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Le monde musulman face à Israël : quelle issue ? – par Mohamed Chtatou

L’avenir des relations entre le monde musulman et Israël reste ouvert. Il dépendra du courage politique, de la sagesse spirituelle et de la volonté des peuples de transformer la mémoire de la souffrance en un projet de paix partagée. Loin d’être un simple enjeu régional, cette réconciliation constituerait un tournant pour l’humanité tout entière, car elle démontrerait qu’aucun conflit, si enraciné soit-il, n’est condamné à l’éternité.


Diagramme conçu par Chtatou (2025)

Introduction

La question des relations entre le monde musulman et l’État d’Israël demeure, plus de soixante-quinze ans après la création de ce dernier, l’un des foyers les plus persistants de tensions géopolitiques, religieuses et identitaires à l’échelle internationale. Le conflit israélo-palestinien, souvent perçu comme le cœur battant de ces antagonismes, transcende le cadre régional du Proche-Orient pour devenir un point de référence incontournable dans les débats politiques, diplomatiques et idéologiques au sein du monde musulman. Les États à majorité musulmane, dispersés sur plusieurs continents, n’adoptent pourtant pas une position uniforme face à Israël : leurs approches varient en fonction des dynamiques historiques, des contraintes géopolitiques, des calculs de pouvoir et des sensibilités sociétales.

Pr. Mohamed Chtatou

L’importance symbolique de Jérusalem, troisième lieu saint de l’islam, amplifie l’ancrage religieux du différend, mais celui-ci s’inscrit également dans une trame plus vaste où se croisent les héritages du colonialisme, les nationalismes arabes et islamiques, la rivalité entre puissances régionales, et les pressions exercées par les grandes puissances occidentales. Ainsi, la question « quelle issue ? » ne peut être réduite à une alternative binaire entre guerre et paix ; elle implique l’examen de scénarios complexes et différenciés, allant du statu quo conflictuel à la normalisation progressive, en passant par la relance éventuelle d’un processus politique de grande envergure.

Dans ce cadre, cet essai propose une analyse dense et structurée. Après avoir retracé les fondements historiques et les grandes étapes des guerres israélo-arabes, nous explorerons la diversité des positions étatiques et sociétales dans le monde musulman. Nous examinerons ensuite les principaux obstacles qui compromettent une issue durable, avant d’esquisser quatre scénarios prospectifs et des recommandations stratégiques.

Cadre historique : genèse et cristallisation du conflit

L’émergence de l’État d’Israël en 1948 s’inscrit dans un contexte marqué par le colonialisme européen et le déclin de l’Empire ottoman. La Déclaration Balfour de 1917, par laquelle le gouvernement britannique soutenait l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, fut reçue avec suspicion et hostilité par les populations arabes locales. Rashid Khalidi (2021/2020) a souligné que cette promesse britannique, perçue comme un acte de dépossession, marqua le début d’un « siècle de guerre contre la Palestine » (p. 45).

La période du mandat britannique (1920-1948) fut caractérisée par une intensification des migrations juives, soutenues par le mouvement sioniste et par des réseaux internationaux, et par la montée en puissance des nationalismes arabes. Ces dynamiques concurrentes débouchèrent sur une radicalisation des clivages. Lorsque l’Assemblée générale de l’ONU adopta en 1947 le plan de partage de la Palestine (résolution 181 (II), (1947, November 29)), une fracture irréversible s’installa : les dirigeants sionistes acceptèrent le projet, tandis que les représentants arabes le rejetèrent catégoriquement.

La guerre de 1948, connue côté arabe comme la Nakba (« catastrophe »), Khalidi, R. (2020), provoqua l’exode de centaines de milliers de Palestiniens et constitua le point de départ d’une mémoire collective durablement ancrée dans les sociétés musulmanes. Comme le rappelle Bar-Tal et Salomon (2006), les récits nationaux façonnent des « murs invisibles » qui structurent les identités et les perceptions de légitimité (p. 28). Dans le cas palestinien, la Nakba devint un mythe fondateur nourrissant un sentiment d’injustice transgénérationnel.

Les guerres suivantes – celle de Suez en 1956, la guerre des Six Jours en 1967 et la guerre de Ramadan/Kippour en 1973 – accentuèrent la perception d’une asymétrie de pouvoir entre Israël et ses voisins arabes. La guerre de 1967, en particulier, avec l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de Gaza, du Sinaï et du Golan, transforma le conflit en une question territoriale et religieuse majeure. Johan Galtung (1969) a défini ce type de situation comme relevant de la « violence structurelle », où les inégalités de pouvoir et d’accès aux ressources produisent un état permanent de domination (p. 170).

