Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (partie 5)

Les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis ne sauraient être comprises à travers le seul prisme de leur remarquable ancienneté. Si les deux pays célèbrent en 2027 deux cent cinquante années de relations diplomatiques ininterrompues, cette longévité n’aurait guère de signification si elle n’avait pas été accompagnée d’une capacité constante à se réinventer.

VIII. Le Maroc et les États-Unis face aux défis du XXIᵉ siècle : d’une alliance historique à un partenariat d’avenir
L’histoire éclaire le présent, mais elle ne prend tout son sens que lorsqu’elle permet de comprendre l’avenir.
Les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis ne sauraient être comprises à travers le seul prisme de leur remarquable ancienneté. Si les deux pays célèbrent en 2027 deux cent cinquante années de relations diplomatiques ininterrompues, cette longévité n’aurait guère de signification si elle n’avait pas été accompagnée d’une capacité constante à se réinventer. La véritable singularité de ce partenariat réside précisément dans cette aptitude à transformer un héritage historique en un instrument de coopération face aux défis du XXIᵉ siècle.
À l’heure où l’ordre international connaît de profondes mutations – retour de la compétition entre grandes puissances, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, transition énergétique, révolution numérique, changement climatique et instabilité croissante au Sahel – le Maroc et les États-Unis apparaissent comme deux acteurs dont les intérêts convergent sur un nombre croissant de dossiers stratégiques.
L’Atlantique : de frontière maritime à espace géostratégique
Pendant longtemps, l’Atlantique fut envisagé comme une simple voie de communication reliant les continents. Aujourd’hui, il redevient un espace géopolitique majeur. Les flux commerciaux, les câbles sous-marins, les infrastructures portuaires, les routes énergétiques et les nouvelles chaînes logistiques lui confèrent une importance comparable à celle qu’il occupait au temps des grandes découvertes.
Dans cette recomposition, le Maroc bénéficie d’un avantage géographique exceptionnel. Situé à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique, il contrôle l’une des principales portes d’entrée de la Méditerranée tout en disposant d’une façade océanique qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres. Les investissements dans les infrastructures portuaires, ferroviaires et logistiques renforcent cette vocation atlantique.
Pour les États-Unis, cette évolution revêt une importance stratégique. La stabilité de l’Atlantique ne dépend plus uniquement des relations transatlantiques classiques ; elle implique désormais une coopération renforcée avec les États africains riverains. Le Maroc est appelé à jouer un rôle central dans cette nouvelle architecture régionale.
L’Afrique : un espace de convergence
L’Afrique est devenue l’un des principaux terrains de convergence entre Rabat et Washington. Cette évolution est le fruit de deux dynamiques complémentaires.
D’une part, le Royaume a profondément réorienté sa politique étrangère vers le continent africain, en privilégiant une coopération fondée sur l’investissement, le codéveloppement et les partenariats institutionnels. D’autre part, les États-Unis reconnaissent de plus en plus l’importance stratégique de l’Afrique dans les domaines de la sécurité, des ressources critiques, de la croissance démographique et des nouvelles technologies.
Le Maroc occupe une position singulière dans cette convergence. Son expérience historique, sa proximité culturelle avec de nombreux pays africains et la crédibilité acquise grâce à sa politique de coopération en font un partenaire privilégié pour les initiatives visant à promouvoir la stabilité et le développement.
Comme vous l’avez démontré dans vos travaux sur la politique africaine du Royaume, cette stratégie repose moins sur une logique d’influence que sur une vision de solidarité, d’intégration économique et de coopération Sud-Sud (Chtatou, 2023). Cette lecture contribue à comprendre pourquoi le Maroc est aujourd’hui perçu comme un acteur de confiance sur le continent.
Le Sahel : sécurité et développement
La région sahélienne constitue l’un des principaux défis stratégiques du XXIᵉ siècle. Les crises sécuritaires, les fragilités institutionnelles, les effets du changement climatique et les difficultés économiques s’y combinent pour créer un environnement particulièrement complexe.
Le Maroc défend une approche qui associe sécurité, développement humain et coopération régionale. Cette vision rejoint plusieurs orientations de la politique américaine, notamment en matière de prévention de l’extrémisme violent, de renforcement des capacités institutionnelles et d’investissement dans les infrastructures.
