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Commanderie des Croyants : Deux Rois et Deux Papes ou le dialogue Islamo-Chrétien au service de la paix – par Mohammed Jelmad

   Les relations entre la Monarchie Marocaine et la Papauté sont uniques dans le monde musulman. Elles reposent sur une reconnaissance mutuelle de la légitimité religieuse : le Roi du Maroc en tant qu’Amir Al Mouminine (Commandeur des Croyants, descendant du Prophète) et le Pape en tant que chef de l’Eglise catholique.  


   Les relations entre la Monarchie Marocaine et la Papauté sont uniques dans le monde musulman. Elles reposent sur une reconnaissance mutuelle de la légitimité religieuse : le Roi du Maroc en tant qu’Amir Al Mouminine (Commandeur des Croyants, descendant du Prophète) et le Pape en tant que chef de l’Eglise catholique.  

Feu Sa Majesté le Roi Hassan II et le Pape Jean Paul II : l’amorce du dialogue

La visite de feu Sa Majesté le  Roi Hassan II au Vatican le 2 avril 1980 a été  un moment fondateur. Bien que la rencontre de 1985 à Casablanca soit plus célèbre auprès du grand public, celle de 1980 à Rome a posé les bases diplomatiques et théologiques de tout ce qui a suivi.

Il s’agissait d’une « Première » Historique car feu Sa Majesté Hassan II a été le premier chef d’État musulman à être reçu en audience officielle par le Pape Jean-Paul II. Ce n’était pas seulement une rencontre entre deux chefs d’État, mais un face-à-face entre  le Commandeur des Croyants (descendant du Prophète) et le Vicaire du Christ (successeur de Pierre). La visite ne revêtait pas seulement un aspect symbolique, le Souverain en sa qualité de président du Comité Al-Qods, était porteur d’un message politique fort puisqu’il souhaitait obtenir le soutien du Vatican pour protéger le caractère sacré et multiculturel de Jérusalem.  Les deux Souverains s’étaient mis d’accord  sur le fait que la ville sainte ne devait pas être un lieu de conflit, mais un patrimoine commun aux trois religions monothéistes.

Cette visite avait  permis de régulariser la situation des catholiques vivant dans le Royaume. En effet,  les discussions de 1980 avaient abouti  à l’échange de lettres officielles en 1984, par lesquelles feu Sa Majesté le Roi Hassan II avait octroyé un statut légal particulier à l’Église catholique au Maroc, lui permettant d’exercer ses activités de culte et de bienfaisance. C’est lors de ce voyage à Rome que feu Sa Majesté le Roi Hassan II avait  officiellement invité Jean-Paul II à se rendre au Maroc, ce qui se concrétisera cinq ans plus tard. Par cette alliance morale au Pape, le Souverain Chérifien avait réussi à ériger le Maroc en interlocuteur incontournable entre l’Islam et l’Occident.  De son coté, Sa Sainteté le Pape  Jean-Paul II avait salué le Maroc comme un « Peuple de croyants » et avait  exprimé sa gratitude pour la bienveillance du Roi envers les chrétiens résidant sur ses terres.

Par ailleurs, la visite du Pape Jean-Paul II au Maroc, le 19 août 1985, avait été  considérée comme l’un des sommets du dialogue interreligieux au XXe siècle. C’était la première fois qu’un Souverain Pontife se rendait dans un pays musulman à l’invitation officielle d’un Chef d’État, en l’occurrence feu Sa Majesté le Roi Hassan II. Dès sa descente d’avion à l’aéroport de Casablanca, Jean-Paul II s’était agenouillé pour baiser le sol marocain. Ce geste, habituel pour le Pape lors de ses voyages, avait  eu un impact immense au Maroc : il avait été perçu comme un signe de respect profond envers la terre d’Islam et la Souveraineté du Roi, « Commandeur des Croyants« .

Le Pape Jean Paul II avait prononcé un  discours historique au Stade Mohammed V devant plus de 80000 jeunes. Son allocution cultivait un langage de fraternité évident commençant par quelques mots en arabe et insistant sur le fait que Chrétiens et Musulmans adorent un »Dieu unique ». Il avait axé son message sur la paix, la justice sociale et la dignité humaine, des thèmes qui résonnaient avec la jeunesse de l’époque.