Les guerres israélo-arabes et leurs conséquences

L’histoire des affrontements militaires entre Israël et ses voisins musulmans illustre la difficulté de dépasser la logique du conflit armé. La guerre de 1948 déboucha sur une série d’armistices qui ne résolurent pas les causes profondes du différend. La guerre de 1956, déclenchée par la nationalisation du canal de Suez par Nasser, marqua l’entrée du conflit israélo-arabe dans la logique des grandes rivalités de la guerre froide.

La guerre des Six Jours (1967) fut un tournant décisif : en six jours, Israël occupa des territoires quatre fois plus vastes que son espace initial. Cette victoire militaire renforça le sentiment de vulnérabilité et d’humiliation dans le monde arabe, mais elle plaça aussi Israël dans une position paradoxale : plus puissant, mais aussi plus contesté, car désormais occupant de territoires à forte densité arabe.

La guerre du Kippour (1973) marqua un autre moment charnière. Bien que les armées arabes menées par l’Égypte et la Syrie ne parvinrent pas à reconquérir totalement les territoires perdus, elles brisèrent le mythe de l’invincibilité israélienne. Cette guerre ouvrit paradoxalement la voie à la diplomatie : l’accord de Camp David de 1978 entre l’Égypte et Israël, sous l’égide des États-Unis, se solda par un traité de paix en 1979, le premier entre Israël et un pays arabe.

Ce précédent illustre la complexité des relations entre confrontation et compromis. Comme le note Kelman (2005), la confiance entre ennemis peut émerger lorsque le dialogue est accompagné de reconnaissance de la souffrance de l’autre et de la création d’espaces sûrs d’interaction (p. 642). Le processus de paix israélo-égyptien, bien que critiqué dans le monde arabe comme une « paix séparée », démontra qu’un chemin vers la normalisation était possible.

Diagramme conçu par Chtatou (2025)

Les positions des États musulmans : diversité et mutations

Refus et confrontation

Pendant plusieurs décennies, la Ligue arabe a maintenu une position unifiée de refus de toute normalisation avec Israël tant qu’une solution juste n’était pas trouvée pour les Palestiniens. Cette ligne de conduite fut officialisée lors du sommet de Khartoum en 1967 avec la formule des « trois non » : pas de paix, pas de reconnaissance, pas de négociation.

Des pays comme l’Algérie, l’Iran après 1979, et plus récemment la Turquie sous certaines phases de son leadership, ont maintenu un discours de confrontation active. L’Iran, en particulier, s’est positionné comme le principal soutien de groupes armés opposés à Israël, tels que le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, transformant ainsi le conflit en un enjeu régional à multiples ramifications.

Ambivalence et conditionnalité

D’autres États, tels que le Qatar ou l’Oman, ont opté pour une posture intermédiaire, combinant soutien politique à la cause palestinienne et ouverture discrète à Israël sur le plan économique ou sécuritaire. Cette ambivalence illustre ce que Vertovec (2009) décrit à propos des diasporas : la capacité de naviguer dans des « champs sociaux multi-situés », ici transposés aux États, qui équilibrent leurs alliances et leurs engagements (p. 5). La formulation « champs sociaux multi-situés » est une traduction fidèle de « multi-sited social fields » (inspiré de l’ethnographie ‘’multi-sited’’ de George Marcus, 1995).

Normalisation et pragmatisme

Depuis 2020, les accords dits « Abraham Accords » (Chtatou, 2022, January 26 ; 2025, July 9) ont ouvert une nouvelle phase. Les Émirats arabes unis et Bahreïn, suivis par le Maroc et le Soudan dans une moindre mesure, ont choisi de normaliser leurs relations avec Israël. Ces accords, soutenus par les États-Unis, reposent sur une logique pragmatique : accès aux technologies israéliennes, coopération en matière de sécurité, contrepoids à l’Iran, et bénéfices diplomatiques auprès de Washington (State Department, 2020).

