La guerre contre l’Iran : marque-t-elle le début d’un nouveau Moyen-Orient ? – par Mohamed Chtatou

L’histoire du Moyen-Orient enseigne la prudence devant les annonces de tables rases. Les recompositions régionales prennent du temps, génèrent des effets imprévus et rencontrent la résistance des sociétés et des identités
La guerre contre l’Iran : marque-t-elle le début d’un nouveau Moyen-Orient ?
Géopolitique, ruptures stratégiques et recomposition régionale

Introduction

Le 28 février 2026, lors d’une opération militaire conjointe, les États-Unis et Israël bombardent plusieurs villes importantes en Iran. Du côté israélien, l’opération est nommée « Lion rugissant », et du côté américain, « Fureur épique ». L’Iran réplique le même jour avec l’opération Promesse honnête 4. En quelques heures, le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, est tué dans l’attaque Pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979, une guerre ouverte et directe éclate entre Israël, les États-Unis et la République islamique d’Iran. Le Moyen-Orient, déjà fragilisé par des années de tensions cumulées, bascule dans une nouvelle ère dont les contours restent incertains.
Cette guerre n’est pas née du néant. Elle s’inscrit dans une longue séquence d’escalade qui remonte à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, se prolonge dans les échanges de frappes de 2024, culmine dans la guerre des Douze Jours opposant Israël puis les États-Unis à l’Iran, du 13 au 24 juin 2025, et dans l’opération américaine « Marteau de Minuit » ciblant les sites nucléaires iraniens de Fordo, Natanz et Ispahan. Chaque étape a modifié les équilibres, sapé les mécanismes de retenue et réduit l’espace diplomatique au point que la confrontation directe est devenue, aux yeux des belligérants, inévitable.
La question posée par le présent essai est celle de la portée historique et géopolitique de ce conflit : la guerre contre l’Iran marque-t-elle le début d’un nouveau Moyen-Orient ? L’hypothèse centrale est que ce conflit opère une triple rupture — stratégique, politique et normative — dont les effets recomposeront durablement l’ordre régional.
Pour y répondre, cet essai analysera d’abord les dynamiques qui ont conduit à la guerre (I), avant d’examiner les transformations en cours au sein de la région (II), puis d’interroger les implications pour l’ordre international et les incertitudes qui pèsent sur l’avenir (III), avant d’actualiser l’analyse à la lumière des dix-neuf premiers jours du conflit (IV et V).
I. De la « guerre froide régionale » à la confrontation ouverte : les ressorts d’un basculement
1.1 Une hostilité structurelle vieille de quarante-cinq ans
L’antagonisme irano-israélien n’est pas le produit de la conjoncture récente. Les gouvernants de la République islamique d’Iran appellent depuis leur prise du pouvoir à la destruction de l’État d’Israël. Khomeini désignait, dès les premiers jours de la République islamique en 1979, Israël comme le « petit Satan », une « tumeur cancéreuse » qu’il faut « rayer de la carte ». Cette hostilité s’est longtemps exprimée de manière indirecte, à travers le soutien iranien à des acteurs non-étatiques — le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien, les milices chiites irakiennes, les Houthis yéménites — formant ce que la doctrine iranienne appelle l’« axe de la résistance ». Cette architecture proxy permettait à Téhéran de projeter sa puissance sans s’exposer à une riposte directe, et à Israël de lui infliger des coups sans déclencher une guerre totale.
L’Iran cherche à étendre son poids politique et militaire dans la région, tandis qu’Israël tente de limiter cette influence, notamment face au programme nucléaire iranien qu’il considère comme un danger majeur. Ainsi, même sans guerre directe pendant longtemps, les deux États se sont affrontés à travers des alliés, des opérations clandestines et des tensions diplomatiques. Depuis les années 2000, Israël a mené une guerre de l’ombre contre ce programme — assassinats de scientifiques, cyberattaques (le virus Stuxnet en 2010), sabotages — tandis que les États-Unis alternaient sanctions économiques et négociations diplomatiques, notamment l’accord de Vienne de 2015 (JCPOA), dont le retrait américain en 2018 sous Trump avait conduit Téhéran à accélérer son enrichissement d’uranium.
