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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (2)

Ces deux solitaires sont, en effet, les deux illustrations les plus parfaites des deux types de culture. .
C’est à partir d’une table rase de moyens (de choses) que Daniel de FOE fait partir l’aventure de son héros.

C’est à partir d’une table rase d’idées que commence l’aventure du héros d’IBN TOF AIL. .
Tout le génie des deux contes réside dans la maniére dont leurs auteurs remplissent le temps de leur solitaire respectif.

Voici, l’emploi du temps, d’une journée de ROBINSON CRUSOE sur l’île où il échoue, après son nauffrage :
 »Je commençai – écrit-il dans son journal de bord, à  »régler mon temps de travail et de sortie, mon temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai d’observer, le matin, s’il ne pleuvait pas ; je sortais avec mon fusil pour deux ou trois heures ; je travaillai ensuite jusqu’à onze heures environ
; puis je mangeais ce que je pouvais avoir ; de midi à deux heures je me couchais pour dorrnir à cause de la chaleur accablante et dans la soirée je me remettais à l’ouvrage. Tout mon temps de ce jour-là et du suivant fut employé à me faire une TABLE; car je n’étais alors qu’un triste ouvrier mais bientôt a prés le temps et la nécessité firent de moi un parfait artisan … « .
Voilà donc une tranche du temps de ROBINSON CRUSOE, dans la solitude de son île. Le temps est d’abord lui-même coulé en actes concrets – manger, dormir, travailler, dont le caractère particulie1· comptabilise tous les instants au profit d’une économie personnelle strictement utilitaire.
ROBINSON surmonte l’angoisse de la solitude par le travail. Pendant ce temps – cette journée – tout cet univers d’idées s’est centré autour d’une  »chose », la table qu’il se voulait faire.

