
Les spécificités de la gestion du fait religieux au Maroc, les fondements du modèle religieux national et les réformes engagées dans ce domaine ont été au centre d’une conférence animée par Bouchra Chakir, professeure de langue et de littérature françaises à Dar El Hadith El Hassania (EDHH), à l’occasion de la signature de la convention de partenariat et de coopération entre l’EDHH et la Faculté de théologie et des sciences religieuses (FTSR) de l’Université Laval (Québec, Canada), jeudi 29 octobre 2026 à Rabat.
Intitulée « L’incontournable question religieuse : Dialogue et regards croisés Maroc–Québec », cette conférence a permis d’aborder la place de la religion dans les sociétés contemporaines, les défis liés à la coexistence et au vivre-ensemble, ainsi que les particularités de la gestion institutionnelle du fait religieux dans le contexte marocain.
Dans son intervention, Chakir a souligné que le partenariat entre les deux institutions constitue un facteur important de renforcement des liens interculturels et d’ouverture au dialogue. Il représente également un moyen de faire face collectivement à plusieurs défis communs, notamment ceux liés aux vicissitudes de l’histoire, à l’ignorance, aux malentendus, aux replis identitaires et aux différentes formes de rejet.
Elle a rappelé, à cet égard, que l’EDHH a choisi de s’inscrire dans une dynamique de dialogue, qu’il soit interreligieux ou avec le monde qui l’entoure. Elle a également relevé que l’Université Laval et sa Faculté de théologie et des sciences religieuses disposent d’une longue tradition de réflexion sur les questions majeures de notre époque, notamment la place du religieux dans les sociétés séculières et pluralistes, les défis de la coexistence et le vivre-ensemble.
Abordant la question religieuse sous l’angle de l’administration institutionnalisée du fait religieux, la conférencière a précisé que son propos ne portait pas sur la religion en tant que dogme ou doctrine théologique, mais plutôt sur les modalités de sa gestion institutionnelle dans une société donnée, à l’exemple du Maroc.
Elle a estimé que la question religieuse demeure incontournable, nécessaire, complexe et urgente, compte tenu notamment de la place qu’occupe l’islam dans l’actualité internationale et des multiples enjeux sociaux, politiques et sécuritaires qui lui sont associés.
Dans ce contexte, elle a évoqué les effets de la mondialisation, de la libéralisation des échanges commerciaux et du développement incontrôlé des technologies de l’information et de la communication sur les notions d’identité et de culture nationales. Elle a également souligné les défis liés à l’intégration des populations immigrées et aux modèles culturels adoptés par différents pays.
Chakir a, par ailleurs, relevé ce qui peut apparaître comme un paradoxe dans les sociétés laïques, qui accueillent des personnes de différentes confessions et respectent leurs pratiques religieuses, tout en continuant à puiser dans des valeurs historiquement transmises par les traditions religieuses. Elle a souligné que la neutralité de l’État n’implique pas nécessairement l’effacement du patrimoine religieux, pas plus que la laïcité ne signifie la disparition de la religion.
Évoquant les transformations des références intellectuelles et morales dans les sociétés contemporaines, elle a également abordé la crise du sens, le vide existentiel et le climat d’anxiété qui caractérisent une partie du monde moderne, en faisant référence aux réflexions de plusieurs philosophes et penseurs, notamment Marx, Nietzsche, Freud, Élisabeth Badinter et Chantal Delsol.
Elle a fait observer que le recul de certaines références religieuses n’a pas entraîné une rupture complète avec l’héritage moral transmis par les traditions religieuses. La morale et la sagesse tendent, dans certains contextes, à occuper une place autrefois dévolue à la religion, tandis que se développent de nouvelles formes de quête spirituelle et existentielle.
Pour la conférencière, l’un des principaux défis du dialogue consiste ainsi à dépasser les peurs et les incompréhensions, à rechercher un langage commun et à aborder les questions essentielles, tout en laissant de côté les sujets relevant de controverses purement conflictuelles.
Les spécificités du modèle religieux marocain
Abordant le cas du Maroc, Chakir a identifié trois éléments fondamentaux pour comprendre les particularités de son modèle religieux : l’institution de la Commanderie des croyants, l’identité religieuse marocaine et la réforme des institutions religieuses.
