mémorandum sécuritaire avec le Canada (Carnegie Endowment, 2026 ; CSIS, 2026). La Turquie, l’Égypte et l’Arabie saoudite auraient, selon certaines sources, évoqué la possibilité d’un consortium régional destiné à gérer le détroit d’Ormuz indépendamment de toute tutelle américaine — une proposition qui, quelle que soit sa faisabilité ultime, signale une érosion marquée de l’hypothèse selon laquelle la sécurité maritime du Golfe devrait nécessairement transiter par Washington (Foreign Policy, 2026). Rien de tout cela n’équivaut à un abandon de la relation sécuritaire américaine, que la plupart des États du Golfe continuent de considérer comme indispensable à court terme ; il s’agit plutôt d’une stratégie de diversification visant à réduire la dépendance structurelle envers un unique garant extérieur, tout en préservant des canaux directs vers Téhéran (Al Jazeera, 2026b).

5. La position renforcée d’Israël et la recomposition des alignements régionaux

La position stratégique d’Israël est sortie de la guerre dans un état sensiblement différent de celui de l’Iran ou des États du Golfe, reflétant à la fois les succès militaires obtenus et les coûts diplomatiques que ces succès ont engendrés. Sur le plan strictement militaire, les frappes initiales du 28 février démontrèrent des capacités qui n’avaient jusqu’alors jamais été rendues publiques, y compris le premier cas, dans l’histoire du combat aérien, d’un avion de chasse furtif abattant un appareil ennemi habité, lorsqu’un F-35I israélien détruisit un Yak-130 iranien au-dessus de Téhéran (Wikipedia, 2026c). Conjuguée à l’affaiblissement antérieur du Hezbollah en 2024 et à l’effondrement du gouvernement syrien d’Assad, la guerre de 2026 a laissé Israël confronté à un ensemble d’adversaires sensiblement affaibli sur ses périphéries nord et est, une situation inédite depuis deux décennies (INSS, 2025).

Ce renforcement militaire s’est traduit par une coordination plus poussée avec un sous-ensemble de partenaires arabes, en particulier les Émirats arabes unis, dont la relation bilatérale avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham semble s’être renforcée plutôt qu’affaiblie par l’expérience partagée de l’attaque iranienne (Soufan Center, 2026). Les informations selon lesquelles le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou aurait secrètement rencontré la direction émiratie dans le désert des Émirats fin mars — bien que démenties par les autorités émiraties — témoignent d’une tendance plus large vers une coopération sécuritaire discrète entre Israël et au moins certains États du Golfe, en dépit d’une ambivalence publique persistante des sociétés arabes à l’égard d’une normalisation formelle (Al Jazeera, 2026a). Cette dynamique a toutefois engendré ses propres frictions : la poursuite des opérations militaires israéliennes au Liban après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu formel prévu par le mémorandum de juin, ainsi que le refus explicite de Netanyahou de considérer l’accord comme contraignant à l’égard du Hezbollah, ont placé Jérusalem en porte-à-faux avec l’architecture diplomatique que Washington, Doha, Riyad et Islamabad s’étaient efforcés de construire (Al Jazeera, 2026b). Certains partenaires de la propre coalition gouvernementale de Netanyahou se sont publiquement opposés au mémorandum, révélant une tension non résolue entre la logique militaire israélienne de pression continue et l’appétit plus large de la région pour un règlement durable, quoiqu’imparfait (Al Jazeera, 2026b).