Pour Hayy Ibn Yaqdhan, l’aventure de la solitude a une toute autre tournure. Elle ne commence réellement qu’avec la mort de la gazelle, mère adoptive de l’enfant solitaire:  »Enfin, elle (la gazelle)
devient vieille et s’affaiblit. Il la conduisit à de gras pâturages, il lui cueillit et lui fit manger de tous fruits. Mais sa faiblesse et sa maigreur augmentèrent et la mort survint. Enfin, tous ses mouvements
et toutes ses fonctions s’arrêtèrent. Quand il la vit dans cet état, le jeune garçon fut saisi d’une émotion violente ; et de douleur, peu s’en fallut que son âme s’exhaltât. ( … ) Il lui examinait les oreilles et les yeux sans y apercevoir aucun dommage apparent ; il lui examinait de même tous ses membres sans en
trouver aucun qui fût endommagé. Il désirait ardement découvrir la place du mal pour l’en délivrer, afin qu’elle revint à l’état où elle se trouvait auparavant; mais rien de tel ne s’offrait à lui, et il était impuissant à lui porter secours … « <1)
Hayy Ibn Yaqdhan ne trouva pas  »la place du mal ». Mais Ibn Tofai1 nous fera suivre l’ascension de son esprit qui lui fera découvrir, peu à peu,  » l’âme  » et ensuite  » l’immortalité de l’âme  »et enfin  »l’idée d’un Producteur ».
A partir de là l’aventure se poursuivra comme une méditation qui permettra à Hayy Ibn Yaqdhan d’accéder, après plusieurs échecs, à la perception de l’ordre divin, à une vision intérieure de Dieu et à la conception de ses attributs.
Le temps est ici coulé dans les phases de cette ascension de l’esprit jusqu’au moment assez semblable à celui du ZARATHOUSTRA de NIETZSCHE quand il descendra de sa montagne porter son message. Il ira, lui, avec un compagnon de fortune, AÇÂL, porter aux concitoyens et sujets du sage SALAMANE le fruit de sa réflexion.
L’univers est ici celui où les choses sont centrées autour de l’idée. Hayy Ibn Yaqdhan sur111onte l’angoisse de la solitude, non pas en confectionnant une table, mais en construisant, en
découvrant des idées. C’est un univers où le temps n’est pas minuté au profit de quelque » chose ».
Au dernier congrés de sociologie de VARNA, le professeur SICARD n’avait pas tout à fait tort, sans être tout à fait juste dans l’interprétation, de remarquer  » le temps industriel continu ne laissant jamais la personne isolée face à elle-même …  » par rapport au temps discontinu dans les pays du Tiers-Monde.
Quiconque s’est trouvé inséré dans un processus de production industrielle sait, en effet, que la machine qui produit et la  »chose » produite ne laissant pas à l’homme  »une minute à soi », aucune vanité, aucune disponibilité psychique.
La journée de Robinson Crusoé a été remplie par une  »Table ».
Le professeur Sicard a encore raison dans la remarque, tort dans son interprétation, quand il note, par opposition, la discontinuité du temps dans les pays en voie de développement.
Cette discontinuité lui apparaît sous forme  » d’innombrables vides, unissant si l’on peut dire les instants de vie ».
S’il nous le permettait, nous dirions volontiers que son analyse objectivement juste et nous avons signalé nous même le phénomène de détemporalisation de la durée dans le monde musulman actuel<2l – nous révèle précisément la racine culturelle à laquelle nous faisions allusion plus haut.
En effet, pour le professeur Sicard le temps n’est comptabilisé que dans l’univers des choses et la vie elle-même ne semble avoir de sens que lorsque ses  » instants  » sont coulés, par exemple, dans la table de Robinson Crusoé.
Il y a évidemment là un excès de temporalisation dont la société occidentale peut mesurer aujourd’hui les désastreux effets. Les pays musulmans doivent, sans doute, savoir estimer dans leur  »culture » (entre guillemets) actuelle les effets négatifs de l’excès de la détemporalisation de leur activité, mais sans tomber dans l’excès contraire, celui de l’excès de la temporalisation dont on peut tout à fait apprécier aujourd’hui l’envers dans les pays industriels !
Mais en signalant ici, ces deux excès nous savons que nous saisissons deux cultures à leur moment de périgée. C’est ce qui a échappé, au congrés de sociologie de Varna, au professeur Sicard. Et, précisément, parce que la pensée occidentale ignore la loi des deux battements – systole, diastole – de l’histoire.
Quoiqu’il en soit, l’Europe a été, avant Lucrèce et aprés, avant Planck et aprés, la terre d’élection de la pensée quantique, du positivisme d’ Auguste Comte, du matérialisme de Marx.
La pensée occidentale semble essentiellement graviter autour du pondéral, du quantitatif. Quand elle dévie vers l’excès, elle aboutit fatalement au matérialisme sous ses deux formes : la forme bourgeoise de la société de consommation et la forme dialectique de la société soviétique.
La pensée musulmane quand elle est à son périgée, comme elle l’est actuellement, sombre dans le mysticisme, le vague, le flou, l’imprécision, le mimétisme, l’engoûement pour la  »chose » de l’Occident.
Mais ce n’est pas son orbite originelle. A l’origine quand le Coran lui a donné l’impulsion initiale, elle a essentiellement gravité autour d’une idée qui se fait tour à tour amour du Bien ou horreur du Mal.
C’est cela la vocation de l’esprit musulman :  » vous êtes la meilleure nation, suscitée parmi les peuples : vous faites le bien et réprimez le mal  ».
Dans les grandes comme dans les plus humbles circonstances, le musulman est assigné à cette mission.
Le partage d’une succession, au décès d’une personne, est sans doute une circonstance commune.
Voici ce qu’en dit le Coran:  » Et si des parents, des orphelins, des pauvres sont présents au partage donnez leur en …  »IV, 8.
Voilà une disposition qui pourrait figurer, nous dirait-on, dans tout droit civil » progressiste ». C’est exact.
Mais le Coran veut davantage. Il ne veut pas d’une société qui distribue seulement les  » biens  » comme une machine des jetons.
La société de consommation pourrait le faire. La société musulmane doit faire plus que distribuer des  » biens  » constituant une succession ; elle doit distribuer, en même temps le bien  ». Et le verset ci-dessus, que nous avons tronqué à dessein pour montrer ce qu’il peut avoir de commun avec une législation civile se termine par une autre recommandation, une autre disposition :  » … et dites leurs une parole de bien… »

Maintenant, le verset est complet : distribuez des biens certes mais ajoutez y une pensée, un mot, un geste qui traduisent votre sentiment, votre notion, votre idée du bien.
Ce complément, purement moral, est inconcevable dans aucune législation civile. Il donne à la liaison sociale issue de la pensée Islamique un caractère tel que ce qu’on appelle  »les contradictions au sein des masses  » serait un phénomène inexplicable dans la société musulmane.

NOTES
(1) Traduction de Léon GAUTHIER.
(2) Nous avons attiré l’attention sur cet aspect notamment dans l’AfroAsiatisme, ed. du Caire, 1956.

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