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L’Ambassadeur du Roi au Mali, Driss Isbayene : le soufisme marocain a joué un rôle clé dans la diffusion de l’islam subsaharien

L’Ambassadeur du Roi en République du Mali, Driss Isbayene souligne dans cet interview que publie Oulemag, que les Oulémas marocains, sous l’égide des monarques et de la clairvoyance de « Imarat Al Mouminine », ont su domestiquer les éléments forts de la Charia les plus conformes aux fondamentaux de la Sunna, dans une spiritualité commune, en évitant les excès d’interprétation.

L’importance de la Commanderie des Croyants dans l’enracinement du soufisme marocain en Afrique.

D’abord, il faut savoir que le brassage humain entre les habitants du Maroc et ceux des pays subsahariens ont précédé l’avènement de l’islam. Mais, il s’est densifié sous l’ère islamique, grâce aux acteurs agissant dans ces relations, qu’étaient les oulémas, les magistrats et les maîtres soufis, tels que les cheikhs Tijani et Ahmed Ben Idriss au XIXème siècle, mais aussi des maîtres érudits du Sud du Sahara, à l’instar de Belbali, Saheli, Kanmi et le tombouctien Ahmed Baba.

De ces relations séculaires et spirituelles sont nées des constantes religieuses qui sont partagées par le Maroc et plusieurs pays d’Afrique, à travers leur histoire commune, malgré des évolutions politiques différentes. Ces constances sont Imarat al Mouminine (la Commanderie des Croyants), le rite Malékite, la doctrine achaârite et le soufisme, comme cheminement spirituel.

La première constante, l’Imarat Al Mouminine, désigne l’institution du Roi du Maroc qui s’appuie sur une jurisprudence et une légitimité, très ancienne. Faut-il rappeler l’Imarat de Moulay Idriss Ier, fondateur de l’Etat marocain au VIIIème siècle, qui était le premier à être qualifié de « Amir al Mouminine » dans l’occident islamique ? Ce Concept signifie que le Chef de l’Etat gère les affaires de la religion et les affaires du monde séculier, une manière de gestion originelle en Islam en suivant la ligne de conduite du Prophète Sidna Mohammd (sws). Depuis cette date, le Sultan ou le Roi gouverne en tant que Commandeur des Croyants sur la base d’un acte d’allégeance, dans lequel les signataires donnent la légitimité au nouveau Souverain en tant que « Commandeur des Croyants » et lui jurent loyauté et où Ce dernier s’engage envers la nation à les protéger selon les préceptes de la Chari’a. Ce sont, d’ailleurs, ces mêmes obligations et droits séculaires que l’on retrouve dans les Constitutions marocaines de l’ère moderne, notamment, celle adoptée en 2011.

Et pour être bref, la 2ème constante, le dogme ash’arite, se distingue par son refus d’accuser un musulman d’impiété; tandis que la 3ème, le rite malékite, se caractérise par la richesse de sa méthodologie dans la déduction des règles à partir des deux sources (Coran et Sunna), par l’importance qu’il accorde à l’intérêt général, ainsi que par sa capacité à intégrer un certain nombre de pratiques culturelles des peuples, dans le respect de la religion. Et c’est grâce à ces trois constantes, dont la clé de voute est la Commanderie des Croyants ; grâce à ce respect des pratiques culturelles des autres peuples, notamment africains, que peut se comprendre l’apogée du soufisme en Afrique, à partir du Maroc. Une voie qui induit la recherche de l’idéal de perfection, alliant les aspects apparents de la religion et son essence inhérente à la vie spirituelle.

Grâce à cette voie, les Oulémas marocains, de toute époque, sous l’égide des monarques et de la clairvoyance de « Imarat Al Mouminine », ont su domestiquer les éléments forts de la Charia les plus conformes aux fondamentaux de la Sunna, dans une spiritualité commune, en évitant les excès d’interprétation, tels que vécus par exemple dans d’autres régions du monde musulman. Et c’est par cette spiritualité commune que les liens entre les soufismes marocains et d’Afrique de l’Ouest sont soulignés comme facteurs d’unité profonde.