L’Initiative Royale visant à offrir aux États du Sahel un accès à l’océan Atlantique illustre cette philosophie. Elle propose de transformer une contrainte géographique en opportunité économique en facilitant l’intégration régionale et l’ouverture sur les marchés internationaux. Pour Washington, une telle initiative est susceptible de contribuer à la résilience économique de la région et à la diversification des partenariats africains.
Le soft power marocain : un levier stratégique
L’une des contributions les plus originales du Maroc à la stabilité régionale réside dans sa capacité à mobiliser des instruments de puissance non coercitifs. La diplomatie religieuse, la coopération universitaire, les échanges culturels et les investissements dans le capital humain complètent les dimensions plus traditionnelles de la politique étrangère.
Dans ce domaine, les travaux que vous avez consacrés à la formation des imams, à la diffusion d’un islam malikite, acharite et soufi ainsi qu’au rôle du Maroc dans la promotion d’un discours religieux modéré offrent un éclairage particulièrement précieux (Chtatou, 2019). Ils montrent que le Royaume a développé une conception de la sécurité qui ne se limite pas à la réponse militaire, mais intègre également les dimensions intellectuelle, éducative et spirituelle.
Cette approche suscite un intérêt croissant de la part des partenaires internationaux, y compris des États-Unis, qui y voient un complément indispensable aux stratégies classiques de lutte contre l’extrémisme.
Les défis de demain
À l’approche du milieu du XXIᵉ siècle, plusieurs domaines devraient structurer la coopération maroco-américaine :
- La transition énergétique, notamment dans les secteurs de l’hydrogène vert et des énergies renouvelables ;
- Les technologies numériques, l’intelligence artificielle et la cybersécurité ;
- La sécurisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques ;
- La coopération universitaire et scientifique ;
- La gestion durable des ressources en eau ;
- La sécurité maritime et la protection des infrastructures critiques ;
- La résilience alimentaire face aux changements climatiques.
Ces défis exigent des partenariats fondés sur la confiance, la stabilité et une vision à long terme. À cet égard, les deux cent cinquante années d’amitié entre le Maroc et les États-Unis constituent moins un héritage qu’un capital diplomatique appelé à produire de nouveaux effets dans les décennies à venir.
IX. La diplomatie de la durée : le modèle maroco-américain dans les relations internationales
Les alliances conclues sous l’effet des circonstances disparaissent avec elles ; celles qui reposent sur une vision traversent les siècles.
L’étude des relations internationales privilégie généralement les ruptures : les guerres, les révolutions, les crises économiques ou les changements de régime. Les historiens et les politologues analysent les facteurs qui expliquent la naissance ou la disparition des alliances. Plus rares sont les travaux qui cherchent à comprendre pourquoi certaines relations diplomatiques survivent pendant plusieurs siècles sans perdre leur cohérence fondamentale.
À cet égard, les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis constituent un cas d’étude exceptionnel. Depuis la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1777, les deux États ont connu des contextes historiques radicalement différents : la Révolution française, les guerres napoléoniennes, l’expansion coloniale, les deux guerres mondiales, la Guerre froide, la mondialisation, les attentats du 11 septembre, les transformations du monde numérique et l’émergence d’un ordre international multipolaire. Pourtant, leur relation n’a jamais été interrompue.
Cette permanence ne peut être expliquée par la seule convergence d’intérêts. Les intérêts changent ; les circonstances évoluent ; les priorités stratégiques se déplacent. Ce qui demeure, en revanche, ce sont certaines constantes diplomatiques qui ont progressivement façonné une véritable culture de la confiance.
Une alliance entre deux États de tradition
Le premier facteur de cette continuité réside dans la nature même des deux États.
Le Maroc est l’une des plus anciennes monarchies encore en exercice au monde. Depuis plus de douze siècles, l’institution monarchique assure la continuité de l’État, indépendamment des changements de souverains. Cette stabilité institutionnelle favorise une politique étrangère fondée sur le temps long.
Les États-Unis, bien que beaucoup plus récents, présentent une caractéristique comparable. Leur Constitution de 1787, toujours en vigueur, a permis une remarquable continuité des institutions républicaines. Les administrations se succèdent, mais les principes fondamentaux de l’État demeurent.
Ainsi, malgré leurs différences de régime politique, les deux pays partagent une même culture de la permanence institutionnelle.
La souveraineté comme principe fondateur
Une deuxième convergence apparaît dans la manière dont le Maroc et les États-Unis conçoivent la souveraineté.
