Un nouveau chapitre franco-marocain ? Consolidation, continuité et institutionnalisation d’un partenariat stratégique – par Mohamed Chtatou

La portée de la visite de travail officielle du Premier ministre français Sébastien Lecornu à Rabat, les 15 et 16 juillet 2026, tient moins à une concession nouvelle et isolée qu’à sa densité institutionnelle et symbolique. Choisi comme destination de son premier déplacement officiel à l’étranger depuis son entrée en fonction, le choix de Rabat par Lecornu constituait en soi un signal, repris par sa description de la quinzième Réunion de Haut Niveau comme un moment où les deux pays étaient prêts à « changer d’échelle » dans leur partenariat

La visite de travail officielle du Premier ministre français Sébastien Lecornu à Rabat, les 15 et 16 juillet 2026, a été largement décrite, tant par les officiels que par les commentateurs, comme un « tournant » dans les relations franco-marocaines (Morocco World News, 2026c). À la tête d’une délégation d’une douzaine de ministres—la plus importante mission gouvernementale française au Maroc depuis longtemps—Lecornu a coprésidé la quinzième Réunion de Haut Niveau Maroc-France avec le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch, mécanisme intergouvernemental créé il y a plus de trois décennies sous le règne du roi Hassan II et relancé après sept années d’interruption (Barlaman Today, 2026 ; Morocco World News, 2026c). La visite a donné lieu à une déclaration établissant ce que Rabat a qualifié de « partenariat d’exception renforcé », ainsi qu’à un ensemble d’accords couvrant l’énergie, la finance, l’aviation civile, l’éducation, la culture, la sécurité et la coordination diplomatique (Morocco World News, 2026a). Les deux gouvernements ont laissé entendre que cette rencontre n’était qu’une étape vers un événement plus conséquent encore : une visite d’État du roi Mohammed VI à Paris, censée aboutir à la signature d’un traité d’amitié sans précédent, le premier du genre entre la France et un pays situé hors de l’Union européenne (North Africa Post, 2026 ; Morocco World News, 2026c).
Cet essai pose la question de savoir si la visite de Lecornu, et la séquence diplomatique plus large dont elle fait partie, doit être lue comme l’inauguration d’une véritable nouvelle ère dans les relations franco-marocaines, ou comme la consolidation d’une réorientation dont le moment décisif s’était déjà produit. L’argument avancé ici est double. Premièrement, la rupture substantielle dans la relation précède la visite de juillet 2026 de deux ans : elle trouve son origine dans la reconnaissance formelle, par la France, en juillet 2024, du fait que le « présent et l’avenir » du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine (France 24, 2024). Tout ce qui a suivi—les projets d’interconnexion énergétique, le dialogue sécuritaire, la relance de la commission mixte et le traité d’amitié en préparation—constitue l’élaboration institutionnelle d’un règlement politique fondateur plutôt qu’un point de départ indépendant. Deuxièmement, malgré cette consolidation, la relation en construction diffère qualitativement des phases antérieures de la coopération franco-marocaine, tant par sa densité institutionnelle que par le rapport de force sous-jacent entre les deux États, qui a nettement basculé en faveur du Maroc à mesure que Rabat diversifiait ses partenariats internationaux entre le Golfe, la Chine et les États-Unis. L’essai retrace d’abord la trajectoire de l’éloignement au rapprochement, examine ensuite la reconnaissance de 2024 comme événement charnière, analyse le contenu substantiel de la visite de 2026 dans ses dimensions économique, sécuritaire, migratoire et culturelle, avant de situer le partenariat émergent au sein des asymétries structurelles et des stratégies de diversification qui nuancent toute lecture triomphaliste d’une « nouvelle ère ».
De l’éloignement au rapprochement : la trajectoire post-2020
Les relations franco-marocaines ont historiquement été décrites comme une relation à part, enracinée dans la période du protectorat colonial, entretenue par des liens linguistiques et éducatifs, et renforcée par l’une des plus importantes populations diasporiques d’Europe. Pourtant, la décennie précédant l’actuel rapprochement a été marquée par des tensions notables. Entre 2021 et 2023, les différends portant sur les restrictions de visas français imposées aux ressortissants marocains, les désaccords relatifs à la coopération judiciaire et au renseignement, et surtout l’ambiguïté prolongée de Paris sur la question du Sahara occidental se sont conjugués pour produire ce que des observateurs qualifient de l’une des périodes les plus difficiles des relations franco-marocaines contemporaines (Al Jazeera, 2026). À la différence de l’Espagne, qui avait officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain dès 2022, et des États-Unis, qui avaient reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire en décembre 2020, la France maintenait une neutralité calculée que Rabat jugeait de plus en plus intenable au regard de la profondeur historique de la relation bilatérale (France 24, 2024).