L’effet net a été l’émergence d’un alignement régional évolutif, centré moins sur des structures conventionnelles formelles que sur un intérêt partagé — quoique inégalement réparti — à contenir l’influence iranienne. L’intention explicite des Émirats arabes unis d’approfondir leur coopération avec Israël à l’issue de la guerre menace de devenir une source supplémentaire de division au sein du Conseil de coopération du Golfe, d’autant que l’opinion publique dans une grande partie du monde arabe s’est montrée plus hostile à Israël au fil du conflit, compliquant le calcul de chaque État du Golfe quant au degré de visibilité de son rapprochement avec Jérusalem (Carnegie Endowment, 2026). Les analystes mettent ainsi en garde contre une lecture de l’alignement actuel comme une coalition stable ; il se comprend mieux comme un ensemble d’ajustements parallèles, dictés par des intérêts propres — renforcement militaire israélien, approfondissement sécuritaire émirati, posture diplomatique saoudienne plus prudente — qui convergent globalement dans une direction similaire sans constituer, pour l’heure, un bloc sécuritaire régional cohérent (Carnegie Endowment, 2026).

Une complication supplémentaire concerne la relation d’Israël avec Washington elle-même, que la guerre a rendue à la fois plus étroite et plus tendue. La reconnaissance publique du vice-président Vance, selon laquelle les intérêts israéliens et américains, tout en se recoupant substantiellement, divergent sur des questions précises, constitue un aveu inhabituellement franc, de la part d’un haut responsable de l’administration, d’un décalage entre les stratégies régionales des deux gouvernements (Al Jazeera, 2026b). Cette divergence porte principalement sur la question du moment et des modalités de désescalade des hostilités actives : là où l’administration Trump a, depuis le mémorandum de juin au moins, privilégié une désescalade négociée stabilisant les marchés énergétiques et rassurant les partenaires du Golfe, le gouvernement Netanyahou a continué de calculer qu’une pression militaire soutenue, en particulier contre le Hezbollah au Liban, offre des gains stratégiques supérieurs aux coûts diplomatiques d’apparaître en violation d’une architecture de cessez-le-feu que Washington a lui-même négociée. Il est peu probable que cette tension se résolve nettement dans un sens ou dans l’autre. Les succès militaires d’Israël lui ont conféré un levier substantiel pour résister à des contraintes imposées de l’extérieur sur sa liberté opérationnelle, tandis que sa dépendance à la poursuite des transferts d’armements américains et à la couverture diplomatique de Washington garantit à ce dernier une influence significative, quoique incomplète, sur le rythme et la portée de toute opération israélienne future. Il en résulte une relation bilatérale caractérisée moins par l’image traditionnelle d’une alliance en lock-step que par un équilibre négocié, sans cesse renégocié, entre objectifs stratégiques partagés et calendriers tactiques divergents.

6. L’instrumentalisation des corridors maritimes énergétiques

Aucune dimension de la guerre de 2026 n’illustre plus clairement la rupture de ce conflit avec les schémas antérieurs de confrontation moyen-orientale que le ciblage systématique des infrastructures énergétiques maritimes, et par-dessus tout du détroit d’Ormuz. Ce détroit, par lequel transitent environ vingt à trente-cinq pour cent du commerce mondial de pétrole brut par voie maritime et près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié, a longtemps été considéré comme le point d’étranglement énergétique le plus déterminant de la planète ; mais les événements de 2026 marquèrent la première fois qu’il fut soumis à une perturbation soutenue et délibérée par un acteur étatique à des fins d’effet stratégique, plutôt qu’à des dommages accessoires de guerre (Brookings, 2026 ; Agence internationale de l’énergie, 2026).

Les conséquences économiques furent immédiates et sévères. Selon le Commodity Markets Outlook de la Banque mondiale, le conflit déclencha le plus important choc jamais enregistré sur le marché pétrolier, l’offre mondiale chutant de plus de dix millions de barils par jour au seul mois de mars 2026, et les prix du Brent bondissant d’environ soixante-cinq pour cent en un seul mois — la hausse mensuelle la plus forte jamais enregistrée (Banque mondiale, 2026). Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie qualifia la perturbation combinée des flux de pétrole et de gaz de plus grande menace jamais recensée pour la sécurité énergétique mondiale, notant que les stocks mondiaux de pétrole s’épuisaient au rythme le plus rapide jamais observé, alors même que les producteurs extérieurs au Moyen-Orient portaient leur production à des niveaux record pour compenser (Agence internationale de l’énergie, 2026). Les marchés gaziers subirent un sort comparable : avec près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié ayant transité par le détroit en 2025, la perturbation se répercuta sur les marchés européens et asiatiques, où les prix au comptant grimpèrent de plus de moitié en l’espace d’une seule semaine durant la phase la plus aiguë de la guerre (Congressional Research Service, 2026).

