Ibn ‘Arabî et son monde magique d’humilité et de pureté – 1

Ibn ‘Arabî représente la tradition soufie dans toute sa pureté, son originalité et son universalité. Ce grand mystique croit que la chose primordiale dans l’existence terrestre est la place du Créateur dans la vie de l’homme et ses multiples manifestations divines. Il était opposé à Ibn Rushd pour ses penchants agnostiques, ce dernier étant strictement aristotélicien, alors qu’Ibn ‘Arabî est un fervent de la tradition platonicienne.

Ibn ‘Arabî (1165-1240), surnommé le shaykh al-akbar, « le plus grand des maîtres », est une figure absolument majeure du soufisme. Son œuvre immense, mêle mystique amoureuse et métaphysique profonde.
Qu’est-ce que le soufisme ?
Le soufisme [i] désigne l’effort d’intériorisation de la Révélation coranique, la rupture avec la religion purement juridique et la volonté de revivre l’expérience intime du prophète Muhammad la nuit du Mi’râj : l’ascension pour recevoir les prescriptions de Dieu sur les cinq prières. [ii]
Le but suprême du soufi est d’identifier sa volonté à la volonté de Dieu et d’être, corps et âme, un lieu de manifestation divine. Il s’agit d’une voie initiatique et ascétique, où la lutte contre les passions, avec l’aide du cœur, conduit à l’extase par une union avec Dieu, fondée sur l’amour mutuel mentionné dans le Coran.
L’étymologie généralement admise fait dériver le mot soufi du mot arabe sûf qui signifie « laine ». Le mot ferait référence à la coutume de certains hommes religieux de porter des vêtements en laine blanche et un manteau et ne contiendrait donc aucune référence à la doctrine spirituelle qui distingue les soufis dans l’Islam. Il est fort probable que le vêtement de laine était déjà associé à la spiritualité à l’époque préislamique, en Arabie Heureuse (Felix Arabia) [iii] et ailleurs.
Le soufisme et la purification intérieure
Le soufisme n’est pas une école théologique et juridique qui viendrait s’ajouter aux quatre écoles déjà existantes (malékite, chafi’ite, hanafite et hanbalite). Il ne s’agit pas non plus d’un schisme. Il s’agit d’une conception ésotérique de la relation de l’homme au monde et à l’entité divine. [iv] C’est une méthode de perfectionnement intérieur, d’équilibre et une source de ferveur profondément vécue et transformatrice. C’est l’amour infini de Dieu et la réalisation de cet amour par une purification intérieure.
Cette quête de la vérité, semée d’efforts et de doutes, nécessite une initiation et un renoncement à tout ce qui n’est pas Dieu. Le but de cette démarche spirituelle ésotérique est de réaliser la fusion avec Dieu. Pour cela, l’initié effectue une sorte d’introspection profonde. Il s’agit d’une dévotion intériorisée de l’être humain qui implique l’observation de règles et de rites stricts combinés à des expériences individuelles.
Loin de la vulgate islamique, le soufisme est une école de grande humilité, de tolérance sans limites et de solidarité active. C’est l’expérience de l’union ultime avec Dieu. Le tasawuf est donc la marche résolue d’une catégorie de privilégiés (khâssa), assoiffés de Dieu, mus par sa grâce pour ne vivre que par et pour Lui dans le respect du Coran et de la Sunnah, médités, expérimentés et intériorisés.
Le soufisme est une voie d’amour et de connaissance. Il est double :
1- L’amour de Dieu est l’aboutissement de la connaissance (ma’rifa) conduisant au dévoilement du mystère (kashf) (selon le poète persan al-Hallâj (858-922) et ar-Rûmî, poète persan et érudit islamique (1207-1273)).