Toutefois, ces normalisations se heurtent à une forte résistance de l’opinion publique dans plusieurs pays, où la solidarité avec les Palestiniens reste enracinée. Comme le montrent les enquêtes du Pew Research Center (2024, April 2 ; 2025, June 13), une majorité significative dans de nombreux pays musulmans continue d’exprimer une hostilité envers Israël et une sympathie pour les Palestiniens.

Les guerres israélo-arabes et leurs conséquences

Le conflit israélo-arabe a été structuré par une série de guerres dont les conséquences ont façonné la géopolitique du Moyen-Orient et redéfini les rapports du monde musulman avec Israël. La première, celle de 1948-1949, est considérée comme fondatrice. Elle résulte de la proclamation unilatérale de l’État d’Israël le 14 mai 1948, suivie immédiatement de l’intervention militaire conjointe des armées égyptienne, jordanienne, syrienne et irakienne. Si cette coalition arabe visait à empêcher l’implantation d’un État juif, son échec militaire fut retentissant : Israël consolida son territoire, dépassant même les frontières prévues par le plan de partage de l’ONU (Morris, 2004). Pour les Palestiniens, la défaite se traduisit par la Nakba, l’exode de plus de 700 000 réfugiés, événement traumatique devenu un pilier de leur mémoire collective (Khalidi, 2020). Ainsi, la guerre de 1948 ne fut pas seulement un affrontement militaire mais une césure identitaire et mémorielle qui ancre jusqu’à aujourd’hui les imaginaires antagonistes.

La guerre de 1967, dite des Six Jours, marqua une nouvelle étape décisive. Israël, anticipant une attaque imminente, lança une offensive éclair qui anéantit les armées égyptienne, jordanienne et syrienne en moins d’une semaine. Le résultat territorial fut considérable : conquête de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de Gaza, du Golan et du Sinaï. Pour le monde musulman, cette défaite représenta une humiliation symbolique et un effondrement de la crédibilité des régimes arabes, notamment du nassérisme égyptien qui portait le discours panarabe (Gerges, 2016). La perte de Jérusalem-Est, avec la vieille ville et la mosquée al-Aqsa, conféra au conflit une dimension religieuse accrue, transformant une lutte territoriale en bataille pour la préservation des lieux saints de l’islam.

En 1973, la guerre du Kippour initia un changement de paradigme. Les armées égyptienne et syrienne lancèrent une attaque surprise contre Israël le jour du Yom Kippour, obtenant des gains initiaux spectaculaires dans le Sinaï et le Golan. Toutefois, l’avantage israélien fut rétabli grâce au soutien logistique massif des États-Unis. La guerre, bien qu’ayant confirmé la supériorité militaire israélienne, permit à l’Égypte d’obtenir un prestige symbolique en effaçant la honte de 1967 (Sadat, 1977/1981). Cette dynamique ouvrit la voie aux Accords de Camp David de 1978, qui marquèrent la première reconnaissance officielle d’Israël par un État arabe, brisant ainsi le front unifié du monde musulman.

Enfin, les conflits ultérieurs – l’invasion israélienne du Liban en 1982, les deux Intifadas palestiniennes (1987-1993 et 2000-2005), ainsi que les guerres récurrentes à Gaza – ont progressivement transformé la nature de l’affrontement. D’une guerre interétatique, le conflit est devenu un conflit asymétrique opposant Israël à des acteurs non-étatiques comme le Hezbollah ou le Hamas, ce qui rend la sortie de crise encore plus complexe (Byman, 2011). Ces transformations ont renforcé l’idée, dans les opinions publiques musulmanes, que le conflit israélo-palestinien est une lutte existentielle et permanente.

Les positions des États musulmans : diversité et mutations

L’image d’un bloc musulman homogène face à Israël est un mythe historique. Si les guerres arabes ont nourri une rhétorique d’unité, les positions des États musulmans se sont en réalité révélées fragmentées, oscillant entre confrontation, pragmatisme et normalisation.

Les États du refus

Certains pays, notamment l’Iran postrévolutionnaire et la Syrie baassiste, ont fait du rejet absolu d’Israël un pilier idéologique. L’Iran, depuis 1979, ne reconnaît pas la légitimité d’Israël et soutient des mouvements armés comme le Hezbollah ou le Hamas, en s’appuyant sur un discours de résistance islamique (Takeyh, 2009). La Syrie, malgré des tentatives sporadiques de négociation (notamment sous Hafez al-Assad), a maintenu un front hostile, instrumentalisant la question palestinienne pour renforcer sa légitimité interne et régionale (Seale, 1988). Ces États du refus se posent en défenseurs d’une cause sacrée, mobilisant la religion et la mémoire de la Nakba pour justifier une confrontation prolongée.

