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Le Feu et le Détroit – par Mohamed Chtatou

Au-delà du bilan militaire et des cartes opérationnelles, la Troisième guerre du Golfe révèle plusieurs vérités que l’ordre international préférait ne pas regarder en face.


La Troisième guerre du Golfe : anatomie d’un conflit sans issue évidente

Pr. Mohamed Chtatou

Il y a des guerres qui surprennent par leur soudaineté. Celle-ci ne surprend personne — ou presque. Depuis des années, les analystes, les diplomates en retraite, les officiers de renseignement reconvertis en consultants avertissaient : tôt ou tard, la confrontation entre l’Iran et le bloc américano-israélien deviendrait ouverte. Le 28 février 2026, à l’aube, « tôt ou tard » est devenu « maintenant ». Des centaines d’avions de combat américains et israéliens ont pénétré l’espace aérien iranien. Téhéran brûlait. Ispahan brûlait. Le guide suprême Ali Khamenei, 86 ans, incarnation vivante de la Révolution islamique depuis 1989, était mort dans les premières heures des frappes. Une page de l’histoire du Moyen-Orient venait de se tourner — dans le fracas et le sang.

Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est moins la brutalité de l’assaut que la précision froide de sa préparation. L’opération baptisée « Epic Fury » côté américain, « Roaring Lion » côté israélien, n’était pas un coup de folie : c’était l’aboutissement logique d’une spirale d’escalades entamée en avril 2024, accélérée par la guerre des Douze Jours en juin 2025, et précipitée par l’effondrement économique de l’Iran à l’automne. Comprendre cette guerre, c’est d’abord comprendre comment on en est arrivé là.

I. Une guerre annoncée

L’histoire longue de cette confrontation remonte à 1979. La Révolution islamique a rompu l’alliance entre l’Iran et Israël, transformant l’un des rares États non arabes du Moyen-Orient en ennemi existentiel de l’État hébreu. Depuis lors, Téhéran n’a jamais renoncé à sa rhétorique d’élimination d’Israël — une posture idéologique que Benyamin Netanyahou a constamment utilisée comme justification pour maintenir une pression maximale.

Ce qui a changé dans les années 2020, c’est la convergence de trois facteurs. D’abord, la maturation du programme nucléaire iranien : en 2025, l’Iran possédait 400 kilos d’uranium enrichi à 60 %, à portée technique d’un seuil militaire. Ensuite, l’effondrement progressif de l' »Axe de la Résistance » : la chute du régime Assad en Syrie fin 2024, l’affaiblissement sévère du Hezbollah et du Hamas, ont privé Téhéran de son réseau de proxies qui lui servait de dissuasion déléguée. Enfin, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, avec une politique de « pression maximale » encore plus agressive que lors de son premier mandat.

La guerre des Douze Jours, en juin 2025, a été une première répétition générale. Israël avait frappé les sites nucléaires iraniens ; les États-Unis avaient suivi avec l’opération Midnight Hammer, larguant des bombes pénétrantes GBU-57 sur Fordo et Natanz. Un cessez-le-feu avait mis fin à l’épisode après 24 jours. Mais aucune des causes profondes n’avait été résolue. Pire : l’Iran avait modifié sa doctrine, passant officiellement d’une posture défensive à une posture offensive. Les dés étaient jetés.

« Ce qui se passe dans le Golfe depuis février 2026 n’est pas un chaos soudain ; c’est l’aboutissement d’une fracture ancienne. »

L’hiver 2025-2026 a fourni le prétexte — ou le contexte — de l’escalade finale. L’effondrement du rial iranien, les manifestations massives qui ont suivi, et la répression brutale du régime — plusieurs milliers de morts selon les ONG — ont convaincu l’administration Trump qu’une fenêtre s’ouvrait. Le 13 février 2026, Trump affirmait publiquement que le changement de régime serait « la meilleure chose qui puisse arriver ». Deux semaines plus tard, il passait des mots aux actes.

II. L’anatomie d’une frappe

Le 28 février 2026, à l’aube, l’opération conjointe s’est déclenchée avec une précision chirurgicale. Les premières vagues ont visé les défenses aériennes iraniennes, avant que les bombardiers B-2 Spirit, décollant des îles Diego Garcia dans l’océan Indien, ne larguent leurs bombes sur les sites les plus profondément enfouis. Des missiles Tomahawk tirés de sous-marins en mer d’Arabie ont complété le tableau. Téhéran, Ispahan, Qom, Karadj, Kermanchah : une carte de la République islamique illuminée par les explosions.