Le soufisme marocain a, alors, joué un rôle clé dans la diffusion de l’islam subsaharien à travers l’influence puissante des réseaux soufis (tourouq), dès le XVème siècle, dans un aspect individuel, puis au XVIIème siècle, dans sa forme collective. Une fois installé en Afrique de l’Ouest, le soufisme connaitra une expansion expéditive, notamment au Sénégal et au Mali, menée par des confréries, comme la Qadiria mais surtout la Tijania, grâce à l’action des adeptes de cette dernière, cheikhs Ahmed Ben Idriss et Ahmed Tijani. Un des aïeuls de ce dernier (quatrième arrière-grand-père) avait émigré depuis sa tribu des Abda (sud de Casablanca) pour aller s’installer à Aïn Madhi (Algérie). Et c’est à Fès, cette cité millénaire, que Sidi Ahmed Tijani (1737-1815), où il a été accueilli par le Sultan alaouite Moulay Souleiman, et où il est enterré, qu’il avait fondé la Tariqa tijaniya et enseigné ses valeurs aux premiers adeptes, occupant une place de choix dans le cœur des Tijanes dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.

Aujourd’hui, Sa Majesté le Roi Mohamed VI, qui, depuis son Intronisation en 1999, avait fait plus de 50 visites dans plus de 30 pays africains, est d’abord accueilli en tant que commandeur des croyants en Afrique Subsaharienne, selon les perceptions nourries des liens historico-symboliques qui rapprochent le Royaume du Sud du Sahara. Il n’y a qu’à voir les foules en liesse qui accueillent Sa Majesté dans les rues des grandes Capitales de l’Afrique de l’Ouest et à leur tête les chefs des confréries religieuses, musulmanes, mais aussi chrétiennes et juives, pour comprendre et évaluer la portée de cette Commanderie des Croyants et sa symbolique auprès des Etats africains frères. 

Le Maroc dans l’expansion de l’Islam et le développement de la Tariqa Tijania au Mali

L’islam est ancien au Mali et son apparition datait du VIIème siècle de l’ère chrétienne, mais ne connaitra son expansion exponentielle dans le pays qu’à partir du XVIIème siècle, grâce, justement, aux érudits soufis. L’adhésion rapide des populations du Mali au soufisme s’expliquerait par l’existence d’une convergence organisationnelle entre le soufisme confrérique et la religion ancestrale du pays. Le fétichisme comme religion ancienne du Mali, avant l’avènement de l’islam, était structuré et hiérarchisé à l’instar des confréries soufies. Plusieurs pratiques décrites dans la religion traditionnelle du Mali, correspondraient, selon plusieurs auteurs, aux pratiques adoptées dans le soufisme, qui ont vite fait d’être acceptées et ont même fasciné le peuple malien, se convertissant sans gêne, à l’islam sous sa forme soufie. Rappelons que déjà au XVIè siècle, Ahmad Baba, originaire de Tombouctou, et qui avait séjourné longuement au Maroc, avait écrit un livre unique en son genre, intitulé «tuhfat ul-fudala bi ba’di fadayil il’ulama» (informer les gens pieux de quelques vertus des savants religieux), dans lequel, il fait le parallélisme entre soufis et «oulama».

Les premiers émigrés marocains vers le Sud ont été recensés au Sénégal, dès le XI siècle. Mais, ce n’est qu’à la moitié du XIX pour assister à un mouvement d’émigration très important depuis le Maroc vers Tombouctou, ville commerçante du nord du Mali, à l’époque, qui a servi également à l’expansion de l’Islam et de la Tariqa Tijania au Mali. En 1864, on y recensait déjà plus de 600 marocains, originaires de Touat, mais également de Fez et de Tafilalet.

Fort heureusement pour les pays ouest-africains, y compris la Mali, les tariqa soufies, principalement Tijanes, ont résisté farouchement au colonialisme et ensuite fait face aux turbulences doctrinales qui ont vu le jour après les indépendances, confortant ainsi leur place en tant que tissu populaire organisé, attaché à l’orientation soufie, à la doctrine achaarite et au rite malékite. 

