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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (21)

Abdallah Al-Nadim notait la sophistique de cette logique de l’efficacité utilisée par les colonisateurs européens pour induire le complexe d’infériorité dans la conscience musulmane:  »si vous étiez semblables à nous, vous auriez agi comme nous.


L’Europe du XIX• siècle avait confié son destin à trois mots: science, progrès, civilisation.
C’étaient des idées sacrées qui lui perrnirent à l’intérieur de ses frontières de jeter les bases de la civilisation du XX• siècle et d’établir à l’extérieur son pouvoir sur le monde.
Jusqu’à la 1ère guerre mondiale, aucune hérésie n’eut eu de chance, aucune contestation n’eut été possible face à ces idées.
Elles étaient efficaces! Vraies ou fausses, il n’importait: tout devait se plier à leur loi, la loi du plus efficace, du plus fort.
Et aujourd’hui, après les deux guerres mondiales? Personne ne conteste le pouvoir de ces idées dans le monde des choses.
Mais tout le monde et l’Europe surtout mettent en cause leur caractère sacré … Même après les minutes palpitantes que l’humanité entière à vécues lors du 1er ‘ »alunissage' » de cosmonautes americans
On ne se trahirait pas à la rigueur en contestant le caractère sacré d’une idée vraie ou fausse.
Le physicien français Bouasse n’a pas admis, jusqu’à sa mort, la théorie Einsteinienne de la relativité. Et il n’a pas diminué, pour autant, aux yeux de l’Université Française. Mais on devient ridicule dès l’instant où l’on nie l’efficacité d’une idée efficace, vraie ou fausse.
Au début de l’ère coranique et même à l’apogée de la civilisation musulmane, on pouvait de mauvaise foi ou par aveuglement nier l’authenticité de l’idée islamique. Même ses partisans ne seront pas, après la période mohammadienne d’accord sur son aménagement doctrinal : il y aura des Sunnites, des Chiites et des Kharédjites. Mais son caractère impératif croissait avec ses succès temporels, c’est-à-dire son efficacité. Ce qui déterminerait cette logique pragmatique que les envoyés d’Omar à Roustoum le chef de l’ar1née perse, utilisaient déjà, à la veille de la bataille d’El Kadissia.
Les brillantes victoires qui mirent en place des bases temporelles de l’empire musulman développèrent encore cette logique de l’éfficacité tout en enracinant davantage la notion d’authenticité de la vérité islamique dans les consciences musulmanes.

