Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (25)

Il peut naître aussi sous forme d’une révolution authentique qui cède peu à peu, la place à une contre-révolution qui utilise son nom, ses attributs visibles, ses moyens pour la tuer et se substituer à elle en gardant des apparences qui deviennent le rideau derrière lequel se poursuivra l’inversion du processus dans l’étape post-révolutionnaire.
Ces apparences constituent donc le problème essentiel d’une critique révolutionnaire.
Si nous étions devant la scène d’un illusionniste, nous savons d’avance que ses illusions ne sont que des apparences qui ne sont possibles que grâce à sa dextérité et à sa connaissance parfaite de nos réflexes habituels.
Ici, nous sommes devant une scène politique où l’illusionniste se nomme le colonialisme.
Pour comprendre quelles illusions il peut produire sur nos sens, il faut dire ce que nous sommes à ses yeux – comme échantillons psychologiques – ce qu’il est, lui-même, à nos yeux sur le plan de nos excitations morales et politiques.
Il n’est pas difficile de préciser les choses au moins sur ce second point : le colonialisme campe aux yeux de chaque musulman le personnage de Satan.
Ce qu’il faut ajouter tout de suite, c’est que le colonialisme le sait fort bien.
Il sait en outre beaucoup de choses sur nous que nous ignorons nous-mêmes et en particulier les automatismes de nos comportements.
Par exemple, il sait que lorsque le chaïtan dira que deux et deux font quatre, les musulmans diront ce n’est pas vrai puisque c’est le chaïtan qui le dit.
Par contre si une voix tenue pour » véridique » dit deux et deux font trois les musulmans diront c’est vrai puisque c’est une voix » véridique » qui le dit.
Cette disposition en milieu musulman, à élaborer ses jugements non pas dans l’univers-idées mais dans l’univers personnes est parfaitement connue du colonialisme.
Son action sur une carte politique utilise constamment les données d’une carte psychologique.
Toute la technique des erreurs induites est basée là-dessus.
Ses résultats sont presqu’infaillibles dans un monde où l’idée doit s’appuyer sur la chose et la personne pour marcher.
L’illusionniste virtuose qui est sur la scène, pas tout à fait sur la scène mais dans la cage du souffieur de manière à être soustrait à nos regards, n’a plus qu’à faire surgir autant d’illusions qu’il voudra devant une salle conditionnée déjà dans sa psychologie même.
Et c’est le défilé qui commence, à l’est et à l’ouest du monde musulman, là où il est nécessaire de faire surgir une contrerévolution sous les apparences d’une révolution.
Le monde musulman actuel compte plus d’une déviation de ce genre. Le Pakistan doit son existence à ce genre de déviation c’est-à-dire à une erreur induite dans le psychisme d’une conscience musulmane conditionnée, hypnotisée par un » Zaïm ».
Le » Zaïm » ne sert pas seulement à dévier les énergies révolutionnaires mises en mouvement; il sert aussi d’interrupteur dans un courant idéologique unificateur incompatible avec la politique de morcellement appliquée au monde musulman.
Au demeurant, il n’est pas nécessaire que le » Zaïm » soit dans le coup. MESSALI Hadj à sûrement joué un rôle innocemment.
Son comportement a été simplement conforme au fichier du colonialisme. Il a forrné à son école cette multitude de » Zaïmillous » qui l’a finalement tué lui-même et trahi la révolution qu’il renia, lui-même, par orgueil. Mais Abbane Ramdhan était sûrement dans le coup. Son curieux comportement ne laisse aucun doute à cet égard.
Jusqu’à la dernière minute de sa vie, il s’est prêté au jeu de l’illusionniste pour décapiter la révolution de la Direction qui avait lancé son volant le 1er novembre 1954, pour usurper son pouvoir et tenter de l’utiliser contre la révolution elle-même.
Il arrive aussi que l’homme politique, dans le monde musulman ne soit pas le petit être ambitieux et vénal qui campe le » Zaïm » sur la scène politique. Il faut être un » chef » authentique capable de promouvoir une grande idée capable d’exercer sur les masses l’attraction irrésistible d’un but élevé et grandiose.
Naturellement, l’idée a été évaluée à sa juste valeur et du premier regard par les spécialistes de la lutte idéologique.
C’est sur la personne qui l’incarne aux yeux de la foule, sur le »Chef » que ces spécialistes vont se livrer à l’examen le plus minutieux pour détecter toutes ses fissures. C’est sur ces fissures que le colonialisme placera ses soupapes à double effet :
1) D’une part, pour empêcher le rayonnement de l’idée et de la personne même du chef de parvenir à la conscience des masses.
2) Et surtout pour que l’image réelle du travail de l’idée ne revienne pas au » Chef » pour lui permettre de suivre sa marche effective, afin d’apporter à cette marche les corréctifs et les mises au point jugés nécessaires.
En sorte que la lutte se poursuivra sans » Radar » donnant au chef à chaque instant une infor1nation complète sur ces exigences lorsque l’idée et sa propre personne sont confrontées avec la réalité de cette lutte.
Finalement le » Chef » peut devenir prisonnier de son propre système devenu un simple système de soupapes sous le contrôle du colonialisme.