Feu Sa Majesté le Roi Hassan II avait également organisé une rencontre entre le Pape et les membres du Conseil supérieur des Oulémas. C’était une reconnaissance intellectuelle et religieuse mutuelle. Le Roi voulait montrer que le dialogue n’était pas seulement une affaire de diplomatie politique, mais une démarche profonde impliquant les savants de l’Islam.

Cette visite avait  consolidé l’image du Royaume du Maroc comme « modèle de tolérance » et avait renforcé la stature internationale de Feu Sa Majesté  Hassan II en tant que leader visionnaire capable de dialoguer avec l’Occident chrétien sans renier son identité.

 Pour l’Église, cette rencontre avait marqué l’application concrète du concile Vatican II qui appelait à l’estime envers les musulmans. Cette  alliance des Croyants avait servi également de rempart  contre la montée des extrémismes religieux.

Sa Majesté le Roi Mohammed VI- que Dieu le protège- et le Pape François : l’institutionnalisation du dialogue

  Sa Majesté le Roi Mohammed VI –que Dieu le préserve- Commandeur des Croyants, Président du Comité Al-Qods  s’était rendu au Vatican le 13 avril 2000 pour rencontrer le Pape Jean Paul II. Outre la convergence des points de vues des deux dirigeants sur  La nécessité de préserver le caractère sacré et universel de la ville pour les trois religions monothéistes, et le soutien au processus de paix israélo-palestinien, cette rencontre- consacrant la continuité historique des relations entre la Monarchie Marocaine et le Saint-Siège  avait été une nouvelle occasion pour consolider le dialogue Islamo-Chrétien et réaffirmer le rôle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI- que Dieu le protège- en tant que Commandeur de tous les Croyants, garant de la protection des droits des minorités religieuses en terre d’Islam. Le Pape Jean Paul II, qui n’avait pas manqué, pour sa part,  de rappeler son voyage mémorable au Maroc en 1985,  avait salué le Royaume Chérifien comme un modèle de tolérance et de cohabitation.

  La solidité des relations du Royaume du Maroc avec le Saint-Siège a été –une nouvelle fois- célébrée par la visite du Pape François au Maroc en mars 2019. Cette visite  n’a pas été qu’un simple événement diplomatique, elle a marqué un tournant doctrinal majeur dans la relation entre l’Église catholique et le monde musulman illustrant la rencontre de deux autorités aux spirituelles  sur une terre d’Islam, une terre de « juste milieu ».

Cette rencontre a transformé le Maroc en un véritable laboratoire du dialogue interreligieux. Pour la première fois, un Pape et un Chef d’État musulman ont signé un document conjoint de haute portée : l’Appel d’Al-Qods (Jérusalem), visant à préserver le caractère sacré et multiconfessionnel de la ville sainte. Cet événement a marqué une étape importante dans les relations du Royaume avec le Saint-Siège, celle du passage de l’institutionnalisation du dialogue à l’appel à la fraternité et à la valorisation de la culture de la rencontre. En effet,  Le Pape avait insisté sur le fait que l’Église ne grandit pas par le prosélytisme mais par l’attraction, et  le discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI  –que Dieu le préserve-(prononcé en quatre langues) a souligné que le problème ne réside pas dans la religion mais dans l’ignorance. Il a défini la religion comme un rempart contre le radicalisme, rejoignant la vision du Pape sur la « paix mondiale ».

  Cette visite a revêtu une  dimension œcuménique et migratoire indéniable qui s’était manifesté par  l’attention portée aux « périphéries », un thème cher au Pape François.  Ainsi,  en visitant le centre Caritas de Rabat, le Pape a élevé la question migratoire au rang de devoir spirituel, rappelant que « chaque personne a une dignité ». Le Maroc s’est ainsi positionné comme une terre d’accueil chrétienne en terre d’Islam.