Et ce sont toujours ces constantes qui ont prévalu dans les relations contemporaines maroco-maliennes. On se rappellera qu’en 1985, Cheikh Ali Jalou du Mali avait donné une causerie hassanienne au mois de ramadan, qui se résumait en la nécessité d’insuffler un renouveau aux liens qui ont toujours existé entre le Maroc et les ays africains, notamment le Mali. Dans la foulée, sa majesté le Roi Hassan II, que Dieu ait son âme, avait donné ses instructions pour la création de « l’Institut des études africaines » auprès de l’Université Mohammed V de Rabat.

Plus Récemment, en 2008, LE Maroc a pu rétablir des relations fortes avec le Mali, à travers la Tijania, à l’occasion d’une rencontre organisée au Maroc dans le but d’unifier la confrérie sous la bannière de la zaouïa de Fès. ET en 2011, il y a eu l’organisation de la première conférence du Conseil Fédéral National des Adeptes de la Tarîqa Tijaniyya du Mali (CONFENAT- Mali), sous le patronage de Sa Majesté Le Roi Mohammed VI. 

Et c’est avec la récente crise malienne qu’il a été décidé, en septembre 2013, la formation de 500 imams maliens sur cinq ans – première et plus importante promotion d’imams étrangers passée par LE Maroc. L’accord a été conclu lors de la visite du Roi Mohammed VI à Bamako, à l’occasion de l’investiture du nouveau président et défunt, Ibrahim Boubacar Keïta. 

Puis, c’est grâce à cette dynamique Royale de déployer une diplomatie religieuse dans un contexte d’insécurité au Sahel à partir de la crise du Mali, qu’a été décidé, en 2015, la création de l’Institut Mohammed VI pour la formation de imams prédicateurs et prédicatrices de Rabat et la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains. Les deux s’inscrivent dans une politique religieuse préventive inédite au Maroc et dans son engagement pour la stabilité et la sécurité dans le reste du continent africain.

La contribution de la Fondation Mohammed VI des Oulema Africains, section du Mali, dans la diffusion des valeurs de l’islam du juste milieu.

 La Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains, initiée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, œuvre à réaliser plusieurs objectifs, dont principalement, « unifier et coordonner les efforts des ouléma musulmans, au Maroc et dans les autres Etats africains, en vue de faire connaître les valeurs de l’islam tolérant, de les diffuser et de les consolider ; consolider les relations historiques qui lient le Maroc aux autres Etats africains et veiller à leur développement ; veiller à la revitalisation du patrimoine culturel islamique africain commun », etc.

A l’instar d’une trentaine d’autres pays africains, une section de la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains, a été créée à Bamako, en avril 2017. Le bureau exécutif, est composé de 21 membres, dont le Président de la Section, en la personne de Mahmoud Abdou ZOUBEIR.

La fondation annexe, rejoint la Fondation Mère, avec pour but de faire connaitre les principes et nobles desseins de l’Islam, ainsi que ses valeurs de tolérance fondées sur la compassion, l’amour et la fraternité humaine, éclairer les musulmans sur les questions concernant leur religion et leur faire connaitre les préceptes de la noble charia islamique.

Cette Section de la Fondation mène de nombreuses activités, en collaboration avec cette dernière, dont, l’organisation et la participation à des colloques au Maroc ou au Mali, notamment à Bamako, en avril 2018, un colloque sur le thème : « Le credo Ascharite prônant un islam de juste milieu et de tolérance », réunissant plus de 80 érudits maliens. Elle organise, annuellement, le traditionnel concours de lecture du coran, dont l’objectif est d’inciter les jeunes à s’intéresser davantage à la mémorisation du Saint Coran, et à s’imprégner des valeurs de tolérance, de cohabitation pacifique que recommande la religion musulmane. Les membres du Bureau exécutif de la Section participent aussi, aux sessions de la Fondation, organisées au Maroc. 

C’est dire que, par ses activités, la Section contribue, au niveau du Mali, qui connait actuellement une crise multidimensionnelle, à coordonner ses efforts avec les instances religieuses concernées, à remplir le rôle qui lui revient de répandre la pensée religieuse éclairée et de faire face aux thèses d’extrémisme, de repli sur soi et de terrorisme, dans le but de la recherche de la sécurité, de la stabilité et du développement au Mali.      

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