Cette période de refroidissement a coïncidé avec, et a sans doute été amplifiée par, une réorientation plus large de la politique étrangère marocaine, s’éloignant d’une dépendance quasi exclusive envers son ancienne puissance coloniale. Rabat a cultivé des liens sécuritaires et d’investissement plus étroits avec les monarchies du Golfe, approfondi un partenariat stratégique avec la Chine inauguré en 2016, et consolidé les acquis diplomatiques de la reconnaissance américaine de sa politique saharienne (Temsamani, 2025 ; Atalayar, 2025b). La poursuite par le Maroc de ce que les analystes régionaux nomment une diplomatie multidirectionnelle ou de « multi-alignement » —équilibrant les partenariats occidentaux, golfiques et chinois afin de maximiser son autonomie stratégique—signifiait que le royaume n’abordait plus Paris depuis une position de dépendance (Middle East Council on Global Affairs, 2026). C’est dans ce contexte de confiance diplomatique marocaine relative, et non de moindre influence, que la réorientation française a fini par se produire.
La rupture de 2024 : la reconnaissance française de la souveraineté marocaine
Le tournant décisif intervient le 30 juillet 2024, lorsque le président Emmanuel Macron, dans une lettre adressée au roi Mohammed VI, qualifie la proposition d’autonomie marocaine de 2007 de « seule base » permettant de résoudre le différend du Sahara occidental, et affirme que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine » (France 24, 2024). Cette déclaration marque une rupture catégorique avec des décennies de neutralité française sur ce différend territorial et aligne Paris sur les positions des États-Unis, de l’Espagne et d’un nombre croissant d’États africains et arabes ayant déjà avalisé la position marocaine (France 24, 2024 ; Center for International Relations and Sustainable Development [CIRSD], 2026). La réaction d’Alger fut immédiate et sévère : l’Algérie a rétrogradé sa représentation diplomatique à Paris au niveau de chargé d’affaires et a dénoncé cette démarche comme une démarche inédite de la part d’un gouvernement français, reproduisant les mesures prises à l’encontre de Madrid après le revirement espagnol analogue survenu deux ans plus tôt (France 24, 2024). Le Front Polisario, pour sa part, a qualifié la position française de violation du droit international et de forme de complicité avec ce qu’il désigne comme l’expansionnisme marocain (France 24, 2024).
Ce recalibrage français ne s’est pas limité à la rhétorique. En octobre 2024, Macron effectue une visite d’État de trois jours à Rabat, au cours de laquelle il s’adresse au Parlement marocain et réitère, devant les législateurs du royaume, que l’avenir du Sahara s’inscrit dans le cadre de la souveraineté marocaine, tout en s’engageant à ce que la France agisse « diplomatiquement » auprès des Nations unies et de l’Union européenne en soutien à la proposition marocaine (Atalayar, 2025a). La visite débouche sur vingt-deux accords de coopération d’une valeur d’environ dix milliards d’euros et comprend des initiatives culturelles telles que l’implantation d’une antenne de l’Alliance française dans les provinces du sud (Atalayar, 2025a ; Africa24 TV, 2024). Plus tard le même mois, la France publie une carte officielle révisée intégrant le Sahara occidental au territoire marocain sur le site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, un acte symbolique mais lourd de conséquences que le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, décrit comme traduisant l’évolution politique française en « un acte opérationnel très important et particulièrement apprécié » (Africa24 TV, 2024).
La position française a depuis été réaffirmée à plusieurs reprises au niveau ministériel. En mai 2026, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, en visite à Rabat pour coprésider une conférence ministérielle sur le maintien de la paix, rappelle la lettre de Macron de 2024 et salue l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies, en octobre 2025, de la résolution 2797, qu’il présente comme la confirmation d’un consensus international croissant autour du plan d’autonomie marocain (Morocco World News, 2026b ; Sahara News, 2026). Barrot mentionne des mesures concrètes de mise en œuvre, notamment un renforcement de la présence consulaire française dans les provinces du sud et de nouveaux programmes culturels, tandis que des institutions financières françaises, notamment l’Agence française de développement, s’engagent dans des projets de développement sur le territoire disputé (Atalayar, 2026b ; Morocco World News, 2026b). Même au milieu d’ambiguïtés juridiques persistantes au sein de l’Union européenne concernant l’étiquetage et l’origine des produits agricoles issus du Sahara, les réponses officielles du gouvernement français aux questions parlementaires continuent de réaffirmer la position sur la souveraineté, illustrant à quel point la lettre de 2024 est devenue un point de référence fixe au sein de l’administration et du système politique français, plutôt qu’un geste rhétorique passager (Atalayar, 2026b).