Parmi les morts des premières heures figuraient le guide suprême Ali Khamenei, le secrétaire du Conseil de sécurité nationale Ali Shamkhani et le ministre de la Défense. Des médias iraniens ont également rapporté la mort de membres de la famille de Khamenei. En quelques heures, la République islamique perdait l’essentiel de sa direction stratégique — une décapitation qui rappelait, en bien plus massive, l’élimination du général Soleimani en janvier 2020.

La réponse iranienne fut immédiate et d’une ampleur que Washington avait visiblement sous-estimée. Des centaines de drones et de missiles balistiques ont été tirés non seulement vers Israël, mais vers l’ensemble des bases américaines dans la région : Jordanie, Koweït, Bahreïn, Qatar, Irak, Arabie saoudite, Émirats arabes unis. La stratégie de Téhéran était claire : maximiser la douleur, élargir le cercle des belligérants, forcer les monarchies du Golfe — hébergeant des dizaines de milliers de soldats américains — à payer le prix de leur alignement sur Washington.

Les systèmes de défense antimissile ont absorbé l’essentiel des tirs. Aux Émirats arabes unis, le ministère de la Défense a comptabilisé en quelques jours 174 missiles balistiques suivis et 689 drones détectés — la grande majorité interceptés, mais avec suffisamment d’impacts pour provoquer des images sidérantes dans des capitales que leur modernité avait semblé mettre à l’abri de la guerre.

III. Le détroit comme arme

La décision la plus lourde de conséquences prises par Téhéran a peut-être été la fermeture du détroit d’Ormuz. Ce bras de mer de 33 kilomètres de large à son point le plus étroit, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial, est le verrou économique de la planète. L’Iran en a fait son arme principale — non pas militaire, mais systémique.

En quelques jours, le trafic de pétroliers avait chuté de 70%. Plus de 150 navires s’étaient mis à l’ancre à l’extérieur du passage. Le Qatar a suspendu ses exportations de GNL et déclaré la force majeure sur ses contrats gaziers. Le Japon, dont 70% des importations pétrolières passent par Ormuz, a libéré ses réserves stratégiques. Les prix du Brent et du WTI ont dépassé les 100 dollars le baril. En moins d’une semaine, la guerre régionale était devenue une crise économique mondiale.

« Le détroit d’Ormuz est le verrou économique de la planète. L’Iran en a fait son arme principale — non pas militaire, mais systémique. »

La situation a été encore complexifiée par une réalité troublante : selon des sources de renseignement américaines, l’Iran aurait perdu la trace de certaines des mines navales posées dans le détroit, rendant techniquement impossible une réouverture complète même si la volonté politique existait. Le blocus est devenu partiellement incontrôlable — une arme que son utilisateur ne maîtrise plus entièrement.

Pour Washington, la réouverture d’Ormuz est rapidement devenue l’objectif opérationnel central, au-delà même des questions nucléaires. Trump, pragmatique avant tout, a compris que l’économie américaine — et les marchés financiers mondiaux — ne pourraient supporter qu’un certain nombre de semaines de disruption pétrolière. C’est sur ce levier que les négociations se sont greffées.

IV. La géographie des alliés absents

L’une des grandes leçons de cette guerre est l’isolement relatif des belligérants principaux. Les États-Unis et Israël ont agi sans véritable coalition. Les monarchies du Golfe, pourtant hôtes des bases américaines, ont refusé l’accès à leur espace aérien pour les frappes contre l’Iran — craignant des représailles immédiates. L’OTAN est restée prudemment à l’écart, à l’exception de la France qui a déployé le Charles de Gaulle en soutien à une coalition « défensive » pour protéger le détroit d’Ormuz.

L’Iran, de son côté, combat dans un isolement encore plus profond. La Russie, épuisée par le conflit ukrainien et embarrassée par ses engagements parallèles, s’est contentée d’une rhétorique verbale. La Chine a adopté une position d’attentisme calculé : elle n’a aucun intérêt à voir l’Iran s’effondrer, mais encore moins à voir ses importations pétrolières du Golfe coupées — or ces mêmes pays du Golfe que l’Iran bombarde sont ses premiers fournisseurs d’hydrocarbures. Pékin observe, prend note des doctrines militaires américaines, et laisse s’épuiser les deux camps.

La Turquie a fermé le détroit du Bosphore aux navires de guerre. L’Azerbaïdjan a annoncé des représailles après avoir été touché par des débris. Le Pakistan, lui, a saisi une opportunité diplomatique rare : se positionner comme médiateur crédible entre Washington et Téhéran, rehaussant son statut international au passage.