Le Royaume chérifien n’a jamais accepté de renoncer à son identité politique, même durant les périodes de fortes pressions extérieures. De son côté, la naissance des États-Unis procède précisément d’une affirmation de la souveraineté nationale face à la domination coloniale.
Cette expérience historique explique pourquoi les deux États accordent une importance particulière au respect de l’indépendance politique des nations.
Le partenariat maroco-américain n’a jamais reposé sur une logique de domination. Il s’est construit sur la reconnaissance mutuelle de la légitimité de l’autre.
Le pragmatisme diplomatique
Une troisième caractéristique commune réside dans le pragmatisme.
Depuis Mohammed III, la diplomatie marocaine privilégie le dialogue, la négociation et la diversification des partenariats. Les États-Unis, de leur côté, ont souvent adapté leurs alliances aux réalités géopolitiques du moment, tout en recherchant des partenaires capables d’assurer la stabilité régionale.
Ce pragmatisme explique que les deux pays aient su dépasser leurs divergences ponctuelles sans remettre en cause leur coopération de fond.
L’Atlantique comme espace commun
L’une des idées centrales de cet ouvrage est que l’Atlantique ne constitue pas seulement un espace géographique ; il est un espace historique partagé.
Le Maroc est souvent présenté comme un pays méditerranéen, arabe, africain ou amazigh. Toutes ces dimensions sont essentielles. Mais il est également une nation atlantique depuis des siècles.
Les États-Unis sont, eux aussi, une puissance façonnée par l’Atlantique.
Cette communauté géographique a progressivement produit une communauté stratégique. Les routes maritimes, les échanges commerciaux, la sécurité des détroits, les infrastructures portuaires et les nouvelles chaînes logistiques renforcent aujourd’hui encore cette proximité.
L’Atlantique apparaît ainsi comme le véritable fil conducteur des relations maroco-américaines.
Une diplomatie fondée sur la confiance
La confiance constitue probablement la ressource la plus précieuse des relations internationales. Elle ne se décrète pas ; elle se construit.
Depuis près de deux cent cinquante ans, chaque génération de dirigeants marocains et américains a reçu en héritage un capital de confiance accumulé par les générations précédentes.
Mohammed III l’a initié.
Mohammed V l’a renouvelé.
Hassan II l’a consolidé.
Mohammed VI l’a élargi aux nouveaux enjeux de la mondialisation.
Du côté américain, de George Washington à l’administration contemporaine, cette continuité est tout aussi remarquable.
Une leçon pour les relations internationales
L’expérience maroco-américaine invite à nuancer certaines théories réalistes des relations internationales selon lesquelles les alliances ne seraient que l’expression temporaire de rapports de force.
Elle montre qu’il existe également des relations construites autour de la mémoire, des institutions, de la confiance et de la permanence.
Autrement dit, la puissance n’est pas uniquement matérielle.
Elle est aussi historique.
Un État qui respecte ses engagements pendant deux siècles acquiert une crédibilité que les ressources militaires seules ne sauraient procurer.
Le Maroc illustre parfaitement cette idée.
Les États-Unis en sont également un exemple.
Vers une théorie de la diplomatie de la durée
À la lumière de cette étude, il est possible de proposer le concept de diplomatie de la durée.
Cette notion désigne une politique étrangère caractérisée par :
- La continuité des objectifs fondamentaux ;
- Le respect des engagements internationaux ;
- L’adaptation permanente aux mutations géopolitiques ;
- La recherche du dialogue plutôt que de la confrontation ;
- L’investissement dans la confiance comme ressource stratégique.
Le partenariat entre Rabat et Washington offre une illustration particulièrement convaincante de cette approche.
Il montre que la stabilité internationale ne repose pas uniquement sur les équilibres de puissance ; elle dépend également de la capacité des États à construire des relations durables fondées sur la crédibilité, la prévisibilité et le respect mutuel.
X. Le Royaume du Maroc et les États-Unis : une communauté stratégique de destin
Les relations internationales ne sont pas seulement une affaire d’intérêts ; elles sont aussi une affaire de mémoire, de confiance et de vision.
À première vue, tout semble opposer le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique. D’un côté, une monarchie pluriséculaire dont les racines plongent dans plus de douze siècles d’histoire. De l’autre, une république née de la Révolution américaine, symbole de la modernité politique occidentale. L’une s’inscrit dans la continuité dynastique ; l’autre dans l’alternance démocratique. L’une appartient pleinement au monde africain, arabe et méditerranéen ; l’autre est une puissance continentale de l’Amérique du Nord.