C’est ce règlement de 2024, et non la visite du Premier ministre en 2026, qui a levé le principal obstacle structurel à un approfondissement de la coopération franco-marocaine. Les échanges commerciaux s’en sont trouvés consolidés : l’excédent commercial du Maroc avec la France serait passé de 11,9 milliards de dirhams en 2023 à 15,9 milliards de dirhams en 2024, confortant la place de la France comme deuxième partenaire commercial du Maroc (Morocco World News, 2026b). Des analystes proches du dossier ont décrit cette séquence en termes sans ambiguïté : l’adhésion de la France à la souveraineté marocaine constitue, selon un commentateur, « un changement significatif de sa politique étrangère » qui « renforce un consensus international croissant » autour des revendications marocaines (CIRSD, 2026). Les rencontres ministérielles ultérieures, les visites de haut niveau et le traité d’amitié en préparation s’analysent donc mieux comme l’élaboration institutionnelle d’une réconciliation politique dont le contenu substantiel était déjà arrêté dès le milieu de l’année 2024.
La visite de Lecornu : anatomie d’une relance diplomatique
Dans ce contexte, la portée de la visite de Lecornu en juillet 2026 tient moins à une concession nouvelle et isolée qu’à sa densité institutionnelle et symbolique. Choisi comme destination de son premier déplacement officiel à l’étranger depuis son entrée en fonction, le choix de Rabat par Lecornu constituait en soi un signal, repris par sa description de la quinzième Réunion de Haut Niveau comme un moment où les deux pays étaient prêts à « changer d’échelle » dans leur partenariat (Morocco World News, 2026c). La délégation française, qui comprenait le ministre des Affaires étrangères Barrot et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, reflétait l’ampleur de l’ordre du jour : diplomatie, coordination sécuritaire, coopération industrielle de défense, énergie, transformation numérique, mines et transports figuraient tous à l’agenda (Morocco World News, 2026d ; Express TV, 2026 ; Barlaman Today, 2026). Entre huit et dix accords de coopération devaient être signés, et les responsables des deux côtés ont présenté cette rencontre comme posant les fondations institutionnelles du traité d’amitié, encore plus conséquent, qui devrait être conclu lors de la visite d’État du roi Mohammed VI à Paris (Barlaman Today, 2026 ; North Africa Post, 2026).
Sur le plan symbolique, l’itinéraire de Lecornu comprenait une visite au Mausolée Mohammed V et Hassan II, geste coutumier mais significatif de déférence envers la monarchie alaouite qui a marqué des visites comparables de responsables français par le passé. Sur le fond, Akhannouch a inscrit la rencontre dans une continuité plutôt que dans une rupture, la décrivant comme survenant « à un moment important » d’une relation qui « est entrée dans une nouvelle phase » à la suite de la visite d’État de Macron en octobre 2024—une reconnaissance explicite que la rencontre de 2026 s’appuyait sur la réconciliation antérieure plutôt qu’elle ne l’inaugurait (Morocco World News, 2026a). Des analystes régionaux ont proposé une lecture tout aussi mesurée : Nouh El Harmouzi, du Centre arabe de recherche scientifique et d’études humaines, a estimé que l’importance de la visite tient moins aux accords précis qu’elle a produits qu’à ce qu’elle indique sur la trajectoire de la relation, à savoir que la confiance politique se traduit de plus en plus par une coopération durable en matière de défense, de commerce et de sécurité régionale, la pérennité de cette trajectoire dépendant de la manière dont les deux gouvernements traduiront leurs engagements dans la durée (Al Jazeera, 2026).