Les États ambivalents

D’autres pays ont adopté une position intermédiaire, combinant rhétorique hostile et coopération pragmatique. La Jordanie, par exemple, bien qu’ayant signé un traité de paix en 1994, reste traversée par de fortes tensions internes en raison de sa population majoritairement d’origine palestinienne (Shlaim, 2008). L’Arabie saoudite, longtemps leader symbolique du refus arabe, a proposé en 2002 l’Initiative de paix arabe, conditionnant la normalisation avec Israël au retrait total des territoires occupés et à la création d’un État palestinien (League of Arab States, 2002, March 28). Cette approche démontre la tension entre la défense des symboles islamiques et la recherche d’un équilibre stratégique.

Les États normalisateurs

Enfin, certains pays ont franchi le pas de la reconnaissance et de la coopération ouverte avec Israël. L’Égypte, dès 1979, a signé la paix en échange de la restitution du Sinaï, tandis que la Jordanie l’a suivie en 1994. Plus récemment, les Accords d’Abraham (2020) ont accéléré cette tendance, impliquant les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan. Ces accords illustrent une mutation profonde : pour ces régimes, la sécurité nationale, l’accès aux technologies israéliennes et la convergence avec les États-Unis l’emportent désormais sur la solidarité arabe ou islamique). Cependant, cette normalisation reste fragile, car elle ne bénéficie pas d’un large soutien populaire et risque de créer un fossé entre gouvernements et sociétés.

Ainsi, loin d’être monolithiques, les positions des États musulmans révèlent un spectre de stratégies allant du rejet idéologique à la coopération pragmatique. Cette diversité rend d’autant plus complexe la recherche d’une issue globale au conflit : la cause palestinienne, censée unir le monde musulman, se transforme en une variable d’ajustement au gré des intérêts nationaux et des reconfigurations régionales.

L’opinion publique musulmane et ses dynamiques transnationales

Si les positions officielles des États musulmans oscillent entre hostilité, ambivalence et normalisation, l’opinion publique dans le monde musulman demeure largement marquée par une hostilité persistante à l’égard d’Israël. Cette hostilité s’explique par une combinaison de facteurs historiques, religieux, identitaires et émotionnels, qui se sont consolidés à travers des générations. Contrairement aux gouvernements, souvent contraints par des impératifs stratégiques et économiques, les sociétés musulmanes expriment une attache viscérale à la cause palestinienne, perçue comme une lutte de dignité, de justice et de résistance face à une domination jugée illégitime.

Diagramme conçu par Chtatou (2025)

La mémoire collective et l’identification symbolique

L’opinion publique musulmane est profondément façonnée par la mémoire collective des défaites arabes et de la Nakba de 1948 (Khalidi, 2020). Cette mémoire, constamment ravivée par les commémorations, les récits familiaux et les images médiatiques des réfugiés palestiniens, agit comme un ciment transnational. Comme le souligne Bar-Tal et Salomon (2006), les récits collectifs dans les sociétés en conflit fonctionnent comme des « murs invisibles » qui structurent les perceptions et rendent difficile l’ouverture à l’autre. En ce sens, pour des millions de musulmans, la Palestine est moins une question diplomatique qu’un symbole identitaire et religieux indissociable de leur conscience politique.

La centralité de Jérusalem et d’al-Aqsa

Un élément spécifique renforce la mobilisation : la centralité de Jérusalem et de la mosquée al-Aqsa. Dans la conscience musulmane, Jérusalem ne se réduit pas à une ville contestée ; elle incarne le troisième lieu saint de l’islam, associé au voyage nocturne du Prophète (isrāʾ wa-l-miʿrāj). Toute atteinte perçue à son intégrité ou à l’accès des fidèles nourrit un sentiment d’agression symbolique envers l’ensemble de l’Oumma. Ainsi, même lorsque certains gouvernements normalisent leurs relations avec Israël, la rue musulmane demeure profondément attachée à la défense d’al-Aqsa, comme en témoignent les mobilisations massives lors des escalades à Jérusalem en 2000, 2017 et 2021 (Shlaim, 2021).