Au-delà des chocs de prix immédiats, le conflit révéla une vulnérabilité structurelle appelée à survivre à la guerre elle-même : la pratique consistant à retirer la couverture d’assurance maritime et à imposer des surprimes de risque de guerre extraordinaires paralysa de fait le transport commercial dans le Golfe, indépendamment de toute attaque directe contre tel ou tel navire, démontrant que la simple possibilité d’un conflit, transmise par les marchés mondiaux de l’assurance et du transport maritime, pouvait produire un effet perturbateur comparable à celui d’un blocus effectif (Financial Content, 2026a). L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis répondirent en redirigeant une partie de leurs exportations vers des terminaux situés hors du détroit, tandis que la production de l’OPEP+ chutait de plus de trente pour cent au cours de la guerre, soulignant à la fois la résilience et les limites des efforts existants de diversification par rapport à ce point d’étranglement (Brookings, 2026 ; Agence internationale de l’énergie, 2026).

Fait peut-être le plus significatif, l’ambiguïté non résolue du mémorandum d’entente de juin quant aux modalités du contrôle iranien sur le transit dans le détroit — la clause exigeant de l’Iran ses « meilleurs efforts » pour assurer le passage sécurisé des navires commerciaux, sans en préciser les modalités d’exécution ni exclure de futurs droits de transit — devint, comme indiqué plus haut, le déclencheur direct de l’effondrement du cessez-le-feu début juillet (ABC News, 2026 ; House of Commons Library, 2026). Cet épisode illustre une leçon plus large de la guerre de 2026 : l’instrumentalisation des points d’étranglement maritimes est devenue non plus un simple tactique de guerre, mais un instrument de négociation à part entière, que l’Iran s’est montré disposé à déployer même en pleine négociation active, et qui conditionnera vraisemblablement la manière dont les États-Unis, l’Iran et les producteurs du Golfe structureront tout futur arrangement sécuritaire dans la région (Brookings, 2026).

Les implications structurelles à plus long terme de cet épisode dépassent largement la seule volatilité immédiate des prix qu’il a engendrée. Les marchés financiers et les assureurs maritimes ont, de fait, intégré une prime de risque durable pour le Golfe, qui ne disparaîtra vraisemblablement pas même si le cessez-le-feu actuel tient, dans la mesure où la capacité sous-jacente ayant permis à l’Iran de perturber le détroit — son arsenal de missiles antinavires, de drones navals et d’embarcations rapides d’attaque — a largement survécu à la guerre, alors même que d’autres composantes de sa direction militaire et politique furent décimées (Belfer Center, 2026). Cette asymétrie entre ce qui fut détruit et ce qui subsista comporte une leçon stratégique précise : contrairement aux infrastructures nucléaires, qui exigent des installations vastes, fixes et donc identifiables comme cibles, la capacité de déni maritime ayant permis à l’Iran de menacer Ormuz est dispersée, mobile et relativement bon marché à reconstituer, ce qui signifie que le levier que Téhéran tire de la menace pesant sur le détroit se révèle bien plus durable que celui qu’il tirait de son programme nucléaire. Les décideurs du Golfe et de la scène internationale semblent avoir intégré cette leçon : la proposition turco-égypto-saoudienne d’un consortium de gestion du détroit d’Ormuz, évoquée plus haut, traduit une reconnaissance implicite du fait qu’une sécurité énergétique durable dans le Golfe ne saurait reposer sur la seule dissuasion ou la seule dégradation des capacités iraniennes, mais devra s’accommoder d’un modus vivendi négocié quant à la gouvernance du détroit (Foreign Policy, 2026).