Si bien que si au siècle d’El-Mamoun, alors que la civilisation musulmane baignait le monde de ses lumières qui jaillissaient à Baghdad, et à Cordoue, on pouvait encore admettre ou ne pas admettre l’authenticité de la vérité islamique – dont on discutait d’ailleurs avec des chrétiens et des Sabéens dans la cour du Khalife et en sa présence – On ne pouvait mettre en cause son efficacité sans se couvrir de ridicule. Puis les siècles s’étirent le long de ce palier d’histoire où une civilisation n’a plus à s’élever plus haut, mais à aller plus loin jusqu’à la pente de son déclin.
Le génie musulman livre encore des oeuvres magnifiques.
Ghazali et Ibn Roch sont de cette époque où le soleil est à son couchant. Et puis le soleil se couche à Baghdad alors qu’une fausse
aurore se lèvera à Samarkande avec l’épopée de Timour LENK. L’idée islamique est d’une authenticité si puissante qu’elle continuera encore à gagner des adeptes, à convertir des peuples notamment en Europe, après la chute de Constantinople en 1453.
Mais son efficacité ira diminuant tout au long de l’ère postalmohadienne, jusqu’au moment où sonnera l’heure du colonialisme dans le monde.
Le contact brutal avec la civilisation nouvelle a lieu pour la conscience musulmane dans les pires conditions.
L’europe met en avant les valeurs d’efficacité sur les valeurs d’authenticité dans son système colonial.
Son univers culturel à dès lors deux faces : celle qui est tournée vers elle avec son éthique propre et celle qui est tournée vers le monde avec son unique souci d’efficacité.
Les élites musulmanes formées aux universités européennes ne voient qu’une face, l’autre leur est cachée comme celle de la lune cachée aux observateurs terrestres.
D’où dans leur forrnation une déplorable confusion entre deux aspects distincts d’une idée : son authenticité et son efficacité.
Cette confusion est dans la psychologique de l’élite musulmane actuelle le noyau autour duquel se nouent toutes les intrigues, les manoeuvres de la lutte idéologique.
Les grands maîtres qui détiennent les secrets et les moyens de cette lutte savent parfaitement tirer parti de cette confusion en opposant aux yeux de notre jeunesse universitaire authenticité et efficacité de l’idée islamique.
Le revenu annuel individuel moyen devient l’argument majeur de la logique d’efficacité utilisée pour détruire l’authenticité de l’idée islamique dans l’esprit, d’un jeune intellectuel musulman.
Ce truc est aujourd’hui utilisé à fond même dans des études de jeunes intellectuels arabes ·guidés ou téléguidés par des « ‘patrons »‘ de l’université européenne1.
Mais la prise de conscience musulmane à son égard ne date pas d’hier.
Déjà au siècle dernier, Abdallah Al-Nadim notait la sophistique de cette logique de l’efficacité utilisée par les colonisateurs européens pour induire le complexe d’infériorité dans la conscience musulmane:  »si vous étiez semblables à nous, vous auriez agi comme nous (2).
En mettant cette simple phrase dans la bouche de l’Europe Abdallah Al-Nadim a fait plus que désigner l’astuce qui consiste pour elle d’opposer l’efficacité à l’authenticité  »toutes les fois comme il note qu’elle entreprend une action inspirée par l’impérialisme civil ou l’expansionnisme religieux …  »
Il faut croire que les esprits étaient plus clairs du temps de ce révolutionnaire précurseur qui, poursuivant sa critique, arrive à cette conclusion qui mérite d’être rappelée à la présente génération:  » en agissant ainsi, ces hommes (les occidentaux) visent
à maintenir l’oriental sous la coupe de l’occidental, par besoin et à maintenir l’orient comme champ où s’exerce la compétition des Européens ..  »
Après un siècle, cette pensée est d’actualité avec cependant les aggravations que la haute technicité au xxe siècle met dans le style de la lutte idéologique de nos jours, et aussi avec les failles que l’évolution, non contrôlée au cours de ce siècle, a faites dans notre univers culturel.
Du temps d’Abdallah Al-Nadim, la citadelle subissait l’assaut de l’extérieur: un occupant voulait l’occuper avec ses idées pour asseoir sur des bases idéologiques le pouvoir colonial Aujourd’hui la bataille est à l’intérieur de ses murs, entre ceux qui veulent la défendre et ceux qui veulent la livrer aux idées étrangères.
Ils sont beaucoup, parmi les intellectuels musulmans qui subissent la fascination des choses modernes et, par voie de conséquence, l’envoûtement de la logique d’efficacité sans aucun discernement des limites de sa compatibilité avec les tâches d’une société qui veut renaître sans perdre son identité.
Ces intellectuels confondent  » s’ouvrir à tous les vents de l’esprit » et livrer, comme une armée de la trahison, la citadelle aux assaillants.
Ces imitateurs invétérés des autres n’ont aucune notion de la création de ces autres, de ses motivations et de ses prix, dans tous les domaines où il les imitent, au lieu de créer eux-mêmes d’après leurs propres motivations.

Mais il faut noter toutefois que ce n’est pas l’efficacité de n’importe quelle société dynamique, comme le Japon par exemple qui leur sert de modèle mais celle qui dans un certain moule philosophique, devient d’emblée une logique de l’antiislam. Ils choisissent le marxisme et surtout le trotskysme en lui mettant une étiquette maoïste pour faire bien aux yeux de la galerie.
De toute façon, leur cas nous impose une leçon.
Aujourd’hui, l’univers culturel du monde musulman n’est pas seulement le théâtre où se déroule le duel de l’idée avec la chose et avec l’idole.
C’est aussi la lice où elle doit triompher dans un autre duel que lui impose la logique de l’efficacité. L’idée islamique pour tenir tête aux idées efficaces des sociétés dynamiques du xxe siècle, doit récupérer sa propre efficacité, c’est-à-dire reprendre son rang parmi les idées qui font l’histoire.


1) Voir notre étude » l’oeuvre orientaliste et son influence sur la pensée islamique
moderne ». Alger 1967.
2) Anthologie de la littérature arabe contemporaine par Anouar Abdelmalek
P.P. 47, 49 Ed. du Seuil 1965. Paris.

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