Pourtant, cette lecture est trompeuse. Car derrière ces différences institutionnelles et culturelles se cache une remarquable proximité dans la manière dont les deux États conçoivent leur place dans le monde.
Deux États tournés vers l’avenir
L’histoire du Maroc est souvent présentée comme celle d’un État héritier d’une longue tradition. Cette vision est juste, mais incomplète. Depuis Mohammed III, la diplomatie marocaine se caractérise également par une étonnante capacité d’anticipation.
La reconnaissance des États-Unis en 1777 en constitue la première illustration. Le Sultan comprit avant de nombreuses puissances européennes que la jeune République américaine deviendrait un acteur majeur du système international. Cette décision ne répondait pas à une logique idéologique, mais à une lecture prospective des transformations de l’équilibre mondial.
Les États-Unis eux-mêmes sont nés d’une vision tournée vers l’avenir. Dès leurs premières années d’existence, leurs dirigeants comprirent que leur sécurité et leur prospérité dépendraient de leur capacité à établir des partenariats stables avec des puissances partageant une même conception du commerce, de la navigation et du droit international.
Ainsi, dès l’origine, les deux pays furent liés par une même qualité diplomatique : la capacité à penser au-delà des circonstances immédiates.
La confiance comme ressource stratégique
Les sciences politiques parlent abondamment de puissance économique, de puissance militaire ou de puissance technologique. Plus rarement, elles s’intéressent à la confiance comme ressource stratégique.
Or l’histoire des relations maroco-américaines montre que la confiance peut produire des effets aussi déterminants que les ressources matérielles.
Cette confiance ne résulte pas d’une proximité culturelle particulière. Elle est le produit d’une accumulation historique.
Chaque génération de responsables marocains et américains a transmis à la suivante un patrimoine diplomatique fondé sur la crédibilité, le respect des engagements et la recherche du dialogue.
À l’heure où de nombreuses alliances sont fragilisées par les changements politiques internes, cette continuité constitue un avantage stratégique majeur.
Le Maroc : puissance d’équilibre
Depuis plusieurs décennies, la diplomatie marocaine développe une politique d’équilibre qui lui permet d’entretenir des relations privilégiées avec l’Europe, les États-Unis, les pays africains, le monde arabe et plusieurs puissances asiatiques.
Cette stratégie ne procède pas d’une logique de neutralité, mais d’une volonté de préserver l’autonomie de décision du Royaume.
Dans un système international devenu multipolaire, cette capacité d’équilibre représente un atout considérable.
Pour Washington, un partenaire capable de dialoguer avec des acteurs très divers constitue un relais diplomatique précieux.
Pour Rabat, l’amitié avec les États-Unis s’inscrit dans une politique étrangère ouverte, fondée sur la diversification des partenariats sans renoncer à ses intérêts fondamentaux.
Le partenariat au service de l’Afrique
Le XXIᵉ siècle sera largement déterminé par les transformations du continent africain.
Croissance démographique, urbanisation, transition énergétique, infrastructures, sécurité alimentaire, numérique : autant de défis qui exigeront des partenariats innovants.
Le Maroc possède plusieurs atouts majeurs :
- Sa proximité géographique avec l’Europe ;
- Son enracinement africain ;
- Son ouverture sur l’Atlantique ;
- Son expérience en matière de coopération Sud-Sud ;
- La crédibilité acquise grâce à ses investissements sur le continent.
Les États-Unis disposent, quant à eux, de capacités scientifiques, technologiques, financières et universitaires considérables.
La complémentarité apparaît donc évidente.
L’avenir du partenariat maroco-américain ne se jouera pas uniquement entre Rabat et Washington.
Il se construira également à Dakar, Abidjan, Lagos, Nouakchott, Accra, Cotonou et dans l’ensemble de l’espace atlantique africain.
Les nouvelles frontières de la coopération
L’histoire commune des deux pays ouvre aujourd’hui des perspectives inédites.
Parmi les domaines les plus prometteurs figurent :
- L’intelligence artificielle appliquée à l’éducation et à la santé ;
- La cybersécurité et la protection des infrastructures critiques ;
- Les technologies spatiales et l’observation de la Terre ;
- Les énergies renouvelables et l’hydrogène vert ;
- La gestion durable de l’eau ;
- La recherche médicale ;
- Les universités et les centres d’innovation ;
- Les industries de haute technologie ;
- Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques.