Les réseaux médiatiques et numériques

La mondialisation de l’information a amplifié l’impact émotionnel du conflit. Les chaînes satellitaires arabes, comme Al-Jazeera, ont joué depuis les années 1990 un rôle central dans la diffusion d’images de l’Intifada et des bombardements de Gaza. Plus récemment, les réseaux sociaux ont permis une mobilisation transnationale inédite. Selon Vosoughi, Roy et Aral (2018), la viralité des images de violence ou de souffrance est telle que les émotions négatives se diffusent plus vite que les récits nuancés. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, cette dynamique alimente une indignation permanente, qui traverse les frontières et nourrit un sentiment de solidarité émotionnelle à l’échelle mondiale musulmane.

Le rôle des diasporas

Les diasporas musulmanes, particulièrement en Europe et en Amérique du Nord, jouent également un rôle important dans la structuration de l’opinion. Comme l’a montré Vertovec (2009), les diasporas ne sont pas de simples extensions passives des sociétés d’origine, mais des acteurs transnationaux qui articulent les débats dans plusieurs espaces sociaux. Les manifestations de solidarité propalestinienne dans des capitales occidentales illustrent comment les musulmans de la diaspora participent à la production d’une conscience globale de la cause palestinienne, tout en cherchant à influencer les politiques étrangères de leurs pays d’accueil.

Le fossé gouvernements-sociétés

Un point fondamental réside dans le décalage entre les choix de certains régimes et les aspirations de leurs populations. Alors que les accords de normalisation, comme les Accords d’Abraham (2020), sont justifiés par les dirigeants sur des bases économiques ou sécuritaires, une majorité de citoyens arabes et musulmans continuent de percevoir Israël comme une puissance occupante illégitime. Les sondages de l’Arab Barometer (2022) montrent que dans des pays comme la Jordanie ou l’Algérie, plus de 80 % des personnes interrogées rejettent toute normalisation. Ce fossé entre élites et sociétés alimente une défiance envers les gouvernements, accusés de trahir la cause palestinienne pour des intérêts limités.

Vers une politisation transnationale

Enfin, il faut noter que la cause palestinienne a acquis une valeur transnationale qui dépasse le cadre du monde arabe. Dans les mouvements islamistes comme les Frères musulmans ou le Hezbollah, mais aussi dans la gauche laïque ou dans les mobilisations étudiantes mondiales, la Palestine est devenue une métaphore de la lutte contre l’injustice et le colonialisme. Cela explique pourquoi le conflit israélo-palestinien continue de mobiliser autant d’énergie militante et émotionnelle, alors même que d’autres crises au Moyen-Orient produisent des souffrances comparables sans susciter le même niveau d’attention. En ce sens, l’opinion publique musulmane demeure un acteur central qui contraint et redéfinit les marges de manœuvre des États.

Les obstacles majeurs à une issue

Le conflit israélo-palestinien et, plus largement, les relations entre Israël et le monde musulman, demeurent bloqués en raison d’une série d’obstacles structurels qui s’enracinent à la fois dans la réalité géopolitique, la mémoire collective et les dynamiques idéologiques contemporaines. Ces obstacles rendent difficile toute perspective d’apaisement durable, malgré les efforts diplomatiques et les appels internationaux.

L’asymétrie de pouvoir

L’un des principaux obstacles réside dans l’asymétrie radicale entre Israël et les Palestiniens. Israël bénéficie d’une armée technologiquement avancée, d’un soutien diplomatique fort – notamment de la part des États-Unis – et d’une économie solide. À l’inverse, les Palestiniens souffrent d’une fragmentation politique entre le Fatah en Cisjordanie et le Hamas à Gaza, ainsi que d’une dépendance structurelle vis-à-vis de l’aide internationale. Comme le souligne Galtung (1969), les conflits où l’asymétrie est trop prononcée génèrent une violence structurelle persistante, car la partie la plus faible n’a ni les moyens militaires ni les instruments politiques pour imposer un compromis équitable. Cette disproportion fragilise les tentatives de négociation et renforce les logiques de domination.

Les récits antagonistes et la mémoire collective

Le conflit est également nourri par des récits collectifs profondément antagonistes. Pour les Israéliens, l’État d’Israël représente la concrétisation d’un droit historique au retour et à l’autodétermination après des siècles de persécution, culminant avec la Shoah. Pour les Palestiniens, Israël incarne au contraire la dépossession et la Nakba, vécues comme une injustice historique majeure. Ces récits, que Bar-Tal et Salomon (2006) qualifient de « murs invisibles », structurent la manière dont chaque société conçoit sa légitimité et l’illégitimité de l’autre. Tant que ces narratifs ne seront pas confrontés et partiellement réconciliés par une reconnaissance mutuelle, les initiatives politiques resteront fragiles. Kelman (2005) a montré que la confiance entre groupes adverses ne peut émerger que si la souffrance de l’autre est reconnue et intégrée dans le dialogue.