7. Vers une architecture sécuritaire régionale nouvelle et encore instable

Pris ensemble, ces dynamiques annoncent l’émergence d’une architecture sécuritaire régionale qui diffère de l’ordre antérieur non pas seulement en degré, mais en nature. Trois traits de cette architecture émergente méritent une attention particulière.

Le premier est l’érosion de l’hypothèse, fondatrice de la politique du Golfe depuis au moins les années 1980, selon laquelle les garanties sécuritaires américaines pouvaient se substituer entièrement à un engagement direct avec l’Iran. La guerre n’a pas aboli la primauté américaine — les États-Unis demeurent, selon plusieurs analystes, le garant de dernier ressort de la région, conservant une capacité inégalée à dissuader les menaces existentielles et à conforter la crédibilité de la dissuasion des autres États par les ventes d’armes et la présence navale (Foreign Policy, 2026) — mais elle en a démontré les limites lorsqu’il s’agit de la traduire en une désescalade durable sur le terrain, une tâche qui a incombé de manière disproportionnée à la diplomatie du Golfe et du Pakistan plutôt qu’à Washington directement (Foreign Policy, 2026).

Le second trait est la diversification des partenariats sécuritaires du Golfe au-delà des États-Unis, une tendance accélérée plutôt qu’initiée par la guerre. Les accords de défense conclus avec la France, le Pakistan et le Canada, conjugués à un engagement économique et diplomatique persistant avec la Chine — qui s’est positionnée, aux côtés du Pakistan, comme co-parrain d’initiatives de cessez-le-feu telles que l’initiative en cinq points proposée conjointement avec Islamabad fin mars 2026 —, suggèrent une région du Golfe de moins en moins disposée à placer l’ensemble de son capital stratégique dans une relation extérieure unique (Wikipedia, 2026d ; Carnegie Endowment, 2026). Cette diversification n’équivaut pas à un pivot stratégique intégral loin de Washington, mais elle représente une couverture significative contre l’imprévisibilité perçue de la politique américaine, dont la Stratégie de sécurité nationale a elle-même signalé une volonté de réduire la priorité accordée à la région dans la politique étrangère américaine plus large, alors même que l’administration Trump maintenait des engagements militaires et politiques profonds envers Israël tout au long du conflit (Al Jazeera, 2026b).

Le troisième trait, sans doute le plus lourd de conséquences pour la stabilité régionale à long terme, réside dans la persistance de ce que l’on pourrait appeler une asymétrie durable de la vulnérabilité : alors même que le régime iranien et son réseau de relais ont été sévèrement dégradés, la capacité résiduelle de l’Iran à perturber les infrastructures énergétiques régionales et le commerce maritime garantit qu’il demeure une variable centrale de tout calcul de sécurité régionale, indépendamment du seul équilibre militaire strictement entendu (Belfer Center, 2026 ; Agence internationale de l’énergie, 2026). Cette asymétrie aide à expliquer pourquoi les décideurs du Golfe ont systématiquement privilégié l’engagement diplomatique avec Téhéran plutôt que la confrontation militaire, même dans des moments de provocation aiguë : les coûts potentiels d’une perturbation prolongée des exportations énergétiques et des routes maritimes dépassent de très loin la satisfaction tactique que pourrait procurer une participation à de nouvelles frappes contre l’Iran (CSIS, 2026).