2- Les manifestations intellectuelles du soufisme à travers des moyens externes tels que : études, prières, règles, ablutions, purification, récitations (dikr), autocritique, vérité, pauvreté, renoncement, etc. (selon al-Djunayd, mystique perse, (830-910)). [v]
Histoire du soufisme
Les ascètes du tasawuf sont d’abord apparus dans les territoires arabes et persans. Puis, les tarîqahs (voies mystiques) se sont développées en Afrique du Nord, en Egypte, dans les Balkans et en Inde. Les adeptes du renoncement au monde, assoiffés de connaissances mystiques et vêtus de laine pour se distinguer des riches vêtements des dignitaires, s’efforçaient d’établir une relation forte avec Dieu, pour l’amour de lui et son adoration. Le soufi, fervent de l’amour de Dieu, est en désaccord avec le monde et ses attraits, mais aussi avec soi-même (an-nafs) et ses multiples désirs et inclinations.
Il s’éduque à une autodiscipline rigoureuse car son être physique est le siège de désirs intempestifs ou vils qui l’éloignent de l’islam et de la volonté de Dieu. L’extinction finale (al-fanâ’) est la cessation existentielle menant à l’absorption ultime en Dieu et à la vie éternelle de l’âme. [vi] La voie (tarîqah) est la voie de l’ordre que le mystique emprunte menant à ce but ultime. L’expérience intérieure qui l’y conduit nécessitera un certain nombre d’arrêts (manâzil), de niveaux et de degrés (maqâmât) et d’états d’être (ahwâl). C’est une sorte de voyage vers Dieu à travers les difficultés de ce monde et ses attraits.
Le maître soufi al-Muhâsibî (781-857) fut le premier cheikh à développer une étude introspective et exigeante de ses premières expériences soufies. Le soufisme est né à l’époque du califat omeyyade (661-750), sous le sage calife Abdelmâlek (646-705) et, progressivement, de grandes écoles de soufisme se sont ouvertes au public sous la direction d’éminents maîtres soufis. C’est Hassan al-Basrî (642-728) qui a fondé avec ses élèves et ses disciples la véritable école de soufisme de Bagdad, qu’il a développée avec la principale figure religieuse de l’époque, à savoir Mohammad al-Djunayd (830-910). [vii]
Parmi les autres grands soufis de cet âge d’or figurent : Abu Sa’id al-Kharrâz (mort en 899) connu sous le nom de » Cobbler » et aussi comme » la langue du soufisme » et al-Nûrî (840-907).
Qui est Ibn ‘Arabî ?
Il est né à Murcie, dans l’Espagne musulmane, en 1165. Il est issu d’une famille aristocratique de savants et d’intellectuels. Son père était un ami personnel d’Ibn Rushd (Averroès). [viii] Il suit sa famille à Séville en 1172, où il suit des études classiques avec beaucoup de ferveur et un vif intérêt. En 1185, suite à une grave maladie, il abandonne sa carrière littéraire et fait une retraite mystique de neuf mois sous la direction du maître spirituel al-Uraynî, originaire du Portugal.
Mais cet Andalou de bonne famille, qui a très vite tout abandonné pour suivre la voie soufie, était déjà riche de vingt ans de vie spirituelle marquée par des visions extatiques bouleversantes. Il se mit à l’école des maîtres soufis, parcourant toute l’Andalousie, puis le Maghreb, pour recueillir leurs enseignements et s’imprégner de leur savoir.
En l’an 1200, Ibn ‘Arabî quitte définitivement al-Andalus, l’Espagne musulmane du Moyen Âge, pour voguer vers l’Orient (al-mashriq). Ce mystique et poète d’exception parcourt des milliers de kilomètres, à la Mecque et en Anatolie, et produit en même temps une œuvre spirituelle aux dimensions colossales et à la texture incroyable, qui marquera profondément et pour toujours l’Islam universel.
En 1202-1204, il se rend à la Mecque, après avoir visité l’Egypte et les sanctuaires de Jérusalem et d’Hébron. Il écrit « L’Interprète des désirs ardents » (dîwân turjumân al-ashwâq), en mémoire de Nizam, la fille du cheikh qui l’a accueilli à La Mecque. En 1203-1233, il rédige le » Les Illuminations de La Mecque » (Kitâb al-futuhât al-Makkiyya), dont le manuscrit original est aujourd’hui conservé intact. En 1204, il reçoit l’initiation du soufi Ali ben Abd Allâh ben Djamî, à Mossoul et écrit » Le livre des théophanies divines » (Kitâb al-tajalliyât al-ilâhiyya).