1.2 L’escalade 2023–2025 : les étapes d’un embrasement
La guerre de Gaza d’octobre 2023 constitue le tournant déclencheur. En portant atteinte radicalement à la posture de dissuasion israélienne, les attaques du Hamas ont contraint Israël à répondre avec une force considérable, entraînant une mobilisation régionale sans précédent. Le Hezbollah ouvre un « front nord », l’Iran augmente ses livraisons d’armements à ses mandataires et les Houthis perturbent la navigation en mer Rouge. En avril 2024, l’Iran mène sa première frappe directe sur le territoire israélien, suivie d’une riposte israélienne mesurée. Ces échanges rompent un tabou : la confrontation directe devient pensable.
Le 13 juin 2025, Israël déclenche une attaque surprise contre l’Iran, l’opération Rising Lion, visant des sites clés du programme nucléaire iranien et leurs scientifiques, le corps des Gardiens de la révolution islamique, les défenses aériennes iraniennes et les infrastructures énergétiques. Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, l’US Air Force et l’US Navy lancent l’opération « Marteau de Minuit », utilisant des bombardiers furtifs B-2 Spirit et des missiles Tomahawk pour frapper Fordo, Natanz et Ispahan. Cette guerre des Douze Jours se conclut sans capitulation iranienne, laissant Téhéran humilié mais debout, et la question nucléaire irrésolue.
L’hiver 2025-2026 est marqué par une double crise en Iran : l’effondrement économique du rial et une vague de manifestations nationales antigouvernementales brutalement réprimées. Le 27 février 2026, Donald Trump affirme lors d’un briefing presse que la République islamique « a tué au moins 32 000 manifestants ». C’est dans ce contexte d’affaiblissement intérieur et de négociations nucléaires indirectes sous égide omanaise — que le médiateur omanais présent à Genève décrivait comme proches d’un accord, l’Iran ayant finalement accepté d’énormes concessions —que les frappes du 28 février 2026 sont lancées. Ce paradoxe de timing alimente un débat intense sur les motivations réelles de la décision : était-ce l’urgence stratégique ou un calcul politico-électoral, tant à Washington qu’à Tel-Aviv ?
1.3 Les objectifs déclarés et leurs contradictions
Le 28 février, après des semaines de négociation entre Washington et Téhéran sous égide omanaise, les forces armées américaines et israéliennes ont lancé une campagne de frappes massives contre l’Iran dans le but explicite de détruire ses capacités en matière de missiles balistiques, d’anéantir la marine iranienne, d’empêcher l’Iran de développer des armes nucléaires, de s’assurer que le régime ne puisse pas continuer à armer, financer ou diriger des groupes armés hors de ses frontières, et de provoquer un renversement du régime.
Ces objectifs recèlent des tensions internes profondes. Détruire le programme nucléaire est une chose — et encore, des doutes subsistent sur les capacités encore disponibles dans l’arsenal souterrain iranien. Renverser un régime de quarante-six ans qui a développé des structures de résistance, de succession et de décentralisation du commandement en est une autre. L’Iran a répondu aux attaques beaucoup plus rapidement que ne l’attendaient de nombreux observateurs, ce qui signalerait qu’un plan de continuité ultra-redondant est bien en place : successions multiples, frappes préautorisées et chaîne de commandement décentralisée en cas de décapitation du régime. L’Assemblée des experts se réunit en visioconférence afin d’élire un nouveau guide suprême, à la suite de la mort de l’ayatollah Ali Khamenei lors des frappes. Le régime n’est pas un homme.