Ces nouveaux champs de coopération montrent que la relation maroco-américaine est loin d’avoir atteint sa maturité.
Elle entre probablement dans sa phase la plus prometteuse.
Une alliance fondée sur les valeurs diplomatiques
L’analyse de deux siècles et demi d’histoire conduit finalement à une conclusion simple.
Ce qui unit le Maroc et les États-Unis n’est pas une identité politique.
Ce n’est pas une identité religieuse.
Ce n’est pas une identité culturelle.
C’est une culture diplomatique.
Une culture qui privilégie :
- La parole donnée ;
- Le respect des traités ;
- La continuité de l’État ;
- La liberté du commerce ;
- Le dialogue entre les nations ;
- La recherche de la stabilité.
Cette culture explique pourquoi la relation entre les deux pays a résisté aux changements de régimes, aux guerres mondiales, aux crises économiques et aux profondes transformations du système international.
XI. Le Maroc et les États-Unis : une philosophie de la confiance dans les relations internationales
« La confiance est la seule richesse diplomatique qui augmente lorsqu’elle est partagée. »
Au-delà de la géopolitique
Les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis sont généralement étudiées sous trois angles : l’histoire, la diplomatie ou la géostratégie. Chacune de ces approches éclaire une partie de la réalité, mais aucune ne permet, à elle seule, d’expliquer la permanence exceptionnelle de ce partenariat.
L’histoire décrit les événements.
La diplomatie analyse les décisions.
La géopolitique explique les intérêts.
Mais une question demeure :
Pourquoi deux États si différents ont-ils choisi, pendant deux cent cinquante ans, de préserver une relation fondée sur la confiance plutôt que sur la seule convergence des intérêts ?
Cette interrogation nous conduit vers une dimension rarement explorée : la philosophie politique de la confiance.
La confiance comme institution
Dans la plupart des théories classiques des relations internationales, la confiance est considérée comme une conséquence de la coopération.
L’expérience maroco-américaine suggère une hypothèse inverse.
La coopération durable est possible parce que la confiance devient progressivement une institution.
À partir du moment où deux États respectent systématiquement leurs engagements, chaque nouveau traité coûte moins cher politiquement.
Chaque accord devient plus facile.
Chaque crise est plus simple à gérer.
Le temps transforme alors la confiance en capital diplomatique.
Cette idée mérite, selon nous, d’être intégrée aux grandes théories contemporaines des relations internationales.
Le poids de la mémoire
Les nations possèdent une mémoire.
Les institutions possèdent également une mémoire.
Les diplomaties encore davantage.
Lorsqu’un responsable américain rencontre aujourd’hui son homologue marocain, il ne repart pas de zéro.
Il hérite de deux siècles et demi d’expériences communes.
Il hérite du traité de 1787.
Il hérite de Tanger.
Il hérite de Roosevelt.
Il hérite de Mohammed V.
Il hérite de Hassan II.
Il hérite de Mohammed VI.
Cette mémoire collective réduit considérablement l’incertitude qui caractérise habituellement les relations internationales.
Elle constitue un avantage stratégique rarement mesuré.
Une alliance sans domination
L’une des caractéristiques les plus remarquables des relations maroco-américaines est l’absence de logique impériale dans leur fondement.
Le traité de 1786 fut négocié entre deux États souverains.
Le Maroc ne fut jamais une colonie américaine.
Les États-Unis ne cherchèrent jamais à transformer le Royaume en protectorat.
Inversement, le Maroc ne considéra jamais son rapprochement avec Washington comme incompatible avec le maintien de sa pleine souveraineté.
Cette égalité fondamentale explique sans doute une partie de la solidité du partenariat.
Les alliances fondées sur la contrainte disparaissent souvent avec celle-ci.
Les alliances fondées sur le consentement résistent davantage à l’épreuve du temps.
Le rôle de la monarchie
L’analyse historique montre également combien la monarchie marocaine a joué un rôle déterminant dans cette continuité.
Mohammed III.
Moulay Slimane.
Mohammed IV.
Hassan Ier.
Mohammed V.
Hassan II.
Mohammed VI.
Malgré des contextes historiques radicalement différents, tous ont considéré que la relation avec les États-Unis constituait un élément important de la politique extérieure du Royaume.
Cette permanence dépasse les personnes.
Elle traduit une véritable culture d’État.
Le rôle des institutions américaines
Une continuité comparable existe du côté américain.