Intégration économique et corridor énergétique
La dimension la plus structurellement significative du partenariat émergent est sans doute économique, et plus précisément énergétique. Le Maroc s’est positionné, grâce à une combinaison de ressources renouvelables favorables et d’une politique industrielle volontariste, comme un fournisseur potentiel d’électricité renouvelable et d’hydrogène vert pour le marché européen, la France étant envisagée comme le principal point d’atterrage des exportations marocaines (Green Hydrogen Organisation, s. d. ; Energy Capital & Power, 2026). Deux grands projets d’interconnexion illustrent l’ampleur de cette ambition. Le premier, porté par la société Xlinks sous le nom de Qantara Med, prévoit d’acheminer vers la France l’électricité produite par 5,5 gigawatts de capacités renouvelables marocaines, avec une mise en service visée en 2033 (Médias24, 2026). Le second, plus ambitieux encore, l’Initiative Morocco-Europe Energy (IMEE) portée par l’australien Fortescue, propose un câble sous-marin de 2 gigawatts long d’environ 1 200 kilomètres reliant le port de Nador West Med à Fos-sur-Mer, dans le sud de la France, destiné à acheminer chaque année entre 12 et 14 térawattheures d’électricité renouvelable—l’équivalent de la consommation de plusieurs millions de foyers européens—pour un investissement estimé à 4,82 milliards d’euros, avec une mise en service visée pour novembre 2038 (Médias24, 2026).
Ces interconnexions électriques sont complétées par des infrastructures hydrogène parallèles. La société espagnole Enagás, en partenariat avec l’Office national marocain des hydrocarbures et des mines, développe un gazoduc hydrogène offshore reliant le Maroc à l’Espagne dans le cadre du corridor H2Med plus large, destiné à terme à acheminer l’hydrogène produit au Maroc jusqu’à Barcelone, puis vers Fos-sur-Mer, via un consortium comprenant les entreprises françaises Teréga et Natran ainsi que l’allemand Open Grid Europe (Médias24, 2026). Le fait que les projets Qantara Med et IMEE partagent le même point d’atterrage, Fos-sur-Mer, confirme le rôle émergent du sud de la France comme principale porte d’entrée européenne de l’électricité verte marocaine (Médias24, 2026). La politique industrielle marocaine renforce cette trajectoire : le gouvernement a approuvé des mégaprojets d’hydrogène vert d’une valeur d’environ 32,5 milliards de dollars, impliquant des entreprises telles que la française TotalEnergies et Engie, cette dernière associée au conglomérat marocain des phosphates OCP pour produire de l’ammoniac vert, tandis que le royaume vise une part de 52 % d’énergies renouvelables dans sa capacité installée d’ici 2030 (Africa Energy Portal, s. d. ; Energy Capital & Power, 2026).
Cette dimension énergétique redessine la relation franco-marocaine en des termes nettement différents des liens commerciaux traditionnels des décennies précédentes. Plutôt qu’un rapport classique acheteur-vendeur centré sur les exportations françaises de biens d’équipement et les exportations marocaines de textiles et de produits agricoles, le modèle émergent envisage des chaînes de valeur industrielles intégrées couvrant la production d’électricité, la conversion en hydrogène, les infrastructures de transport et la transformation en aval. Pour la France, arrimer sa sécurité énergétique à la capacité renouvelable marocaine offre une stratégie de diversification conforme à la recherche européenne plus large d’alternatives aux hydrocarbures russes et aux chaînes d’approvisionnement en technologies propres dominées par la Chine. Pour le Maroc, les projets d’interconnexion consolident son ambition de devenir ce qu’un organisme professionnel qualifie de pôle africain pour les exportations d’hydrogène vert et d’électricité renouvelable, insérant structurellement le royaume dans les documents de planification européenne de décarbonation tels que le Plan décennal de développement du réseau (Médias24, 2026).
La relation énergétique revêt également un caractère multilatéral croissant, qui dépasse le cadre strictement bilatéral que suggère la visite de Lecornu. La feuille de route pour le commerce durable de l’électricité (Sustainable Electricity Trade Roadmap), initiative conjointe réunissant le Maroc, l’Espagne, le Portugal, la France et l’Allemagne, vise à faciliter les échanges transfrontaliers d’électricité renouvelable à l’appui des objectifs de l’Accord de Paris, avec des travaux techniques progressant sur les garanties d’origine et la gestion des interconnexions (Energiepartnerschaften, 2026). Le partenariat énergétique germano-marocain, PAREMA, a par ailleurs fait avancer une feuille de route à l’horizon 2050 pour le développement conjoint de l’hydrogène vert, soulignant que le rôle émergent du Maroc comme fournisseur d’énergie renouvelable pour l’Europe se construit à travers des cadres bilatéraux et plurilatéraux qui se chevauchent, plutôt qu’à travers le seul canal franco-marocain (Energiepartnerschaften, 2026). Pour la France, cela signifie que son partenariat énergétique avec le Maroc n’est pas exclusif, mais constitue un volet d’un effort européen plus large de diversification des chaînes d’approvisionnement énergétiques propres ; pour le Maroc, cela signifie que le levier procuré par sa dotation en ressources renouvelables s’exerce simultanément auprès de plusieurs capitales européennes, réduisant encore toute dépendance structurelle spécifique à l’égard de Paris. La création projetée de près d’un million d’emplois dans l’économie marocaine de l’hydrogène vert d’ici 2030, et de deux millions et demi d’ici 2040, illustre les enjeux économiques internes qui font de cette approche diversifiée et multipartenaire une stratégie rationnelle pour Rabat, et non une simple tactique de couverture (Green Hydrogen Organisation, s. d.).