La radicalisation et les acteurs non-étatiques

L’émergence et la consolidation d’acteurs non-étatiques radicalisés constituent un autre obstacle majeur. Le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban ou encore certaines factions jihadistes transnationales font de la résistance armée une composante centrale de leur identité politique et religieuse. Leur stratégie repose sur le rejet total de la légitimité d’Israël, rendant toute négociation extrêmement difficile. Du côté israélien, la montée des mouvements religieux nationalistes, favorables à la colonisation et au refus de tout compromis territorial, alimente également une radicalisation qui sape les bases du dialogue (Pedahzur, 2012). Cette polarisation croissante enferme les deux camps dans une spirale où la violence est perçue comme la seule option possible.

Les contraintes géopolitiques régionales

Le conflit israélo-palestinien est pris dans un maillage géopolitique plus large. L’Iran instrumentalise la cause palestinienne pour affirmer son influence régionale et défier Israël, ce qui accroît les tensions entre Téhéran et les monarchies du Golfe (Takeyh, 2009). La Turquie d’Erdogan utilise également la défense de Jérusalem et de Gaza comme levier de légitimité dans le monde musulman, tout en maintenant des relations économiques avec Israël (Cagaptay, 2019). Ces stratégies concurrentes complexifient le dossier en faisant de la Palestine un terrain de rivalités intermusulmanes. Par ailleurs, le rôle des États-Unis, principal allié d’Israël, crée un déséquilibre diplomatique qui fragilise toute médiation perçue comme biaisée. L’Union européenne, malgré son discours normatif en faveur du droit international, reste incapable de jouer un rôle décisif, faute d’unité politique.

La fragmentation interne du monde musulman

Enfin, le monde musulman lui-même est loin de présenter un front uni. La rivalité entre sunnites et chiites, la compétition pour le leadership régional (Arabie saoudite vs. Iran, Turquie vs. Égypte), et les divergences stratégiques face aux États-Unis ou à la Russie, affaiblissent toute action collective. L’Organisation de la coopération islamique (OCI), malgré ses déclarations répétées, n’a jamais pu imposer une stratégie commune. Cette fragmentation transforme la question palestinienne en un instrument de légitimation politique plus qu’en un véritable moteur d’unité islamique.

Scénarios prospectifs

L’issue du conflit entre Israël et le monde musulman demeure incertaine, oscillant entre le maintien du statu quo, une normalisation progressive, ou encore des transformations radicales. Les scénarios prospectifs doivent être envisagés avec prudence, car ils reposent sur des variables multiples : l’évolution des rapports de force, les dynamiques internes des sociétés, et l’intervention d’acteurs extérieurs. Toutefois, en dégageant des trajectoires plausibles, il est possible d’esquisser les contours de ce que pourrait être l’avenir.

La normalisation conditionnelle élargie

Un premier scénario, déjà amorcé avec les Accords d’Abraham (2020), consiste en une normalisation progressive des relations entre Israël et certains États musulmans. Dans ce cadre, les motivations sont essentiellement pragmatiques : coopération en matière de sécurité face à l’Iran, partenariats économiques, et convergence stratégique avec les États-Unis. Toutefois, cette normalisation ne saurait s’étendre durablement sans prendre en compte la question palestinienne. Comme l’a rappelé l’Initiative de paix arabe de 2002, l’ensemble du monde arabe avait conditionné une reconnaissance collective d’Israël au retrait des territoires occupés et à la création d’un État palestinien (Kaye, 2001). Ainsi, un scénario de normalisation élargie pourrait s’envisager si Israël acceptait certaines concessions, permettant aux régimes musulmans de justifier ce choix auprès de leurs opinions publiques.