Les présidents changent.
Les majorités politiques évoluent.
Les priorités stratégiques se transforment.
Mais certaines constantes demeurent :
- Le respect du traité de 1787 ;
- L’intérêt pour la stabilité du Maroc ;
- La reconnaissance de son importance géostratégique ;
- La volonté de développer la coopération économique et sécuritaire.
Ainsi, la continuité ne résulte pas uniquement des dirigeants.
Elle procède également de la solidité des institutions.
Une leçon pour le XXIᵉ siècle
Le monde contemporain est marqué par une multiplication des crises.
Conflits régionaux.
Transitions énergétiques.
Révolution numérique.
Changement climatique.
Instabilité des chaînes logistiques.
Dans ce contexte, la confiance redevient une ressource stratégique majeure.
Les États capables de construire des partenariats durables disposeront d’un avantage décisif.
L’expérience maroco-américaine montre que cette confiance ne se construit ni en quelques années ni par des déclarations d’intention.
Elle résulte d’un travail patient, poursuivi génération après génération.
ÉPILOGUE
Deux siècles et demi d’amitié : le Maroc et les États-Unis, une leçon pour les relations internationales
Le temps est le juge suprême des alliances. Celles qui survivent aux siècles ne reposent ni sur la force seule ni sur les circonstances, mais sur la confiance, la crédibilité et une vision partagée de l’avenir.
L’histoire des relations internationales est jalonnée d’alliances célèbres qui ont façonné leur époque avant de disparaître sous l’effet des guerres, des rivalités ou des bouleversements géopolitiques. La Sainte-Alliance, le Concert européen, la Triple-Entente ou encore les alliances de circonstance des deux guerres mondiales illustrent le caractère souvent transitoire des rapprochements entre États.
À l’inverse, la relation entre le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique se distingue par une remarquable continuité. Depuis la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en décembre 1777 jusqu’aux célébrations du deux cent cinquantième anniversaire en 2027, jamais les deux États n’ont rompu leurs relations diplomatiques. Peu de partenariats bilatéraux peuvent revendiquer une telle permanence.
Cette longévité ne relève pas du hasard. Elle est le résultat d’une construction historique où la confiance s’est progressivement substituée à la simple convergence d’intérêts.
Le temps comme acteur diplomatique
Les théories classiques des relations internationales mettent généralement l’accent sur la puissance, les capacités militaires, les ressources économiques ou les contraintes du système international. Ces variables sont essentielles. Elles n’épuisent cependant pas la compréhension de certaines relations bilatérales.
Le cas maroco-américain invite à réhabiliter une variable souvent négligée : le temps.
Le temps permet l’accumulation de la confiance.
Il transforme les précédents diplomatiques en habitudes de coopération.
Il convertit les engagements en crédibilité.
Il fait naître une mémoire commune qui réduit les incertitudes.
Dans cette perspective, le temps n’est pas seulement un cadre chronologique ; il devient un véritable acteur des relations internationales.
La diplomatie de la permanence
Tout au long de cet ouvrage, une idée s’est progressivement imposée : la relation entre Rabat et Washington illustre ce que nous avons proposé d’appeler la diplomatie de la durée.
Cette diplomatie repose sur plusieurs piliers :
- La permanence des institutions ;
- La fidélité aux engagements internationaux ;
- L’adaptation aux changements géopolitiques sans renoncer aux principes fondamentaux ;
- Le respect mutuel de la souveraineté ;
- La recherche constante du dialogue.
Ces éléments expliquent pourquoi le partenariat maroco-américain a traversé les changements de dynasties, les alternances politiques américaines, les guerres mondiales, la décolonisation, la Guerre froide, la mondialisation et l’émergence d’un monde multipolaire.

Le Royaume : un État-pivot
L’évolution récente du système international confère au Maroc une importance nouvelle.
Sa situation géographique exceptionnelle, à la croisée de l’Europe, de l’Afrique, de la Méditerranée et de l’Atlantique, fait du Royaume un véritable État-pivot (pivot state). Mais cette centralité ne résulte pas uniquement de la géographie. Elle est aussi le produit d’une politique étrangère cohérente, fondée sur la stabilité institutionnelle, l’ouverture économique, la coopération africaine et le dialogue interculturel.
Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a élargi le champ de son action diplomatique : retour au sein de l’Union africaine, Initiative Atlantique, partenariats avec les pays du Sahel, diplomatie religieuse, coopération énergétique, développement des infrastructures et promotion d’une intégration économique africaine.