Sécurité, défense et coopération antiterroriste
La coopération sécuritaire constitue un deuxième pilier du partenariat émergent, et c’est là que le changement substantiel accompagnant la visite de 2026 apparaît le plus véritablement nouveau, contrairement au domaine énergétique où les projets étaient déjà en négociation avant la réconciliation politique. Selon les comptes rendus de la visite de Lecornu, la coopération de défense française avec le Maroc évolue au-delà des ventes d’armes classiques vers une participation active au développement d’une base industrielle militaire marocaine locale, incluant des transferts de technologie et l’implantation d’usines de production et de maintenance sur le sol marocain (Atalayar, 2026a). Une telle évolution conférerait au Maroc une plus grande autonomie industrielle de défense tout en offrant à la France une vitrine industrielle pour le reste du continent africain, et elle s’articule avec les préparatifs de la Coupe du monde de football 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal et que les deux gouvernements ont identifiée comme un catalyseur supplémentaire de la coopération sécuritaire, infrastructurelle et d’investissement (Atalayar, 2026a ; Barlaman Today, 2026).
Au-delà de la coopération industrielle de défense, les deux gouvernements ont signalé leur intention d’institutionnaliser le partage du renseignement, la coopération judiciaire et la coordination opérationnelle contre la criminalité organisée, le trafic de drogue et le terrorisme, dans un contexte explicitement lié à l’instabilité au Sahel, en Libye et dans certaines parties du Moyen-Orient (Al Jazeera, 2026). La présence du ministre de l’Intérieur Nuñez au sein de la délégation française, aux côtés du ministre des Affaires étrangères Barrot, soulignait la priorité accordée à cette dimension (Morocco World News, 2026d). Alors que la coopération en matière de renseignement et de justice avait été l’une des principales sources de friction durant la période d’éloignement de 2021-2023, sa réapparition comme pierre angulaire de l’agenda de 2026 illustre à quel point le règlement politique de 2024 a transformé les logiques incitatives sous-jacentes à la coopération sécuritaire bilatérale.
La gouvernance migratoire comme partenariat structuré
La gestion des migrations a également évolué, passant d’une source récurrente de tensions bilatérales à un domaine de coopération structurée, reflétant une évolution plus large de la manière dont les États européens abordent les pays de transit nord-africains. Plutôt que d’aborder la question exclusivement sous l’angle du contrôle des frontières, les deux gouvernements l’inscrivent de plus en plus dans des questions plus larges de financement du développement, de voies de migration légale et de stabilité régionale. La position géographique du Maroc, en tant que corridor de transit reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe, combinée à son rôle de plus en plus affirmé dans la gouvernance migratoire continentale—y compris son plaidoyer pour des cadres africains sur la mobilité humaine—rend la coopération marocaine indispensable aux objectifs migratoires de la France et de l’Union européenne. Cette évolution n’élimine pas les sensibilités politiques sous-jacentes, notamment en matière d’accords de retour et de réadmission ainsi que de traitement des ressortissants marocains dans la politique française des visas, deux sujets qui avaient constitué des irritants majeurs durant la période d’éloignement antérieure à 2024. Néanmoins, le passage de la friction au dialogue structuré sur les migrations fait écho à, et est sans doute renforcé par, la normalisation plus large obtenue grâce au règlement de la question saharienne.
Les enjeux de cette dimension migratoire sont amplifiés par la position du Maroc au sein des cadres continentaux traitant des flux migratoires mixtes en provenance d’Afrique de l’Ouest et centrale. Rabat s’est efforcé de se présenter non pas simplement comme un gardien appliquant les priorités européennes en matière de contrôle des frontières, mais comme un coarchitecte de la gouvernance migratoire régionale, posture conforme au rôle durable du roi Mohammed VI en tant que coordinateur de l’Union africaine sur les questions migratoires. Cette autoreprésentation importe pour la relation franco-marocaine parce qu’elle redéfinit la coopération migratoire comme un domaine dans lequel le Maroc dispose d’une capacité à fixer l’agenda, plutôt qu’un domaine dans lequel il se contenterait de mettre en œuvre des priorités répressives définies de l’extérieur. Que les décideurs français accommodent pleinement, dans la pratique, cette redéfinition—en particulier face aux pressions politiques intérieures récurrentes en France autour de l’immigration irrégulière—déterminera vraisemblablement si la coopération migratoire continue d’évoluer vers un véritable partenariat ou si elle revient au schéma plus transactionnel et centré sur la répression qui caractérisait la période antérieure à 2024.