Elle a souligné que le Maroc, de par sa position géographique et son ouverture historique sur les grandes routes commerciales transsahariennes et sur l’Europe, a toujours été marqué par une diversité de sa population et de ses composantes culturelles. Le Royaume constitue également un pays d’accueil pour les migrations, notamment celles en provenance d’Afrique subsaharienne.
La mondialisation, les échanges commerciaux internationaux, le développement des médias et les nouvelles technologies de l’information ont également contribué à cette diversité. Dans ce contexte, le Maroc adopte une stratégie multiculturelle à l’égard des étrangers, fondée sur le respect des différences et le refus de l’exclusion.
À cet égard, la conférencière a rappelé l’adoption officielle, en 2014, de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile, qui vise à garantir aux migrants des conditions de vie essentielles, notamment l’accès au logement, à l’éducation, aux soins de santé et à l’emploi.
Elle a également rappelé que l’islam est la religion de l’État et que la majorité de la population marocaine est de rite malékite. Elle a souligné que la pratique du culte est libre pour les ressortissants étrangers et que le Roi, en sa qualité de Commandeur des croyants, est le garant du libre exercice du culte et le protecteur de tous les croyants, musulmans et non musulmans.
Chakir a également mis en avant la reconnaissance de l’héritage hébraïque dans l’identité marocaine, évoquant notamment les mellahs qui subsistent dans les anciennes médinas, le musée du judaïsme marocain, ainsi que les pèlerinages effectués par les Juifs du monde entier auprès des tombeaux de saints rabbins, notamment celui de Rabbi Amram Ben Diwan, à Ouazzane.
Elle a également abordé la présence de la communauté chrétienne au Maroc, composée principalement de jeunes Africains subsahariens et d’expatriés travaillant dans des entreprises multinationales. Dans ce cadre, elle a cité l’Institut œcuménique Al Mowafaqa, créé à Rabat en 2010 à l’initiative des Églises catholique et protestante, spécialisé dans la théologie, les études des religions et le dialogue interreligieux et interculturel.
Les fondements du modèle religieux marocain : Commanderie des croyants, malikisme et soufisme sunnite
Présentant les fondements du modèle religieux marocain, la conférencière a rappelé que celui-ci repose sur trois piliers essentiels : l’institution de la Commanderie des croyants, l’attachement au rite malikite et au soufisme sunnite, ainsi que la réforme continue de l’enseignement religieux.
Elle a précisé que le Maroc a adopté le rite malikite dès les premiers siècles de l’islam, soulignant que cette école juridique se distingue par sa modération (le juste milieu), encourage l’Ijtihad (l’effort d’interprétation juridique) et érige la Maslaha (la préservation de l’intérêt général) au rang de principe fondamental. Selon elle, le malikisme a permis au Royaume de préserver une remarquable cohérence doctrinale, au service d’une vision tolérante et pacifique de l’islam.
Abordant le soufisme sunnite, l’intervenante a mis en lumière son rôle déterminant dans l’éducation morale, l’élévation spirituelle et la cohésion sociale à travers les confréries religieuses (zaouïas). Véritables espaces de transmission du savoir et de méditation, ces zaouïas ont marqué l’histoire politique et religieuse du pays. Elle a notamment cité les confréries Qadiriyya et Tijaniyya, dont le rayonnement spirituel transcende les frontières nationales pour s’étendre profondément en Afrique subsaharienne, particulièrement au Sénégal et au Mali, la cité historique de Fès demeurant le berceau et le centre névralgique de la Tijaniyya.
Chakir a également souligné que l’islam confère une légitimité à la fois juridique et sacrée au pacte monarchique et à l’institution de la Commanderie des croyants (Imarat Al-Mouminine). La régulation du champ religieux relève ainsi de la compétence exclusive du Souverain, garant de l’orthodoxie religieuse et rempart contre toute forme d’extrémisme ou d’instrumentalisation doctrinale.
Elle a enfin mis en exergue la singularité marocaine, caractérisée par l’harmonieuse coexistence entre les institutions d’un État moderne et la légitimité d’une monarchie séculaire. À cet égard, elle a rappelé que la Bay’a (le serment d’allégeance) demeure le ciment de ce pacte national, scellant l’engagement indéfectible unissant la Nation à son Roi
2003 et 2011 : Deux tournants stratégiques dans la gestion du culte
Abordant l’évolution de la régulation du champ religieux, la conférencière, Bouchra Chakir, a identifié deux moments charnières : les années 2003 et 2011.