II. Les transformations en cours : vers une recomposition de l’ordre régional
2.1 La destruction de l’architecture proxy iranienne
La première transformation structurelle porte sur l’axe de la résistance. Avant même les frappes de 2026, cet axe avait subi des pertes considérables. Les frappes israéliennes contre le Hezbollah avaient déjà causé la mort de 850 personnes sur le sol libanais. Le Hamas avait été décimé à Gaza. Les Houthis semblent respecter leur accord de paix du 6 mai 2025 avec les États-Unis. Si la destruction des capacités balistiques et de la marine iranienne est confirmée, Téhéran serait privé de sa principale monnaie d’influence régionale : la menace armée crédible.
Cette désarticulation de la stratégie proxy iranienne crée un vide qui pourrait soit être comblé par des acteurs locaux cherchant à s’émanciper de tutelles régionales, soit générer des dynamiques d’instabilité nouvelles. Au Liban, la question est de savoir si le Hezbollah survit comme force politique et militaire sans son parrain iranien. En Irak, les milices chiites devront redéfinir leur positionnement entre Téhéran affaibli et Bagdad soucieux de sa souveraineté. Au Yémen, l’accord de paix avec les Houthis annonce-t-il une normalisation durable ou un simple répit ?
2.2 Le réalignement des puissances arabes du Golfe
La géographie du conflit révèle une fracture au sein du monde arabe. Les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn — se trouvent dans une position inconfortable : leurs territoires abritent des bases américaines qui ont été ciblées par les missiles iraniens, les exposant malgré elles à la guerre. Des explosions ont retenti à Riyad, Abu Dhabi, Doha, Dubaï, Koweït et Manama. De nombreux espaces aériens de la région ont été fermés, entraînant une annulation des vols en série vers le Moyen-Orient. L’ambassade des États-Unis à Riyad est visée par des drones, des explosions provoquent un important incendie dans l’enceinte diplomatique, mais aucun blessé n’est à déplorer.
Ce paradoxe contraint les monarchies du Golfe à une révision stratégique profonde. L’Arabie saoudite, qui avait entrepris une normalisation discrète avec l’Iran sous l’égide chinoise en 2023, voit cet effort réduit à néant. Les Émirats arabes unis, qui avaient développé des liens économiques substantiels avec Téhéran malgré les tensions politiques, subissent une pression inédite. À terme, si le régime iranien vacille ou se transforme, ces pays devront décider de quel Iran ils veulent comme voisin : un Iran affaibli et fragmenté pourrait générer autant d’instabilité qu’un Iran puissant et hostile.
La normalisation israélo-arabe, engagée avec les Accords d’Abraham de 2020, est également en suspens. Les opinions publiques arabes, mobilisées par les images de Gaza et maintenant de Téhéran bombardée, constituent un facteur de contrainte pour des dirigeants qui cherchaient à séparer la question palestinienne de leurs intérêts stratégiques. Le conflit actuel rend cette séparation politiquement intenable à court terme.
2.3 La question du devenir de l’Iran
La mort de Khamenei constitue un séisme politique sans précédent depuis la révolution de 1979. Pendant quarante-six ans, il a incarné la légitimité transcendante du régime — le wilayat al-faqih, la tutelle du juriste-théologien. Un nombre important de figures clés du pouvoir ont été éliminées, dont le guide de la Révolution Ali Khamenei, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale Ali Shamkhani, le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh et son successeur Majid Ebnelreza. Les médias iraniens ont aussi fait état de la mort de la fille, du gendre et de la petite-fille du guide suprême.
Les scénarios sont multiples. Le premier est celui de la résistance : le régime survit, se radicalise, et la guerre se prolonge indéfiniment. Le deuxième est celui de la fragmentation : l’État central s’effondre, les Gardiens de la révolution se divisent, et l’Iran entre dans une période de chaos analogue à ce qu’ont connu l’Irak ou la Libye après les interventions extérieures. Le troisième — celui qu’espèrent Washington et Tel-Aviv — est celui d’une transition ordonnée vers un régime plus modéré. Ali Larijani, proche de Khamenei que Donald Trump semble avoir choisi pour stabiliser le régime, est présenté comme pragmatique et diplomate, capable d’assurer une continuité du pouvoir tout en donnant des gages aux États-Unis. L’expérience des changements de régime forcés depuis 2001 invite toutefois à la plus grande prudence sur ce dernier scénario.