Cette géographie d’alliés absents ou passifs dit quelque chose d’essentiel sur la nature de ce conflit : ni l’un ni l’autre camp n’est suffisamment légitime aux yeux de la communauté internationale pour mobiliser une coalition large. Les États-Unis ont agi unilatéralement — avec Israël — en dehors de tout mandat onusien. L’Iran frappe des pays tiers sans déclaration de guerre. Dans ce vide de légitimité, la diplomatie flotte dans un entre-deux inconfortable.

V. Le labyrinthe des négociations

Le 8 avril 2026, à quelques heures de l’expiration d’un ultimatum de Trump, un cessez-le-feu de deux semaines a été annoncé. L’Iran acceptait de rouvrir partiellement le détroit d’Ormuz ; les États-Unis acceptaient que le plan iranien en dix points serve de « base de discussion » pour des négociations futures. Un soulagement mondial, aussitôt tempéré par la réalité des conditions posées de part et d’autre.

Car la liste iranienne — exigeant la cessation complète des opérations, le retrait des forces américaines de la région, la garantie de non-agression et la fin des combats au Liban — représentait, selon une analyse du Groupe d’Études Géopolitiques, une position qui placerait l’Iran dans une meilleure situation géopolitique qu’avant le début de la guerre si elle était acceptée dans sa totalité. La proposition américaine, à rebours, exigeait l’abandon du programme nucléaire, la remise des stocks d’uranium enrichi, la fin du soutien aux proxies. Deux visions incompatibles du monde de l’après-guerre.

Le 11 avril, les négociations s’ouvraient à Islamabad — événement en soi historique : pour la première fois depuis la Révolution islamique de 1979, des délégations américaine et iranienne négociaient en direct à un tel niveau de représentation. JD Vance, Steve Witkoff et Jared Kushner face à Mohammad Bagher Ghalibaf et Abbas Araghchi, dans le silence gardé de la capitale pakistanaise. Vingt et une heures de discussions. Et l’échec.

« Le ministre iranien des Affaires étrangères a accusé ‘le maximalisme, le changement de position et le blocus’ d’avoir empêché un accord qui n’était, selon lui, plus qu’à quelques centimètres. »

Vance a quitté Islamabad avec les traits tirés, déclarant avoir fait « l’offre finale et la meilleure possible ». Araghchi a parlé d’un accord « à quelques centimètres ». Trump a aussitôt menacé d’un blocus naval total. Les prix du pétrole ont rebondi de 8%. La fenêtre s’était entrouverte — et refermée. Le cessez-le-feu, censé durer jusqu’au 22 avril, reste en suspens, violé à la marge des deux côtés, maintenu par une sorte d’épuisement partagé plutôt que par une volonté réelle.

VI. Les scénarios de sortie

À ce stade du conflit — deux mois de guerre, des milliers de morts, une économie mondiale déstabilisée, des négociations au point mort — quelles issues sont envisageables ?

Le premier scénario, et le plus probable à court terme, est celui de l’accord minimum : une paix économique sans résolution politique. Washington et Téhéran s’entendent sur la réouverture d’Ormuz en échange d’une suspension durable des frappes et d’un gel des opérations. Les questions de fond — nucléaire, proxies, présence militaire américaine — sont remises à des négociations ultérieures qui, comme souvent au Moyen-Orient, pourraient durer des décennies. Ce serait une paix « coréenne » : techniquement toujours en guerre, pratiquement stabilisée. Imparfaite, mais vivable.

Le deuxième scénario est celui de l’escalade incontrôlée. Si le cessez-le-feu s’effondre, si Trump met son blocus naval à exécution, si l’Iran répond en minant davantage Ormuz ou en frappant des infrastructures pétrolières saoudiennes, la crise économique mondiale s’embrasera. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, tributaires du pétrole du Golfe, seraient confrontés à des pénuries. Les marchés financiers, déjà fragilisés par la guerre commerciale sino-américaine, pourraient craquer. Ce scénario n’est pas le plus probable, mais il est le plus redouté.

Le troisième scénario est celui du changement de régime — l’objectif non avoué mais évident de Washington. La mort de Khamenei a décapité le système. Son fils Mojtaba Khamenei, pressenti comme successeur, n’a ni le charisme ni la légitimité révolutionnaire de son père. Les Gardiens de la Révolution, dont on ignore désormais qui exerce réellement le commandement suprême, sont à la fois les gardiens du régime et ses potentiels fossoyeurs. Les manifestations populaires reprennent dans les grandes villes iraniennes, alimentées par la colère contre une guerre perçue comme inutile et une répression économique catastrophique. Une rupture interne est possible — mais les révolutions sont imprévisibles, et un Iran post-islamiste ne serait pas nécessairement plus stable.