Pour les États-Unis, cette évolution transforme le Royaume en un partenaire capable de contribuer à la stabilité d’une région qui concentre plusieurs des grands enjeux du XXIᵉ siècle.
Une relation tournée vers le XXIᵉ siècle
L’anniversaire de 2027 ne constitue pas l’aboutissement d’une histoire ; il marque l’ouverture d’un nouveau cycle.
Les défis à venir sont considérables :
- L’intelligence artificielle et la gouvernance des technologies émergentes ;
- La sécurité des infrastructures numériques ;
- Les chaînes d’approvisionnement stratégiques ;
- Les minéraux critiques indispensables à la transition énergétique ;
- L’hydrogène vert et les nouvelles économies du carbone ;
- La sécurité alimentaire ;
- La gestion des ressources hydriques ;
- La résilience climatique ;
- La coopération universitaire et scientifique.
Dans chacun de ces domaines, le partenariat maroco-américain possède des atouts considérables.
Le Maroc apporte sa stabilité, sa position géographique, son expérience africaine et sa vision stratégique.
Les États-Unis apportent leur capacité d’innovation, leurs universités, leurs technologies et leur puissance économique.
La complémentarité apparaît évidente.
Une histoire qui continue
Les historiens ont parfois tendance à considérer les anniversaires comme l’achèvement d’un cycle.
Nous proposons ici une lecture différente.
Les deux cent cinquante premières années des relations entre le Maroc et les États-Unis ne constituent pas une conclusion.
Elles représentent le capital historique sur lequel se construiront les cinquante prochaines années.
Autrement dit, le passé ne ferme pas l’avenir.
Il l’autorise.
Conclusion
Deux cent cinquante ans d’amitié au service d’un avenir commun
À l’heure où le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique célèbrent deux cent cinquante années de relations diplomatiques ininterrompues, il apparaît clairement que cette histoire commune dépasse le cadre d’une relation bilatérale classique. Depuis la reconnaissance historique de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1777 jusqu’au partenariat stratégique du XXIᵉ siècle, les deux nations ont démontré qu’une diplomatie fondée sur la confiance, le respect mutuel et la continuité pouvait résister aux bouleversements de l’histoire.
Peu de relations internationales peuvent revendiquer une telle permanence. En traversant les révolutions, les guerres mondiales, les transformations de l’ordre international, la Guerre froide, la mondialisation et l’émergence d’un système multipolaire, le Maroc et les États-Unis ont continuellement adapté leur coopération sans jamais renoncer aux principes qui en constituent le socle. Cette remarquable continuité témoigne d’une convergence profonde entre deux États qui, malgré leurs différences institutionnelles et culturelles, ont toujours privilégié le dialogue, la stabilité et le respect des engagements internationaux.
L’histoire de cette relation met également en lumière le rôle singulier de la Monarchie marocaine dans la conduite de la politique étrangère du Royaume. De Sidi Mohammed Ben Abdallah à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en passant par Mohammed V et Hassan II, chaque Souverain a su inscrire l’action diplomatique du Maroc dans une vision stratégique de long terme, conciliant fidélité aux intérêts fondamentaux de l’État et adaptation aux mutations du système international. Cette continuité institutionnelle constitue l’un des principaux facteurs expliquant la solidité des relations avec Washington.
De leur côté, les États-Unis ont constamment reconnu l’importance du Maroc comme partenaire fiable, d’abord en Méditerranée, puis au Maghreb, en Afrique et dans l’espace atlantique. Cette reconnaissance s’est traduite par une coopération politique, économique, militaire, éducative et culturelle qui n’a cessé de s’élargir. Aujourd’hui, le partenariat entre Rabat et Washington embrasse des domaines aussi variés que la sécurité régionale, la lutte contre le terrorisme, le commerce, les investissements, les énergies renouvelables, la transition numérique, la coopération universitaire et le développement de l’Afrique.
L’un des enseignements majeurs de cette étude est que la longévité du partenariat maroco-américain ne saurait être expliquée uniquement par la convergence des intérêts. Elle repose tout autant sur une accumulation progressive de confiance, de crédibilité et de mémoire diplomatique. C’est cette dimension, souvent négligée par les approches classiques des relations internationales, qui permet de comprendre pourquoi cette relation a résisté à l’épreuve du temps.