  L’un des moments  forts de cet événement historique fut la visite de l’Institut Mohammed VI de formation des Imams, Mourchidines et Mourchidates . C’était la première fois qu’un Pape entrait dans un centre de formation de cadres religieux musulmans. Cela a validé l’idée que la formation académique et spirituelle est le remède au « virus » du fondamentalisme et que la religion  n’est pas une identité fermée, mais une ouverture vers l’Autre.

  La portée spirituelle de cette visite peut se résumer à la déconstruction du choc des civilisations. Sa Majesté le Roi Mohammed VI- que Dieu le protège- et  le Pape François ont envoyé un message de coexistence active. Pour le Maroc, cela a renforcé son statut de pôle spirituel mondial, capable de dialoguer d’égal à égal avec le Vatican.

  Faire un parallèle entre les visites de Jean-Paul II (1985) et de François (2019) au Maroc revient à retracer l’évolution de la diplomatie religieuse marocaine, passant d’un dialogue de pionniers à une alliance stratégique globale.

En effet, il apparait qu’au fil des ans,  l’Institution Royale a affiné sa posture.  Sous le règne de Feu Sa Majesté le Roi Hassan II (1985), la diplomatie religieuse était académique et intellectuelle. Feu Sa Majesté le Roi  Hassan II se positionnait en érudit, dialoguant avec le Pape sur les racines abrahamiques communes ; d’ailleurs, le discours de Casablanca reste un chef-d’œuvre de théologie comparée. Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI (2019)-que Dieu le protège– la diplomatie devient pragmatique et inclusive. Le Souverain ne s’adressait plus seulement aux croyants, mais aux citoyens du monde. L’accent était  mis sur la « praxis » (l’action) : former des imams, protéger les migrants, préserver l’environnement.

 Malgré les 34 ans d’écart, de 1985 à 2019, une constante demeure, à savoir que les  visites papales affirment  la singularité du Royaume du Maroc. Dans les deux cas, le Maroc s’est distingué d’autres pays (Algérie, Arabie Saoudite) en étant le seul capable d’accueillir le chef de l’Église avec une telle ferveur officielle, et  d’assurer la protection des droits des  minorités chrétiennes à travers la garantie de la liberté de culte vivement saluée par les deux Papes.

 Ainsi, on peut dire que si en 1985, Feu Sa Majesté Hassan II et le Pape Jean Paul II avaient  célébré la ressemblance entre les croyants,  en 2019, Sa Majesté le Roi Mohammed VI- que Dieu le préserve- et le Pape François ont  scellé une alliance politique et spirituelle pour gérer les crises du XXIe siècle.

Bibliographie

 – Hassan II, La Mémoire d’un Roi : Entretiens avec Éric Laurent, Paris, Plon, 1993.

 – Hassan II, Le Génie de la modération : Réflexions sur les vérités de l’Islam, Paris, Plon, 2000.

 – Hassan II, Le Défi, Paris, Albin Michel, 1976.

– Ignace Dalle, Les Trois Rois : La monarchie marocaine de l’indépendance à nos jours, Paris, Fayard, 2004.

 – Ignace Dalle, Hassan II, entre tradition et absolutisme, Paris, Fayard, 2011.

 – Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Paris, Perrin, 2009.

– Xavier d’Arodes de Peyriague, « Le Saint-Siège ‒ Une diplomatie d’influence en faveur de la paix », dans Paix de Dieu et guerre juste, Open Edition Books, 2026.

– Site officiel du Vatican (Vatican.va) :

   * Discours de Jean-Paul II aux jeunes musulmans à Casablanca (19 août 1985).

   * Discours du Pape François à l’Esplanade de la Mosquée Hassan et au Palais Royal de Rabat (30-31 mars 2019).

 – Portail national du Maroc (Maroc.ma) :

   * Texte intégral de l’Appel d’Al-Qods/Jérusalem signé par SM le Roi Mohammed VI et le Pape François (30 mars 2019).

 – Clara Maillard, Les papes et le Maghreb aux XIIIème et XIVème siècles, Brepols, 2014

 – Houda Belabd, « Rétro-Verso : La longue Histoire des Rois du Maroc avec les Papes », dans L’Opinion, avril 2025.

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