En 1206, il se trouve au Caire avec un groupe de soufis andalous. Dénoncé par un avocat, il est emprisonné puis libéré par la suite. De 1206 à 1210, il se rend à nouveau à la Mecque et en 1210, il est reçu par le sultan Kay-Khusraw Ier à Qonya en Anatolie. En 1211, il se rend à Bagdad et en 1224, il est installé définitivement à Damas et en 1229, il écrit » Le livre des joyaux de la sagesse » / “Le Livre des chatons des sagesses“ (Kitâb fusûs al-hikam).
Ibn ‘Arabî représente la tradition soufie dans toute sa pureté, son originalité et son universalité. Ce grand mystique croit que la chose primordiale dans l’existence terrestre est la place du Créateur dans la vie de l’homme et ses multiples manifestations divines. Il était opposé à Ibn Rushd pour ses penchants agnostiques, ce dernier étant strictement aristotélicien, alors qu’Ibn ‘Arabî est un fervent de la tradition platonicienne.
Ibn ‘Arabî est reconnu dans la tradition du soufisme comme le » Grand Maître » (ash-shaykh al-Akbar). Il est le philosophe qui a sans doute le mieux théorisé l’unicité de Dieu, connue dans l’érudition islamique sous le nom de tawhîd, reconnaissant la présence divine dans toute forme et toute image possible. Parlant de lui-même, il dit :
« Je ne suis ni un prophète ni un envoyé, je suis simplement un héritier, quelqu’un qui laboure et sème le champ de la vie future ».
Néanmoins, Ibn ‘Arabî s’est donné la capacité de convoquer les prophètes dans le domaine des « présences imaginaires » en se considérant comme l’équivalent des respectés Envoyés de Dieu (ar-rusul).
Référence majeure du soufisme, Ibn ‘Arabî a toujours fondé ses enseignements sur le Coran et l’exemple prophétique, c’est-à-dire la Sunnah du prophète Muhammad. Dans Les cinq piliers de l’islam, anthologie thématique de son chef-d’œuvre, » Les Illuminations de La Mecque « , il présente le sens profond des fondements de la religion musulmane : la profession de foi, la prière, le jeûne, l’aumône rituelle et le pèlerinage. Un écrit qui illustre que, loin de la recherche du pouvoir et du savoir, aujourd’hui répandue à des fins plus politiques que spirituelles, d’autres visions de l’Islam sont possibles et plus gratifiantes spirituellement par l’humilité et la pureté. [ix]
[i] Geoffroy, Éric. « Qu’est-ce que le soufisme ? », Laurent Testot éd., La Grande Histoire de l’islam. Éditions Sciences Humaines, 2018, pp. 78-84. https://www.cairn.info/la-grande-histoire-de-l-islam–9782361064778-page-78.htm#:~:text=1Le%20soufisme%20est,islam%20sunnite%20pour%20l’essentiel.
“Le soufisme est un aspect de la sagesse éternelle, universelle, qui s’est incarné dans le corps de la religion islamique, née en Arabie au viie siècle. On peut le définir comme la dimension intérieure, spirituelle de l’islam, et de l’islam sunnite pour l’essentiel.
Parmi les diverses significations évoquées du terme sûfî, deux sont plausibles sur le plan linguistique. La première, immatérielle, fait dériver le terme du verbe arabe sûfiya, « il a été purifié ». Le but du soufisme serait donc de reconduire l’homme à la pureté originelle, dans cet état où il n’était pas encore différencié du monde spirituel. Selon la seconde étymologie, le mot sûfî dérive du mot sûf, la laine.