La question de savoir si ces trois traits se cristalliseront en un équilibre nouveau et stable, ou s’ils ne font que différer un nouveau cycle de confrontation, demeure véritablement incertaine, et les analystes informés ne s’accordent pas. Certains suggèrent que l’intégration de l’Iran dans une région d’États négociants et commerçants — plutôt que dans une région qu’il cherche à déstabiliser par ses relais et ses missiles — représente le fondement le plus plausible d’un ordre sécuritaire durable dans le Golfe, à condition que les rivaux régionaux de Téhéran soient disposés à lui accorder un intérêt dans le succès de cet ordre (Foreign Policy, 2026). D’autres mettent en garde contre le fait qu’une direction iranienne enhardie et intransigeante, ayant survécu à une guerre qu’elle n’avait pas choisie et conservant les capacités de missiles et de drones nécessaires pour menacer indéfiniment le détroit, pourrait simplement se reconstituer et se réarmer à l’abri d’un règlement provisoire, laissant à ses voisins arabes le soin d’assumer le coût de toute confrontation future (CSIS, 2026). D’autres encore signalent le risque spécifique que les stratégies divergentes du Golfe — la préférence saoudienne pour l’accommodement diplomatique, opposée à l’approfondissement de la coopération sécuritaire émiratie avec Israël et les États-Unis — puissent devenir elles-mêmes une source d’instabilité régionale, ravivant des rivalités préexistantes sous l’effet de nouvelles pressions stratégiques (Carnegie Endowment, 2026).

Conclusion

La guerre américano-iranienne de 2026 ne s’est pas tant conclue qu’elle n’a muté en un état de basse intensité, chroniquement instable, dans lequel dissuasion, diplomatie et rivalité coexistent sans se supplanter pleinement les unes les autres. Son legs le plus significatif ne réside dans aucun résultat militaire isolé, mais dans l’accélération de tendances qui remodelaient déjà la région avant même le déclenchement de la guerre : la dégradation du réseau de relais iraniens, la diversification des partenariats sécuritaires du Golfe au-delà de la seule dépendance envers Washington, le renforcement de la position militaire israélienne aux côtés des frictions diplomatiques que ce renforcement a engendrées, et la vulnérabilité désormais démontrée des marchés énergétiques mondiaux face à l’instrumentalisation des points d’étranglement maritimes. Aucun des principaux protagonistes de la guerre n’a remporté de victoire stratégique sans équivoque. L’Iran a subi des pertes catastrophiques dans sa direction, son économie et son architecture de relais, tout en conservant une capacité asymétrique suffisante pour contraindre une superpuissance à une confrontation coûteuse et non résolue.

Les États-Unis ont démontré une supériorité conventionnelle et technologique écrasante, sans parvenir à la traduire en un règlement durable, demeurant engagés dans un environnement sécuritaire qui continue d’exiger un engagement politique et militaire soutenu, des années après que le conflit eut trouvé son origine dans l’effondrement des négociations de 2025. Les États du Golfe ont évité le pire de ce qu’aurait pu représenter une guerre régionale à grande échelle, mais uniquement en acceptant une position plus durablement ambiguë, entre dépendance envers les garanties américaines et engagement direct, inconfortable, avec Téhéran.

Ce qui se dégage de cette analyse est un Moyen-Orient entrant non pas dans une paix d’après-guerre, mais dans un équilibre d’après-guerre, dont la durabilité dépendra moins des calculs militaires de Washington et de Téhéran que des choix diplomatiques d’acteurs régionaux qui ont appris, par une expérience difficile, que ni la dépendance totale envers des garants extérieurs, ni la confrontation totale avec l’Iran, n’offrent de voie viable vers la sécurité.

La question de savoir si cet équilibre précaire évoluera vers un ordre régional véritablement stable, ou s’il ne fait que reporter un nouveau cycle d’escalade, est une question à laquelle les éléments actuellement disponibles ne permettent pas de répondre avec certitude ; ce que l’on peut affirmer, c’est que les présupposés qui ont sous-tendu l’architecture sécuritaire de la région pendant des décennies ont été irréversiblement ébranlés, et que les acteurs les mieux placés pour façonner la suite ne sont pas les belligérants les plus puissants de cette guerre, mais les États plus petits et plus exposés, pris entre eux.


Références

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Banque mondiale. (2026, 8 mai). Strait of Hormuz disruption sends oil prices surging. World Bank Blogs. https://blogs.worldbank.org/en/opendata/strait-of-hormuz-disruption-sends-oil-prices-surging

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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

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