À cet égard, le cas maroco-américain invite à enrichir la réflexion théorique sur la diplomatie contemporaine. Il suggère qu’au-delà des rapports de puissance, des intérêts économiques et des considérations sécuritaires, la continuité des institutions, le respect des engagements et la capacité à inscrire l’action diplomatique dans le temps long constituent des ressources stratégiques à part entière. Cette « diplomatie de la durée » apparaît ainsi comme l’une des principales leçons que le partenariat entre le Maroc et les États-Unis offre à la théorie des relations internationales.
Les défis du XXIᵉ siècle — instabilité du Sahel, sécurité maritime de l’Atlantique, transition énergétique, intelligence artificielle, cybersécurité, changement climatique, sécurité alimentaire et gestion des ressources hydriques — exigent des partenariats fondés sur la confiance et la vision stratégique. Dans ce contexte, le Maroc et les États-Unis disposent d’atouts complémentaires qui leur permettent d’envisager une coopération encore plus ambitieuse, non seulement au bénéfice de leurs peuples, mais également de l’Afrique, de l’espace atlantique et de la communauté internationale.
L’histoire des relations maroco-américaines invite à dépasser les explications conjoncturelles souvent privilégiées dans l’analyse des alliances internationales. Si cette relation a traversé deux siècles et demi sans rupture majeure, c’est parce qu’elle repose sur une combinaison rare de continuité institutionnelle, de respect de la souveraineté, de pragmatisme diplomatique et d’ouverture sur l’Atlantique.
Le Maroc et les États-Unis ont su transformer une reconnaissance précoce en un partenariat stratégique, puis un partenariat stratégique en une vision commune de plusieurs grands enjeux du XXIᵉ siècle. Cette capacité d’adaptation, sans renoncer aux principes fondateurs de la relation, constitue sans doute la meilleure explication de son exceptionnelle longévité.
Au-delà de la célébration d’un anniversaire historique, les deux cent cinquante années de relations entre Rabat et Washington rappellent qu’une diplomatie cohérente, fondée sur la parole donnée et le respect mutuel, demeure l’un des instruments les plus efficaces de la paix et de la stabilité internationales. L’histoire commune du Royaume du Maroc et des États-Unis démontre qu’il est possible de transformer une reconnaissance diplomatique précoce en une alliance durable, un partenariat stratégique et une vision commune de l’avenir.
En décembre 1777, lorsque le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah décida de reconnaître la jeune République américaine, il ne pouvait évidemment imaginer les transformations extraordinaires que connaîtrait le monde au cours des siècles suivants. Pourtant, son intuition diplomatique allait se révéler d’une remarquable justesse.
Deux cent cinquante ans plus tard, le partenariat entre le Royaume du Maroc et les États-Unis demeure l’un des plus anciens et des plus solides de la diplomatie contemporaine. Cette continuité s’explique moins par la permanence des intérêts que par celle des principes : respect de la souveraineté, fidélité aux engagements, ouverture sur l’Atlantique, confiance réciproque et volonté constante de privilégier le dialogue.
L’histoire de cette relation montre que les alliances les plus durables ne sont pas nécessairement les plus spectaculaires. Elles sont celles qui savent évoluer sans renier leurs fondements.
Le cas maroco-américain offre ainsi une leçon précieuse pour notre temps. Dans un monde marqué par l’incertitude, la fragmentation et la compétition stratégique, il rappelle que la confiance demeure l’une des ressources les plus rares et les plus précieuses de la diplomatie.
À ce titre, les deux cent cinquante années d’amitié entre le Royaume du Maroc et les États-Unis dépassent largement le cadre d’une relation bilatérale. Elles constituent un exemple de ce que peuvent accomplir deux nations lorsqu’elles choisissent, génération après génération, de faire de la parole donnée, du respect mutuel et de la vision de long terme les fondements de leur politique étrangère.
C’est sans doute là le véritable héritage de 1777.
Et c’est aussi la promesse de 2027.
En définitive, les célébrations de 2027 ne marquent pas l’achèvement d’une histoire, mais l’ouverture d’un nouveau chapitre. Fidèles à un héritage construit depuis 1777, le Maroc et les États-Unis sont appelés à poursuivre une coopération qui, tout en restant enracinée dans la mémoire, se tourne résolument vers l’avenir. Dans un monde en quête de repères et de stabilité, leur relation demeure un témoignage éloquent de la valeur du dialogue, de la confiance et de la continuité diplomatique.
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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