Le socle culturel et éducatif
La coopération culturelle et éducative constitue un fondement plus ancien encore de la relation, qui précède et survivra probablement au cycle diplomatique actuel. La France demeure le principal partenaire linguistique et universitaire du Maroc, malgré l’attrait croissant de l’enseignement en langue anglaise et la diversification des partenariats académiques internationaux du royaume. Les accords culturels signés lors de la visite de Macron en 2024—couvrant le cinéma, le jeu vidéo, le secteur audiovisuel, la préservation du patrimoine et l’archéologie, ainsi que la création d’un institut des médias et de l’audiovisuel et d’une nouvelle antenne de l’Alliance française dans les provinces du sud—illustrent l’ampleur de cette coopération et son extension explicite aux territoires sahariens autrefois disputés (Atalayar, 2025a). La formulation de la ministre française de la Culture, Rachida Dati, présentant ces initiatives comme consolidant les liens culturels « depuis la visite d’État » de 2024, situe une fois de plus la diplomatie culturelle comme le prolongement de la réconciliation plus large plutôt que comme l’un de ses moteurs indépendants (Atalayar, 2025a). La présence d’importantes communautés marocaines en France, et les liens humains et familiaux denses qui traversent la Méditerranée, continuent d’offrir un substrat social qui distingue la relation franco-marocaine des liens de la France avec la plupart des autres États non européens, et qui, sans doute, met la coopération culturelle et éducative à l’abri des fluctuations politiques périodiques ayant caractérisé les dimensions diplomatique et sécuritaire de la relation.
Asymétrie structurelle et diplomatie multidirectionnelle du Maroc
Toute évaluation de la question de savoir si le moment présent constitue véritablement une nouvelle ère doit tenir compte de l’évolution du rapport de force sous-jacent à la relation. Le Maroc n’aborde plus la France depuis une position de dépendance diplomatique ou économique, et ce fait conditionne à la fois la substance et la pérennité du partenariat émergent. Depuis le milieu des années 2010, et de manière accélérée au cours des dernières années, Rabat a systématiquement diversifié ses relations stratégiques au-delà de son ancrage européen traditionnel. Le partenariat stratégique du royaume avec la Chine, inauguré par le roi Mohammed VI et le président Xi Jinping en 2016, s’est considérablement approfondi : en septembre 2025, le ministre des Affaires étrangères Bourita et son homologue chinois Wang Yi ont signé un mémorandum d’entente établissant un mécanisme formel de dialogue stratégique entre leurs ministères des Affaires étrangères, étape que les analystes décrivent comme faisant passer la relation de déclarations générales à des canaux concrets et institutionnalisés pour gérer le dialogue et synchroniser les politiques (Temsamani, 2025). Les investissements chinois dans le secteur marocain des minéraux critiques et des matériaux pour batteries ont considérablement augmenté, des entreprises telles que Gotion High-Tech, BTR et CITIC Dicastal implantant des unités de fabrication à Kénitra et Tanger, intégrant le Maroc dans des chaînes d’approvisionnement pilotées par la Chine pour les composants de véhicules électriques, même si les gouvernements occidentaux expriment des inquiétudes quant aux implications pour la sécurité des minéraux critiques (Stimson Center, 2026 ; Atalayar, 2025b).
Le Maroc a mené une diversification comparable à l’égard des États du Golfe, tirant parti des investissements émiratis et saoudiens dans les ports, la logistique et l’énergie, tout en se positionnant au sein du recalibrage plus large des partenariats stratégiques golfiques au-delà d’une dépendance quasi exclusive envers les garanties de sécurité occidentales (Middle East Council on Global Affairs, 2026). La décision de la Chine de ne pas s’opposer à l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies de la résolution favorable au plan d’autonomie marocain a été lue à Rabat comme un dividende supplémentaire de cette diplomatie diversifiée, renforçant le sentiment que la souveraineté marocaine sur le Sahara commande un consensus international de plus en plus large, dépassant largement ses partenaires occidentaux traditionnels (Atalayar, 2025b). Pris ensemble, ces développements signifient que la relation franco-marocaine reconstruite depuis 2024 repose sur un fondement de confiance diplomatique marocaine bien plus grande que lors des phases antérieures de la relation bilatérale, y compris durant les décennies immédiatement postérieures à l’indépendance, lorsque la tutelle et le poids économique français rendaient la relation structurellement asymétrique en faveur de Paris (Chtatou, 2026b).