La société civile iranienne, qui manifestait massivement depuis décembre 2025, se trouve dans une position délicate. Pour beaucoup d’Iraniens, les bombardements étrangers ne libèrent pas — ils humilient. La convergence entre opposition intérieure et pression extérieure militaire n’est pas mécanique : elle peut tout aussi bien se retourner en nationalisme défensif, comme en témoigne l’histoire des interventions extérieures au Moyen-Orient.
2.4 Israël : victoire militaire, incertitude stratégique
Pour Israël, la neutralisation du programme nucléaire iranien et le démantèlement de l’axe de la résistance représentent des gains stratégiques considérables, objectifs poursuivis depuis des décennies. Selon un sondage de l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale (INSS), 81 % du public israélien soutient les frappes contre l’Iran, tandis que 63 % des personnes interrogées estiment que la campagne devrait se poursuivre jusqu’à la chute du régime.
Mais la victoire militaire ne règle pas les questions politiques fondamentales. La question palestinienne, loin d’être résolue par la destruction du Hamas et l’affaiblissement de l’Iran, resurgirait sous de nouvelles formes. La légitimité internationale d’Israël, déjà sévèrement entamée par la guerre de Gaza, est à nouveau mise en cause par des frappes que les Nations unies et de nombreux États qualifient de violations du droit international. La primature israélienne a tout intérêt, à des fins de politique intérieure, à poursuivre le conflit aussi longtemps que possible, alors qu’approchent des élections législatives en octobre 2026.
III. Les implications pour l’ordre international
3.1 Une crise du droit international et du multilatéralisme
Bien que l’opération soit soutenue par certains alliés régionaux, elle suscite les condamnations des Nations unies et de plusieurs États qui dénoncent l’enfreinte au droit international et une déstabilisation du Moyen-Orient. Des critiques juridiques s’élèvent également, qualifiant les frappes d’illégales au regard du droit interne américain et de violations de la souveraineté iranienne.
L’Europe n’est pas totalement absente du théâtre du conflit. Plusieurs États ont autorisé l’accès à leurs bases pour des opérations de soutien logistique ou défensif, notamment dans le Golfe et à Chypre. Certains gouvernements, comme l’Espagne, refusent toute participation directe, tandis que d’autres, comme le Royaume-Uni ou l’Italie, laissent la porte ouverte à une coopération plus active. L’Union européenne n’a pas activé de clause d’assistance militaire mutuelle. La phrase de Giorgia Meloni — « cette guerre n’est pas la nôtre » — résume bien l’embarras d’alliés pris entre solidarité atlantique et rejet d’un conflit qu’ils n’ont pas voulu.
Cette crise normative est d’autant plus grave que, dans un contexte de retour des grandes puissances — où la Russie agresse l’Ukraine et la Chine projette sa puissance dans l’Indo-Pacifique — les principes de souveraineté et de non-agression qui fondent l’ordre onusien sont mis à rude épreuve. La guerre contre l’Iran renforce la perception, notamment dans le Sud global, d’un Occident à géométrie variable dans son rapport au droit international.
3.2 Les enjeux énergétiques et économiques mondiaux
Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % de la production mondiale de pétrole, est devenu un point de friction majeur. L’Iran maintient la pression dans ce passage stratégique et multiplie les frappes contre les installations pétrolières du Golfe. La fermeture ou le blocage partiel du détroit aurait des conséquences économiques mondiales immédiates, avec une envolée des prix des hydrocarbures dont souffriraient en premier lieu les économies importatrices. Les perturbations aériennes sont déjà importantes : de nombreux espaces aériens régionaux ont été fermés, entraînant des annulations de vols en cascade. Les chaînes d’approvisionnement mondiales, déjà fragilisées par les attaques houthistes en mer Rouge depuis 2023, subissent une nouvelle onde de choc.