Elle a rappelé que les attentats terroristes perpétrés à Casablanca en 2003 ont marqué une rupture décisive, incitant les autorités à refondre en profondeur la gouvernance religieuse pour endiguer la propagande extrémiste. La priorité absolue a alors été donnée à la préservation de la sécurité spirituelle et à l’affirmation d’une identité fondée sur un islam authentique et tolérant.
Cette dynamique s’est traduite par plusieurs initiatives majeures :
La création de médias de proximité : le lancement de la radio et de la chaîne de télévision Mohammed VI du Saint Coran, conçues pour promouvoir les valeurs de l’islam marocain et offrir une alternative crédible face à l’offre satellitaire et numérique étrangère.
La restructuration institutionnelle : la réorganisation en profondeur du Conseil supérieur des Oulémas et des conseils locaux, afin de consolider l’encadrement théologique sur l’ensemble du territoire.
Le second tournant, survenu en 2011, s’inscrit dans le cadre des réformes constitutionnelles et politiques initiées dans un contexte régional marqué par les bouleversements du « Printemps arabe ». Durant cette période, le Maroc a su consolider sa trajectoire réformatrice en étendant son modèle au-delà de ses frontières.
Cette projection continentale s’est notamment illustrée par :
La création, en 2015, de la Fondation Mohammed VI des Ouléma Africains : un cadre fédérateur favorisant la coopération et l’échange d’expertises entre savants du continent afin de promouvoir les valeurs de modération et de coexistence.
La professionnalisation de l’encadrement religieux : à travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates, devenu une référence internationale accueillant des étudiants marocains, subsahariens et européens.
La refonte pédagogique : la révision des manuels scolaires pour y ancrer la culture de l’ouverture, parallèlement à la mise à niveau de l’enseignement originel (Attaalim Al-Assil) sous la tutelle du ministère des Habous et des Affaires islamiques.
Dar El Hadith El Hassania : Le dialogue fécond entre sciences sacrées et sciences humaines
Poursuivant son analyse, l’intervenante a mis en exergue le rôle pivot de l’Université Al Quaraouiyine et de l’Établissement Dar El Hadith El Hassania (EDHH) dans la formation de l’élite religieuse et académique du pays.
Elle a souligné que les enseignements dispensés à Dar El Hadith El Hassania ont opéré une véritable mue épistémologique : ils ne se cantonnent plus aux disciplines traditionnelles (Hadith, Fiqh, Oussoul al-Fiqh), mais s’ouvrent résolument aux religions comparées et aux sciences humaines et sociales (droit, histoire, sociologie, philosophie, psychologie). Cette approche interdisciplinaire vise à aiguiser l’esprit critique des chercheurs et à faciliter le dialogue interculturel.
De surcroît, la maîtrise des langues étrangères est devenue un critère déterminant tant pour l’admission que pour le profil de sortie des diplômés. Cette vocation cosmopolite se reflète également dans :
Le dynamisme scientifique de l’établissement (colloques internationaux, publications et partenariats universitaires internationaux).
La mixité géographique de son corps étudiant, qui rassemble des auditeurs issus d’Afrique subsaharienne (Sénégal, Tchad, Mali, Niger), d’Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie, Singapour) ainsi que d’Europe (France).
La religion comme vecteur de stabilité et de cohésion
En conclusion, Chakir a réaffirmé que le modèle religieux marocain — articulé autour de la Commanderie des croyants, du rite malikite et du soufisme sunnite — incarne une vision du juste milieu (Wassatya). Elle a estimé que ces réformes structurelles ont constitué un rempart efficace contre les dérives dogmatiques et la manipulation politique du fait religieux.
Enfin, la conférencière a relevé un enseignement majeur : là où le facteur religieux peut être instrumentalisé pour devenir une source de fractures géopolitiques, le modèle marocain démontre qu’une gouvernance éclairée du culte peut, au contraire, en faire un puissant levier de cohésion sociale et un garant indéfectible de la stabilité de l’État.