Cette évolution du rapport de force nuance, sans l’invalider, le discours de renaissance stratégique entourant la visite de 2026. La France demeure une grande puissance européenne et mondiale, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et principal partenaire linguistique et culturel du Maroc en Europe ; mais le Maroc aborde désormais la relation comme un nœud parmi d’autres au sein d’une politique étrangère véritablement multidirectionnelle, plutôt que comme un partenaire subordonné à un unique protecteur extérieur. Le traité d’amitié en préparation, décrit par les responsables français comme sans précédent en ce qu’il s’appliquerait à un État situé hors de l’Union européenne, peut ainsi se lire de deux manières complémentaires : comme une véritable innovation institutionnelle reflétant le poids stratégique que Paris accorde désormais à Rabat, et simultanément comme une tentative de la France de s’assurer une place privilégiée au sein d’un portefeuille diplomatique marocain incluant désormais, sur des bases comparables ou concurrentes, Washington, Pékin, Abou Dhabi, Riyad, Madrid et Londres (North Africa Post, 2026).
Vers un traité d’amitié : institutionnaliser le partenariat
Le traité d’amitié envisagé, dont la signature est attendue lors de la visite d’État du roi Mohammed VI à Paris, constitue la preuve la plus manifeste que les deux gouvernements entendent mettre la relation à l’abri des fluctuations politiques périodiques qui l’ont caractérisée par le passé. Lecornu lui-même a présenté la rencontre de juillet 2026 comme ouvrant la voie à une future visite d’État susceptible de produire un « traité d’amitié sans précédent » allant au-delà du cadre existant des réunions de haut niveau hérité de l’ère Hassan II (Morocco World News, 2026c). Les responsables des deux pays ont décrit l’accord envisagé comme le premier partenariat stratégique de ce type que la France conclurait avec un pays situé hors de l’Union européenne, formulation destinée à souligner à la fois le caractère exceptionnel de la relation et l’ambition d’établir des mécanismes durables, fondés sur un traité, pour la concertation politique, la coordination économique et la coopération culturelle, transcendant les cycles électoraux et les changements de gouvernement à Paris (North Africa Post, 2026 ; Atalayar, 2026a).
La logique institutionnelle qui sous-tend cette ambition de traité mérite d’être soulignée. Les réunions intergouvernementales de haut niveau, du type de celle relancée en juillet 2026, demeurent par nature soumises aux aléas de la politique intérieure dans les deux capitales ; un traité bilatéral contraignant, en revanche, créerait des engagements juridiques et institutionnels durables, moins facilement réversibles par des gouvernements ultérieurs. Que ce traité parvienne véritablement à remplir cette fonction protectrice demeure incertain, des ambitions comparables ayant été périodiquement formulées au cours de l’histoire des relations franco-marocaines sans pour autant empêcher pleinement la résurgence de frictions diplomatiques. L’épreuve de l’initiative actuelle résidera moins dans la cérémonie de signature elle-même que dans la mesure où les engagements substantiels pris en matière d’énergie, de sécurité et de migration depuis 2024 se traduiront en projets effectivement mis en œuvre, capables de résister à de futures turbulences politiques, qu’elles soient engendrées par l’évolution de la politique intérieure française, par des évolutions du dossier du Sahara occidental aux Nations unies, ou par des différends sans rapport qui surgissent périodiquement entre les deux États.
Conclusion : consolidation plutôt qu’origine
Pour revenir à la question posée en introduction, les éléments réunis ici plaident pour une affirmation nuancée, plutôt qu’univoque, selon laquelle juillet 2026 marquerait le début d’une nouvelle ère dans les relations franco-marocaines. La rupture décisive avec le passé s’est produite non pas lors de la visite de Lecornu, mais deux ans plus tôt, lorsque la lettre du président Macron au roi Mohammed VI, en juillet 2024, a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, levant ainsi le principal obstacle structurel qui avait engendré des années de méfiance mutuelle (France 24, 2024). Tout ce qui a suivi—la visite d’État d’octobre 2024 et ses vingt-deux accords de coopération, la cartographie française révisée du Sahara, les réaffirmations ministérielles successives de la position sur la souveraineté, et la relance éventuelle du mécanisme de Réunion de Haut Niveau culminant dans la quinzième session coprésidée par Lecornu et Akhannouch—constitue l’élaboration et l’institutionnalisation de ce règlement politique fondateur, plutôt qu’un nouveau départ indépendant (Africa24 TV, 2024 ; Morocco World News, 2026b, 2026c).