Le soufisme s’est développé en climat sunnite, car il est fondé sur l’intériorisation du modèle muhammadien, la sunna. La relation de maître à disciple, fondamentale, n’y a de sens qu’en référence au Prophète, le « Maître des maîtres », et tout ordre soufi trouve sa légitimité dans la « chaîne initiatique » qui remonte à lui. Les saints musulmans s’alimentent donc à l’influx béni (baraka) de celui qui est pour eux « l’Homme parfait ». “
[ii] Geoffrey, Eric. “ Le Mi‘raj, l’ascension céleste du Prophète Muhammad, “Saphir News du 11 mars 2021. https://www.saphirnews.com/Le-Mi-raj-l-ascension-celeste-du-Prophete-Muhammad_a27893.html
“De façon générale, le Coran évoque la possibilité d’une ascension jusqu’au ciel : dans la sourate 40, verset 38, Pharaon donne à Haman l’ordre de construire un palais pour qu’il puisse atteindre les régions du ciel et monter jusqu’au Dieu de Moïse ; dans la sourate 52, verset 38, il est demandé aux négateurs s’ils ont une échelle (sullam) pour entendre la voix céleste ; dans la sourate 6, verset 35, est estimé l’effet que pourraient avoir sur les auditeurs du Prophète des signes qu’il tirerait du ciel s’il avait une échelle pour y monter. “
[iii] L’Arabie Heureuse désignait, pour les Grecs et les Romains, l’Arabie du Sud (actuel Yémen), relativement humide grâce à ses montagnes et à un important système d’irrigation, centre de la riche civilisation des Sabéens.
[iv] Joris, Michel. “Nietzsche et le soufisme : concordances spirituelles”, Philosophique [Online], 10 | 2007, Online since 06 April 2012, connection on 29 September 2021. URL: http://journals.openedition.org/philosophique/123; DOI: https://doi.org/10.4000/philosophique.123
“Sous une carapace d’athéisme, on trouve dans l’œuvre du philosophe allemand des éléments hermétiques ou gnostiques qui permettent d’appréhender différemment son Dionysos ou sa volonté de puissance. Par ces aspects et au travers de l’ascétisme transvalué qu’il propose, Nietzsche est proche des conceptions du soufisme, la mystique qui a été développée à partir des sources scripturaires de l’Islam. C’est ce que montre ensuite cet article en proposant une comparaison entre le surhomme nietzschéen et la figure de l’homme partait, « el insan el kamil » d’Ibn Arabî, un des plus célèbres théoriciens du soufisme. En conclusion, l’auteur se pose la question des écrits qui auraient pu mettre le philosophe allemand en contact avec la mystique musulmane. “
[v] Feuillebois-Pierunek, Eve. “La maîtrise du corps d’après les manuels de soufisme (Xe-XIVe siècles), “Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [Online], 113-114 | November 2006, Online since 10 November 2006, connection on 29 September 2021. URL : http://journals.openedition.org/remmm/2969 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remmm.2969
[vi] Ghurab, M. (ed.). Kitab al-fana’ fi-l-mushâhada, in Rasâ’il Ibn ‘Arabi. Beirut: Dar Sadir, 1997, pp. 15–16; cf. traduction française par Vâlsan, Michel. Le livre de l’extinction dans la contemplation. Paris: Éditions de l’Œuvre, 1984, pp. 27–30.
[vii] Chih, Rachida. “ Sainteté, maîtrise spirituelle et patronage : les fondements de l’autorité dans le soufisme, “ Arch. de Sc. soc. des Rel., 2004, 125, (janvier-mars 2004), pp. 79-98. https://journals.openedition.org/assr/1034?file=1
[viii] Chtatou, Mohamed. “Ibn Rochd (Averroès), l’homme de tous les savoirs, “Oumma du 31 mai 2021. https://oumma.com/ibn-rochd-averroes-lhomme-de-tous-les-savoirs/
[ix] M. Chodkiewicz. introduction to Ibn ‘Arabi. Les illuminations de la Mecque. Paris: Sindbad, 1989.
Mohamed Chtatou, University Professor, International education consultant & political analyst for the MENA region