3.3 Le rôle des puissances non-occidentales
En un an, Donald Trump a ordonné plus de frappes que Joe Biden durant ses quatre années de mandat. Les États-Unis ont ainsi bombardé 7 pays depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche — le Yémen, la Syrie, l’Irak, l’Iran, la Somalie, le Nigeria et le Venezuela. Cette posture hyper-interventionniste expose Washington à une contestation croissante de sa légitimité dans le Sud global.
La Chine, qui avait ménagé à la fois ses relations avec l’Iran et ses intérêts économiques dans les pays du Golfe, se trouve dans une position délicate. Pékin condamne les frappes et appelle à une désescalade, mais son influence sur les belligérants reste limitée. La Russie, engluée en Ukraine, tire un bénéfice indirect de la mobilisation américaine au Moyen-Orient, qui réduit la capacité d’attention de Washington à l’Europe orientale. Ces dynamiques alimentent la polarisation croissante entre un bloc occidental — de plus en plus contesté dans sa légitimité — et un ensemble de puissances révisionnistes qui voient dans chaque crise une opportunité de remettre en cause l’hégémonie américaine.
IV. Le conflit s’enlise : de la guerre-éclair au piège stratégique
4.1 Un champ de bataille qui s’étend au-delà des frontières iraniennes
Ce que l’on croyait pouvoir être une campagne courte et chirurgicale s’est rapidement transformé en un conflit aux ramifications régionales multiples. En fin de journée du 1er mars, Israël annonce le lancement d’une nouvelle phase d’attaques massives contre des sites de lancement iraniens. Le Hezbollah tire plusieurs roquettes sur le nord d’Israël, entraînant Israël dans une guerre simultanée sur deux fronts. Depuis que le Liban a été entraîné dans la guerre régionale, 826 personnes ont été tuées, dont 106 enfants, et plus de 830 000 personnes ont été déplacées d’après les autorités.
La géographie du conflit s’est encore élargie de manière inattendue. Un missile iranien a atterri en Turquie, dans la province de Hatay. Ankara a affirmé son droit à la légitime défense, et le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a déclaré que l’alliance était engagée à défendre la Turquie. L’Iran a officiellement nié avoir délibérément ciblé la Turquie, imputant l’incident à une « anomalie technique ». La possible invocation de l’Article 4 de l’OTAN est devenue un point focal d’urgentes discussions diplomatiques entre le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan et ses alliés. L’élargissement du conflit à un pays membre de l’OTAN constitue un seuil qualitatif dont les implications pourraient se révéler décisives pour l’avenir de l’alliance atlantique.
La guerre a également atteint l’océan Indien. Le 4 mars 2026, la frégate iranienne Dena est coulée par une attaque sous-marine au large de Galle, à l’extrême sud du Sri Lanka. Le bilan provisoire fait état d’au moins 101 disparus et 78 blessés parmi les 180 membres d’équipage. Il s’agit du premier navire coulé par un sous-marin américain depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce fait d’armes singulier illustre à la fois la portée mondiale du conflit et la volonté américaine d’éliminer toute capacité navale iranienne projetable.
4.2 L’Iran résiste : l’épuisement des stocks et la logique du long conflit
Contrairement aux espoirs de victoire rapide exprimés par Trump, le taux de lancements de missiles balistiques par l’Iran a diminué depuis le début de la guerre jusqu’au 4 mars, les analystes pointant un épuisement des stocks de missiles et de lanceurs iraniens, mais aussi une stratégie de rationnement en vue d’un conflit prolongé. Le 5 mars, une source militaire iranienne a indiqué que l’Iran avait tiré plus de 500 missiles balistiques et navals et près de 2 000 drones depuis le 28 février. Près de 40 % des tirs étaient dirigés vers Israël, et près de 60 % vers des cibles américaines dans la région.