Dans le même temps, la densité institutionnelle et économique de ce qui est aujourd’hui en construction distingue la période actuelle des phases précédentes de la coopération franco-marocaine, aussi cordiales fussent-elles. Les interconnexions électriques et hydrogène en préparation, reliant les ressources renouvelables du Maroc au réseau français et européen plus large, représentent une forme véritablement nouvelle d’intégration économique, allant bien au-delà des schémas traditionnels de commerce et d’investissement (Médias24, 2026 ; Energy Capital & Power, 2026). Le partenariat de défense en pleine évolution, orienté vers le transfert de technologie et la production locale plutôt que vers de simples ventes d’armes, marque également une rupture qualitative avec la coopération sécuritaire antérieure (Atalayar, 2026a). Et le traité d’amitié envisagé, s’il est conclu comme prévu, constituerait un instrument juridique sans précédent dans le réseau de partenariats extérieurs de la France (North Africa Post, 2026).
La relation en construction repose néanmoins sur un Maroc considérablement plus assuré diplomatiquement et plus diversifié sur le plan international qu’à aucun moment antérieur de l’ère postindépendante, un Maroc qui traite Paris comme un partenaire important parmi d’autres plutôt que comme un ancrage stratégique exclusif (Temsamani, 2025 ; Middle East Council on Global Affairs, 2026). Cette évolution du rapport de force, conjuguée à la tendance historique des relations franco-marocaines à osciller entre une proximité exceptionnelle et des tensions considérables, invite à la prudence analytique face à toute déclaration hâtive de l’avènement d’une nouvelle ère définitive sur la base d’une seule visite, aussi chargée de symboles soit-elle. La conclusion la plus défendable est que la réconciliation politique inaugurée en 2024 a, d’ici la mi-2026, mûri en un partenariat stratégique complet couvrant la diplomatie, l’énergie, la sécurité et la culture, et que sa portée historique ultime dépendra bien moins de la cérémonie de signature d’un traité d’amitié que de la mise en œuvre durable, dans les années à venir, des engagements ambitieux formulés au fil de ces étapes successives (Chtatou, 2026a).
Envisagé d’un point de vue historiographique, cet épisode illustre un enseignement plus général sur la manière dont les relations bilatérales entre anciennes puissances coloniales et anciennes dépendances évoluent dans un contexte de multipolarité mondiale croissante. La tentation de lire une visite diplomatique unique et très médiatisée comme un événement fondateur est compréhensible, en particulier lorsqu’elle s’accompagne du type de langage déclaratoire— « tournant », « changement d’échelle », « partenariat d’exception renforcé » —qu’ont déployé les deux gouvernements autour de la visite de Lecornu (Morocco World News, 2026a, 2026c). Pourtant, un tel langage fait lui-même partie de la performance diplomatique par laquelle les États signalent leur engagement et gèrent les attentes politiques internes ; il ne doit pas être confondu avec un indicateur analytiquement indépendant attestant qu’une nouvelle ère a effectivement commencé. Les indicateurs les plus fiables résident dans les engagements substantiels dont la mise en œuvre pourra être suivie au fil des années à venir : la réalisation dans les délais des interconnexions électriques Qantara Med et IMEE, la matérialisation des transferts de technologie de défense promis, l’évolution de la coopération migratoire vers un véritable partenariat plutôt qu’un retour à la friction centrée sur la répression, et la capacité du traité d’amitié, une fois signé, à générer des mécanismes institutionnels suffisamment robustes pour survivre à de futurs changements de gouvernement, à Paris comme à Rabat. Ce n’est qu’au regard de cet horizon de mise en œuvre plus long que les historiens pourront juger avec confiance si juillet 2026 mérite d’être retenu comme un point d’inflexion en soi ou, comme le soutient cet essai, comme une nouvelle consolidation de la réorientation amorcée par la lettre du président Macron de juillet 2024.
Références
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Temsamani, S. (2025, 20 septembre). Rabat and Beijing: Reinventing strategic diplomacy for the 21st century. The Arab Weekly. https://www.thearabweekly.com/rabat-and-beijing-reinventing-strategic-diplomacy-21st-century
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