Le » Chef » est conduit ainsi à son auto-destruction par un mécanisme qu’il croit contrôler et qui, en fait, le contrôle.
Cette auto-destruction n’est pas toujours, ni même souvent une fin chamelle mais une échéance politique du chef graduée de manière à dégager, à dévaloriser l’idée qu’il incarne par ses fautes, c’est-à-dire en réalité par des »erreurs induites » introduites dans sa politique grâce au système de soupape.
La fin d’une Soekarno ou d’un N’Krumah a été une pénible auto-destruction. Ce ne sont que deux cas parmi d’autres.
En somme, le système de soupapes fonctionne pour le compte du colonialisme comme un système inducteur des erreurs induites et, au besoin, il devient système de protection de ces erreurs contre toute velléité critique.
Il n’est pas question de laisser place à la critique dans la vie politique des pays musulmans surtout quand il s’agit de maintenir une contre-révolution en cours en train de se faire dans l’ombre nécessaire à son déroulement ou bien pour maintenir dans l’ombre ses causes quand elle est déjà faite.
Le meilleur allié des maîtres de la lutte idéologique, des mauvais accoucheurs de révolution, c’est l’ombre, c’est le silence.
Curieux, dans les milieux du GPRA au Caire pendant les années de la révolution algérienne, le mot d’ordre qu’on faisait circuler c’était :
Taisez-vous, ne parlons pas … le colonialisme nous écoute. C’était un chef-d’oeuvre des maîtres de la lutte idéologique.
Une touche d’artistes qui savent jouer sur notre corde sensible. Dans une autre circonstance, j’écoutais – quelques jours , après la rupture de l’Union Syro-Egyptienne – une critique, je crois, sur l’antenne de radio-Alep. Tant que la critique ne pouvait que toucher, dévaloriser, dégrader l’idée de l’union, ça marchait: on entendait clairement chaque mot. Dès que la critique aborda le problème du système de soupapes qui servit à induire dans la politique arabe les » erreurs induites » fatales de l’Union, les mots disparurent dans le brouillard. Un brouillage les emporta. Etait-ce de la 6ème Flotte ou de TEL-A VIV directement, il n’importe.
Jusqu’où durera cette situation? il n’y a pas lieu de se risquer dans des prophéties le plus souvent démenties par les événements.
Il ne s’agit donc pas de prédire tel ou tel événement susceptible de mettre fin à cette situation mais de ramener celle-ci à sa cause psycho-sociologique et montrer ensuite comment elle finira avec elle.
Nous avons déjà, chemin faisant désigné les deux sortes d’erreurs qui peuvent affecter nos processus révolutionnaires : l’erreur inhérante et l’erreur induite. Mais leur cause est commune. Elle réside dans notre psychologie : notre esprit est soumis au despotisme de la chose et de la personne.
Cette cause cessera lorsque la souveraineté des idées sera restaurée dans notre univers culturel. Alors les jugements d’une manière générale et dans le domaine politique, d’une façon particulière, prendront ou reprendront le caractère systématique et généralisateur qui permet de fondre d’un coup une multitude de détails dans une unité, de les couler dans une synthèse.
L’esprit post-almohadien, frappé d’atomisme, ne chemine pas en intégrant, en procédent à la synthèse.
L’atomisme, c’est le saut de puce d’un détail à l’autre qui ne permet pas de voir dans une multitude de détails donnée, une certaine situation constituant précisément le problème d’une certaine étape du processus révolutionnaire.
Si bien que le détail demeure indépendant de la situation objective que nous vivons. Il s’ajoutera plutôt à une situation subjective comme un grain s’ajoutant au chapelet de notre tête.
Combien les maîtres de la lutte idéologique n’ont-ils pas ajouté de ces grains d’ambre au chapelet de notre tête ! Les noms de Abbane Ramdhane dans la révolution algérienne, celui de G. Habache dans la révolution palestinienne sont autant de grains.
Le temps n’est pas encore passé où les foules manifestaient en 1919, dans les rues du Caire au cri : Plutôt protectorat avec Zaghloul que l’indépendance avec Adli Pacha.
Ces hérésies se reproduiront tant que notre univers culturel sera gouverné par la chose ou la personne.
Les maîtres de la lutte idéologique savent qu’il est plus aisé de composer avec une idole qu’avec une idée.
Leurs épigones indigènes sont du même avis : ils savent qu’on trafique plus aisément avec des hommes.
L’essentiel pour les uns et les autres c’est de ne pas laisser un processus révolutionnaire, se centrer sur une idée.
Et l’on comprend l’instant de délivrance que les uns et les autres [vivent]3 avec le livre de F. FANON sur la révolution algérienne parce qu’il réduit le schéma révolutionnaire à un simple » acte de violence ».
Sans peut-être s’en douter, il a débarassé les zaïmes et les zaïmillous du souci de penser et les a surtout débarassés du complexe de culpabilité à l’égard des idées trahies.
Mais les idées trahies se vengent. On le voit dans le monde musulman.
1) J.F. Revel: ni Marx, ni Jésus ed. Laffont Paris 1970.
2) Nous ne citons pas, chaque fois, des noms de lieux et de personne vue que
les acteurs des évènements que nous analysons sont encore vivants.
3) addenda de l’éditeur.
A suivre