Le quatrième scénario, enfin, est celui de l’enlisement long. L’Iran, malgré ses pertes, est loin d’être militairement détruit. Ses capacités balistiques, son réseau d’agents et de proxies résiduels, sa capacité à perturber le commerce maritime, lui offrent une asymétrie durable. Les États-Unis, pour leur part, n’ont ni la volonté ni les moyens d’une occupation terrestre. Trump, dont la popularité intérieure dépend du retour de la paix et des prix bas à la pompe, ne peut se permettre une guerre longue. L’Histoire des guerres américaines au Moyen-Orient — Afghanistan, Irak — plaide pour la prudence.

VII. Ce que cette guerre révèle

Au-delà du bilan militaire et des cartes opérationnelles, la Troisième guerre du Golfe révèle plusieurs vérités que l’ordre international préférait ne pas regarder en face.

Elle révèle d’abord la faillite de la non-prolifération. Quarante ans de pression, de sanctions, de sabotages informatiques, d’assassinats de scientifiques n’ont pas empêché l’Iran d’approcher le seuil nucléaire. La guerre a détruit les installations — temporairement. Les compétences humaines, elles, ne s’effacent pas sous les bombes. L’Iran reconstruira. La question est de savoir s’il le fera sous un régime plus ou moins hostile au reste du monde.

Elle révèle ensuite les limites de la puissance aérienne. Les États-Unis et Israël disposent d’une supériorité technologique écrasante. Mais aucune frappe aérienne, aussi précise soit-elle, ne résout un problème politique. Détruire un programme nucléaire est une opération ; empêcher sa reconstitution en est une autre, infiniment plus complexe.

Elle révèle enfin le paradoxe du Golfe : ces monarchies qui ont accueilli des dizaines de milliers de soldats américains pour se protéger de l’Iran se trouvent désormais en première ligne des représailles iraniennes à cause de cette même présence américaine. Dubaï, Doha, Abou Dhabi, Riyad — ces métropoles du XXIe siècle ont découvert en quelques nuits leur vulnérabilité profonde. Le modèle de sécurité externalisé à Washington montre ses limites.

« Aucune frappe aérienne, aussi précise soit-elle, ne résout unproblème politique. »

Pour la région et pour le monde, une certitude s’impose : même si un accord est trouvé demain, rien ne sera comme avant. L’Iran post-Khamenei sera différent — plus fragile ou plus radical, selon l’issue de ses luttes internes. Israël a prouvé sa capacité de projection, mais a également consolidé son isolement diplomatique. Les États-Unis ont affiché leur puissance et exposé leurs limites. Et les pays du Golfe, pris en étau, comprennent qu’ils devront un jour ou l’autre construire leur propre architecture de sécurité — sans attendre que Washington ou Téhéran décide pour eux de leur avenir.

Épilogue

Le matin du 15 avril 2026, le détroit d’Ormuz est toujours sous tension. Les négociations sont suspendues, le cessez-le-feu tient par la grâce d’un épuisement mutuel. Quelque part dans les archives de la diplomatie mondiale, les historiens futurs chercheront le moment précis où cette guerre aurait pu être évitée. Peut-être en 2015, quand l’accord nucléaire JCPoA a été signé, puis déchiré par Trump en 2018. Peut-être en juin 2025, quand la guerre des Douze Jours s’est terminée sans règlement politique. Peut-être le 27 février 2026, la veille des frappes, quand les négociations de Genève ont échoué à trouver un accord.

Les guerres du Golfe ont ceci de particulier qu’elles se terminent rarement par des victoires claires. La première, en 1991, a repoussé l’Irak hors du Koweït mais laissé Saddam Hussein au pouvoir. La deuxième, en 2003, a renversé ce régime et ouvert vingt ans d’instabilité. La troisième, en 2026, a peut-être mis fin à la République islamique telle qu’elle existait depuis 1979 — ou peut-être seulement à l’une de ses incarnations, avant qu’une autre, plus dure ou plus souple, ne prenne la relève dans les braises.

L’issue de cette guerre ne se jouera pas dans les airs, ni sur les eaux du détroit d’Ormuz. Elle se jouera dans les rues de Téhéran, dans les bureaux fermés de Washington, dans les palais de Riyad et d’Abou Dhabi. Elle se jouera dans la capacité — ou l’incapacité — des hommes et des femmes de cette région à imaginer un ordre différent de celui qui les a conduits, inévitablement, vers ce 28 février maudit. C’est une question politique, au fond. Et les bombes n’ont jamais très bien répondu aux questions politiques.

Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu

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