 Le statu quo conflictuel

Un second scénario, malheureusement le plus probable à court terme, est celui du maintien d’un statu quo conflictuel. Dans ce cas, Israël poursuit sa politique de colonisation en Cisjordanie et de gestion sécuritaire à Gaza, tandis que les États musulmans se contentent de protestations diplomatiques, sans rupture majeure. L’équilibre régional resterait marqué par une coexistence instable, où les tensions éclatent régulièrement sans déboucher sur une guerre totale. Ce statu quo, analysé par Galtung (1969) comme une forme de « paix négative », n’apporte ni réconciliation ni justice, mais repose sur la gestion récurrente de crises. Ce scénario prolongerait indéfiniment la souffrance palestinienne et alimenterait l’hostilité populaire envers les régimes qui coopèrent avec Israël.

La relance d’un processus de négociation

Un troisième scénario envisagerait une relance significative du processus de paix. Celle-ci nécessiterait une recomposition politique majeure : une unité retrouvée du camp palestinien entre le Fatah et le Hamas, une volonté israélienne de limiter les implantations, et une médiation internationale plus équilibrée. Lederach (1997) insiste sur l’importance d’ancrer la paix dans les pratiques locales et dans la confiance interpersonnelle, plutôt que de la réduire à des accords entre élites. Dans cette optique, les sociétés civiles israélienne, palestinienne et musulmane plus largement, devraient être impliquées dans des initiatives de dialogue, de reconnaissance mutuelle et de justice transitionnelle. Ce scénario reste fragile mais demeure la seule perspective d’une paix durable fondée sur la reconnaissance réciproque.

La transformation radicale Enfin, un scénario plus incertain mais potentiellement décisif est celui d’une transformation radicale des rapports entre Israël et le monde musulman. Une telle transformation pourrait résulter soit d’un bouleversement interne en Israël (par exemple, une remise en cause profonde de la colonisation et un rééquilibrage politique), soit d’une dynamique transnationale où les sociétés musulmanes imposeraient à leurs régimes une solidarité plus ferme avec la Palestine. Cette transformation pourrait également être alimentée par des mobilisations globales, comme celles observées dans le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui visent à faire pression sur Israël par des moyens économiques et culturels (Barghouti, 2011). Si ce scénario reste hypothétique, il met en lumière la possibilité d’une évolution par le bas, issue des sociétés plutôt que des États.

Recommandations stratégiques

L’analyse historique, religieuse et géopolitique montre que l’antagonisme entre le monde musulman et Israël ne peut être résolu par de simples compromis techniques ou des négociations ponctuelles. Il s’agit d’un conflit enraciné dans des mémoires, des récits identitaires et des asymétries de pouvoir. Par conséquent, toute stratégie de résolution doit combiner des dimensions politiques, sociales, religieuses et éthiques. Plusieurs pistes peuvent être envisagées :

 Promouvoir le dialogue interreligieux

L’un des leviers majeurs réside dans le dialogue interreligieux. Les traditions musulmane et juive, malgré les tensions, partagent une longue histoire d’interactions intellectuelles et culturelles. Mettre en avant les convergences spirituelles – monothéisme, éthique de justice, hospitalité, protection des minorités – pourrait contribuer à humaniser l’autre camp et à déconstruire les stéréotypes. Des initiatives comme celles de l’Université Al-Qarawiyyin de Fès ou du Shalom Hartman Institute de Jérusalem ont déjà expérimenté des espaces de rencontre entre oulémas et rabbins. Ce type de diplomatie religieuse pourrait constituer un socle complémentaire aux processus politiques.

Intégrer la justice transitionnelle

La paix ne peut se limiter à un cessez-le-feu ou à une reconnaissance diplomatique. Elle doit inclure une justice transitionnelle permettant de reconnaître les torts subis et de restaurer la dignité des victimes. Les expériences sud-africaine ou rwandaise montrent que la reconnaissance officielle des injustices, accompagnée de mécanismes de réparation symbolique ou matérielle, facilite la réconciliation. Dans le cas israélo-palestinien, cela impliquerait la reconnaissance de la Nakba de 1948, la question des réfugiés, ainsi qu’une clarification des droits des minorités arabes en Israël. Sans un tel cadre, tout accord resterait perçu comme incomplet et injuste.

Réactiver la diplomatie régionale

La résolution du conflit ne saurait être laissée aux seuls acteurs directs. Les États musulmans ont un rôle à jouer, mais celui-ci doit dépasser les postures symboliques ou les calculs stratégiques. La diplomatie régionale pourrait s’appuyer sur des cadres comme l’Organisation de la coopération islamique (OCI) ou encore l’Union africaine, afin de porter une vision cohérente et constructive. En parallèle, l’Union européenne pourrait jouer un rôle de médiateur impartial, en conditionnant ses partenariats avec Israël et les pays musulmans au respect du droit international. Une diplomatie concertée, plutôt que fragmentée, renforcerait la légitimité des initiatives de paix.