L’Iran a réalisé au moins 7 171 frappes contre les pays du Golfe depuis le 28 février. Le coût de la guerre augmente considérablement pour les belligérants : rien que dans les premières 96 heures de guerre, les Américains et les Israéliens auraient dépensé l’équivalent de plus d’un millier d’armements de précision. Des experts s’interrogent sur la capacité à maintenir ce rythme opérationnel en cas de conflit prolongé. Par ailleurs, un incendie à bord de l’USS Gerald R. Ford a duré plus de 30 heures selon des témoignages de marins, une durée bien supérieure à ce que le commandement central américain (CENTCOM) avait décrit dans sa déclaration officielle. Plus de 600 marins ont perdu leurs couchettes depuis l’incident.
4.3 La dimension humanitaire et patrimoniale : une guerre aux coûts civilisationnels
Au-delà des pertes militaires, le conflit inflige à l’Iran des dommages d’une nature singulière. L’UNESCO a alerté sur les dommages causés au patrimoine culturel de l’Iran : quatre sites iraniens sur les 29 inscrits au patrimoine mondial ont été touchés par des frappes. Le ministère iranien du Patrimoine culturel a fait état de dégâts sur au moins 56 musées et sites historiques à travers l’Iran. À Téhéran, les bombardements ont endommagé dès les premiers jours le palais du Golestan, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, parfois comparé à Versailles, et l’un des plus anciens de la capitale iranienne. À Ispahan, la place Naqsh-e-Jahan, un joyau architectural du XVIIe siècle entouré de mosquées, d’un palais et d’un bazar historique, a notamment subi des dégâts.
Ces destructions patrimoniales alimentent un récit de victimisation nationale susceptible de souder la société iranienne autour du régime plutôt que de la dresser contre lui. Des manifestations de deuil d’une ampleur exceptionnelle ont été organisées pour rendre hommage à Khamenei. Des vidéos montrent la place principale d’Ispahan entièrement remplie de manifestants scandant « Allah Akbar ». Des scènes similaires ont été filmées sur la place de la Révolution à Téhéran. Le paradoxe est brutal : en voulant libérer le peuple iranien, les frappes semblent, dans un premier temps, le rassembler autour de son régime.
V. Les lignes de fracture de la communauté internationale
5.1 L’OTAN divisée, l’Europe sans boussole
La France ne participera pas à la sécurisation du détroit d’Ormuz « dans le contexte actuel » de la guerre en Iran, a affirmé Emmanuel Macron. Donald Trump a critiqué le refus de plusieurs alliés de l’OTAN de répondre positivement à sa demande d’aide pour la sécurisation de ce passage stratégique. Cette fracture transatlantique est inédite dans sa forme : Washington exige de ses alliés une participation militaire directe au nom d’un conflit qu’ils ont explicitement refusé de cautionner. Emmanuel Macron a convoqué un nouveau conseil de défense sur la situation au Moyen-Orient, alors que Trump fait pression sur la France pour qu’elle réponde positivement à sa demande d’aide pour la sécurisation du détroit d’Ormuz, dont la perturbation d’accès fait peser des risques sur la hausse des taux d’intérêt et la dette française.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a appelé à la fin de la guerre au Moyen-Orient, soulignant qu’elle « ne profitait à personne et nuisait économiquement à beaucoup » de monde, tout en affirmant que « tous les canaux diplomatiques » étaient mobilisés. L’E3, regroupant le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, s’est réuni pour tenter de prévenir de nouvelles frappes iraniennes, résolvant de soutenir si nécessaire des « mesures militaires défensives proportionnées » contre les drones et les missiles balistiques. Cette formulation alambiquée témoigne d’une Europe tentant de concilier son refus de la guerre et sa nécessité de ne pas abandonner totalement ses alliés.
