La Tijaniyya et ses ramifications en Afrique (7)

Au terme de cette étude, on peut dire que les secousses que la confrérie tijâniyya a connues au plan interne ont impulsé une véritable dynamique qui fut à la base de la diffusion de la tarîqa grâce à Mohammad al-Ghâli et son élève al-Hâj ‘Umar al-Fûti, qui est considéré comme l’un des plus importants diffuseurs de la confrérie tijâniyya en Afrique.
Les Lieux Saints ne constituent pas un espace favorable pour l’implantation d’une confrérie, mais ils restent un lieu idéal de propagande si l’on considère le nombre de savants qui s’y rendent et surtout la diversité de leurs lieux d’origine. C’est aux Lieux saints que la future diffusion en Afrique subsaharienne s’est jouée. C’est là qu’al-Hajj Umar a été affilié et que Muhammad al-Hâfid a pris la décision de rendre visite à Ahmad at-Tijâni I et de prendre le wird de la tariqa. Ahmad al-Tijâni a vu juste en ordonnant le départ de ses disciples vers des régions différentes.
De même que l’on peut considérer Cheikh Ahmad at-Tijâni comme le véritable leader de la troisième vague d’islamisation qui a eu lieu pendant et après le XVIIIème siècle, et a contribué à décupler le nombre des musulmans et à élargir les espaces géographiques musulmans en pénétrant dans les zones soumises à l’influence du paganisme ou du christianisme, comme c’est le cas de l’Afrique subsaharienne.
Ajoutons à cela la diffusion de la confrérie tijâniyya et l’islam en Europe et en Amérique, où les chefs religieux venant de l’Afrique du Nord et des pays d’Afrique de l’Ouest ont joué des rôles de premier ordre dans ce qu’on appelle désormais l’islam d’Europe. Cette large diffusion démontre que les préceptes et les principes de la tarîqa ont contribué à travers son caractère sunnite, sa modération et sa simplicité à la reproduction du fait islamique, de même qu’ils incarnent les dynamiques manifestes et latentes ayant déterminé sa diffusion.
Si le cheikh fondateur et sa confrérie ont accepté les luttes internes et les divisions, de leur côté, les disciples et les adeptes tardifs n’ont jamais accepté de se départir de la baraka d’Ahmad at-Tijâni ou de se séparer de la zawiya tijâniyya de Fès, qui continue d’être une qibla pour le visiteur ordinaire comme pour le haj membre de la confrérie.
Il apparaît à travers le parcours d’Ahmad at-Tîjâni que la dimension culturelle et civilisationnelle maghrébine continue d’être en interaction transversale avec la dimension et la composante culturelles africaines. Cette interaction n’aurait pu avoir lieu sans le rôle accompli par Ahmad at-Tijâni, qui a pu conserver et conservera sa centralité dans toute construction tijânie.
Par ailleurs, on peut aisément constater que la diffusion de la Tijâniyya et de la religion musulmane n’aurait guère pris cette ampleur sans les rôles joués par la ville de Fès et ses élites, et sans les voyages de la confrérie et de ses Cheikhs à travers les routes caravanières reliant le Maroc et les pays d’Afrique subsaharienne.
Enfin, il convient de noter que la confrérie fut à l’origine de la création d’un type de pèlerinage, celui de la visite du tombeau du Cheikh fondateur à Fès, visite accomplie par les Tijânis des quatre coins du monde au moment où se déroule le pèlerinage à la Mecque. La visite du mausolée d’Ahmad at-Tijâni est l’occasion de rappeler l’héritage mohammadien et abrahamique sur laquelle la confrérie tijâniyya a été fondée, et de débattre sur un patrimoine matériel et immatériel que se partagent en commun, sur le plan du culte, de l’habillement et de la nourriture, les citoyens marocains et sénégalais avec d’autres visiteurs tijânis venant de pays africains, européens et asiatiques (El Adnani, « mâ bayna az-ziyyâra wa al-haj : ziyyârat at-tijâniyyîn li madînat fâs », Revue des études africaines, 2005).
Tel est le parcours du Cheikh Ahmad at-Tijâni, dont la tribu, Abda, s’est déplacée de la Sâqia al-Hamra en direction des régions de Marrakech et Safi pour s’installer au qsar d’Aïn Madi durant le XVIème siècle. Le destin a voulu que le Cheikh tijâni revienne à la ville de Fès, où il a vécu le reste de sa vie jusqu’à sa mort en 1815. Le projet tijâni, qui s’est dirigé à destination de l’Afrique, constitue une incarnation spirituelle et matérielle de l’identité africaine et sahraouie, qui continue d’être parmi les composantes les plus importantes et les plus riches de l’identité marocaine.
Jillali El Adnani, Professeur à l’Université Mohamed V de Rabat