Renforcer le rôle des sociétés civiles

Les sociétés civiles israélienne, palestinienne et musulmane disposent d’un potentiel considérable de transformation. Des associations comme Breaking the Silence (Israël) ou le Centre Al-Haq (Palestine) illustrent déjà un travail courageux de documentation et de plaidoyer. Soutenir ces initiatives, financer des programmes éducatifs communs et multiplier les échanges universitaires et culturels entre jeunes générations sont autant de moyens de créer des ponts. La paix durable dépend moins des élites politiques que des dynamiques sociales et de la capacité des peuples à se reconnaître mutuellement.

Inscrire la résolution dans une perspective éthique globale

Enfin, la réconciliation entre Israël et le monde musulman doit être replacée dans une perspective éthique plus large, fondée sur le respect du droit international, la dignité humaine et la solidarité universelle. Les travaux de Hans Küng (1991) sur une « éthique planétaire » soulignent la nécessité d’un socle moral commun transcendant les appartenances religieuses et nationales. Dans ce cadre, la coexistence judéo-musulmane ne serait pas perçue comme une concession, mais comme une contribution à la paix mondiale et à la préservation de l’humanité commune.

Conclusion générale

L’examen des relations entre le monde musulman et Israël révèle une complexité qui dépasse de loin les simples oppositions politiques. Le conflit puise ses racines dans l’histoire coloniale, dans les mémoires douloureuses de la Nakba et de la Shoah, dans les récits religieux concurrents et dans les asymétries géopolitiques. Il s’agit moins d’une querelle circonstancielle que d’un conflit structurel, où se jouent la légitimité des identités, la justice pour les victimes et la souveraineté des peuples.

Toutefois, réduire cette relation à une fatalité de l’affrontement serait céder au déterminisme historique. L’analyse montre au contraire l’existence de failles dans le mur du conflit, où s’inscrivent des possibilités de réconciliation. Ces possibilités résident dans la reconnaissance mutuelle, dans la capacité des sociétés civiles à créer des ponts, dans le rôle des intellectuels, des artistes et des éducateurs pour façonner des récits partagés, mais aussi dans la dimension religieuse qui, si elle est réorientée vers le dialogue, peut redevenir un espace de rapprochement plutôt que de division.

Le monde musulman, dans sa diversité, oscille entre rejet catégorique, normalisation pragmatique et tentatives de médiation. Israël, de son côté, reste marqué par une logique sécuritaire qui entretient la méfiance et nourrit le cercle de la violence. La sortie de cette impasse exige non seulement des accords politiques mais aussi une transformation des imaginaires collectifs. Comme l’ont souligné Bar-Tal et Salomon (2006), les récits constituent les véritables « murs invisibles » du conflit : les abattre est une tâche longue, mais indispensable.

La paix, dans cette perspective, ne peut être pensée comme une fin imposée par les vainqueurs, mais comme un processus éthique, où justice, reconnaissance et dignité deviennent les conditions premières. L’expérience des autres conflits prolongés – Irlande du Nord, Afrique du Sud – démontre que l’impossible peut devenir réalité dès lors que les adversaires acceptent d’entrer dans une logique de réciprocité et de transformation mutuelle.

Ainsi, l’issue entre le monde musulman et Israël ne réside pas dans une victoire unilatérale, mais dans la construction patiente d’une convivialité (Illich, 1973), entendue comme la capacité des peuples à enrichir mutuellement leurs existences malgré leurs différences. Cette convivialité, loin de se limiter à une coexistence passive, suppose un engagement actif des acteurs politiques, religieux et civils pour ériger un horizon commun.

En définitive, l’avenir des relations entre le monde musulman et Israël reste ouvert. Il dépendra du courage politique, de la sagesse spirituelle et de la volonté des peuples de transformer la mémoire de la souffrance en un projet de paix partagée. Loin d’être un simple enjeu régional, cette réconciliation constituerait un tournant pour l’humanité tout entière, car elle démontrerait qu’aucun conflit, si enraciné soit-il, n’est condamné à l’éternité.

Bibliographie :

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