5.2 La Chine, acteur contraint
La Chine est directement impactée par le blocage du détroit d’Ormuz : plus de la moitié de ses importations de brut transporté par voie maritime provient du Moyen-Orient et transite majoritairement par ce passage. Pékin a annoncé débloquer 200 000 dollars d’aide humanitaire via la Société de la Croix-Rouge de Chine, notamment après l’explosion qui a fait plus de 150 morts, dont de nombreux enfants, dans une école de Minab au sud de l’Iran. Symboliquement modeste au regard des enjeux, cette aide marque néanmoins la première intervention concrète chinoise depuis le début du conflit.
5.3 Le dilemme du « jour d’après »
Au 16ᵉ jour de guerre, l’Iran a balayé l’idée de négocier avec les États-Unis, alors que Donald Trump avait affirmé que Téhéran voulait « conclure un accord ». L’Iran, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, a affirmé « ne voir aucune raison de négocier ». Les États-Unis et Israël ont insisté à plusieurs reprises qu’ils entendaient faire durer le conflit encore plusieurs semaines, jusqu’à ce que tous leurs objectifs soient atteints.
La question du « jour d’après » hante les capitales. Un triumvirat de transition composé d’Ali Larijani, du président du Parlement et du chef du pouvoir judiciaire gère les affaires courantes en Iran, tandis que l’Assemblée des experts délibère sur la succession. Parmi les profils évoqués figure Ali Khomeini, petit-fils du fondateur de la République islamique, qui est marié à la petite-fille du grand ayatollah Ali al-Sistani. Ce choix permettrait de réactiver le récit révolutionnaire en optant pour une figure plus jeune et charismatique, tout en bénéficiant d’une double légitimité religieuse des clergés chiites d’Iran et d’Irak.
Conclusion générale
La guerre contre l’Iran marque-t-elle le début d’un nouveau Moyen-Orient ? La réponse est nécessairement nuancée. Oui, en ce que le conflit opère des ruptures profondes et vraisemblablement irréversibles : la mort de Khamenei et la crise de succession qu’elle entraîne ; l’affaiblissement structurel de l’axe de la résistance ; la déconstruction du paradigme de la confrontation indirecte qui avait prévalu depuis 1979 ; la première destruction d’un navire de guerre par un sous-marin américain depuis 1945 ; l’implication involontaire d’un pays membre de l’OTAN dans le théâtre du conflit. Ces éléments modifient les données fondamentales de la géopolitique régionale et mondiale.
Mais non, si l’on entend par « nouveau Moyen-Orient » un ordre stabilisé et reconfiguré sur des bases consensuelles. Ce que la guerre produit pour l’instant, c’est moins un ordre nouveau qu’un désordre accru : un Iran en crise existentielle dont l’issue est imprévisible ; des puissances arabes du Golfe exposées et désorientées ; un Israël militairement victorieux mais diplomatiquement isolé ; une OTAN fracturée par des injonctions contradictoires ; une Europe sans boussole ; une communauté internationale divisée entre logiques de puissance et défense du droit. L’UNESCO rappelle que la préservation des sites patrimoniaux est une obligation internationale depuis la Convention de La Haye de 1954— et leur destruction massive ajoute une dimension civilisationnelle à une guerre déjà profondément déstabilisatrice.
L’histoire du Moyen-Orient enseigne la prudence devant les annonces de tables rases. Les recompositions régionales prennent du temps, génèrent des effets imprévus et rencontrent la résistance des sociétés et des identités. La « guerre froide régionale » entre sunnites et chiites, entre nationalisme arabe et influence étrangère, entre aspirations démocratiques et autoritarismes persistants, ne se résout pas par des bombes. La question de savoir si la violence actuelle enfante un ordre ou un chaos durable est, au 18 mars 2026, entièrement ouverte. La réponse dépendra moins des capacités militaires des belligérants que de leur sagesse diplomatique — et cette denrée s’est révélée rare dans la région depuis plusieurs décennies.
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA
Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu



