Articles et Etudesslider

Les conditions de la renaissance de Malek Bennabi (4)

La civilisation est un ensemble de relations entre le domaine biologique, relatif à la naissance de son ossature et son affermissement, d’un côté, et le domaine intellectuel relatif à la naissance de son âme et à son développement, de l’autre. Lorsque nous acheton


Elle ne peut, autrement dit, vendre son âme, ses idées, ses richesses exclusives et ses goûts. Ce foisonnement d’idées et leurs sens impalpables se trouvent dans les livres ou dans les institutions. A défaut, tous ces produits que nous livre cette civilisation demeurent inconsistants, sans âme ni objectif. Elle nous offre, en particulier, ce fabuleux nombre de rapports indicibles que chaque civilisation insère à l’intérieur de ses choses et de ses idées, d’un côté, et entre ces deux ensembles et l’homme, de l’autre. En recourant à la terminologie biologique, nous aboutissons au fait que la civilisation est un ensemble de relations entre le domaine biologique, relatif à la naissance de son ossature et son affermissement, d’un côté, et le domaine intellectuel relatif à la naissance de son âme et à son développement, de l’autre. Lorsque nous achetons ses produits, la civilisation nous offre sa configuration et son corps, mais jamais son âme.
D’un point de vue quantitatif: l’impossibilité ne sera pas moindre. Il n’est pas possible d’imaginer ce grand nombre de choses que nous achetons, ni de trouver les fonds pour les payer.
Si on admet la possibilité d’agir ainsi cela conduira inexorablement à une double impossibilité. Nous arriverons à ce que j’appelle la « civilisation choséiste ». Ce qui aboutit, en outre, à « l’entassement » de ces produits de la civilisation. Il est clair que le monde musulman s’affaire depuis un demi-siècle à réunir des tas de produits de la civilisation, plus qu’il n’œuvre à bâtir une civilisation ; une telle opération aboutira tacitement à un résultat quelconque, en vertu de ce qu’on appelle la loi des grands nombres, c’est-à-dire la loi du hasard. Un énorme tas de produits toujours en constante croissance peut réaliser à long terme et involontairement une « situation de civilisation ».

Mais nous constatons la grande différence entre cette situation civilisationnelle et une expérience planifiée comme celle engagée par la Russie depuis quarante ans et la Chine depuis dix ans. Cette expérience démontre que la réalité sociale est soumise à une certaine méthode technique qui lui applique les lois de la  »chimie biologique » et de la  »dynamique spéciale », aussi bien dans sa formation que dans son développement.
On sait que l’opération de la désintégration naturelle de l’uranium ne peut être intégrée dans la mesure du temps de l’homme puisqu’une certaine quantité de cette matière,supposons un gramme, se désintègre en moitié naturellement au cours de quatre milliards et quatre cents millions d’années.
L’usine de traitement chimique est a1·rivée à effectuer cette opération technique en quelques secondes.
Par analogie, nous notons que les facteurs d’accélération du mouvement naturel commencent à jouer pleinement leur rôle dans les études sociales, comme l’indique l’indélébile expérience japonaise. Ainsi, de 1868 à 1905, le Japon est passé d’une ère du moyen âge – la période que j’ai appelée la  »pré-civilisation » – à la civilisation moderne. Le monde musulman veut franchir la même étape. Il veut, en d’autres termes, accomplir la mission de catalyser la civilisation dans une durée déterminée. Aussi, lui faut-il puiser chez le chimiste sa méthode. Il décompose, en premier lieu, les produits qu’il veut soumettre aux analyses. Si l’on emprunte, ici, cette voie, on admet de là que la formule analytique suivante est applicable sur tout produit de la civilisation: Produit de la civilisation: Homme + Sol + Temps.
Par exemple, dans le cas de l’ampoule où l’homme est derrière l’opération scientifique et industrielle dont elle est le produit, le sol s’insère dans ses éléments comme conducteur et neutre et il intervient grâce à son élément initial dans la naissance organique de l’homme. Le temps apparaît dans toutes les opérations biologiques et technologiques, il produit la lampe avec le concours des deux premiers facteurs: l’Homme et le Sol, en l’occurrence.
La formule est valable pour tout produit de la civilisation. En examinant ces produits, selon la méthode de l’addition utilisée en arithmétique, nous aboutissons nécessairement à trois colonnes à relation fonctionnelle: Civilisation= Homme +Sol+ Temps.
Sous cet aspect, la formule indique que le problème de la civilisation se décompose en trois problèmes préliminaires: problème de l’homme, problème du sol et problème du temps. Ce n’est pas en entassant les produits d’une civilisation qu’on peut bâtir une civilisation, mais en réglant ces trois problèmes dans leur fondement. Il n’empêche que cette formule soulève lors de son application une opposition d’importance: si la civilisation, dans son ensemble, est le produit de l’Homme, du Sol et du Temps, pourquoi cette synthèse n’intervient pas spontanément là où ces trois facteurs sont disponibles? C’est un étonnement que dissipe notre rapprochement avec l’analyse chimique.
L’eau, en réalité, est le produit de l’hydrogène et de l’oxygène réunis. Malgré cela, ces deux constituants ne la créent pas spontanément. Il est dit que la composition de l’eau est soumise à une certaine loi qui nécessite l’intervention d’un  »catalyseur », sans quoi l’opération de l’eau ne peut s’effectuer.
Analogiquement, nous pouvons dire: il existe ce qu’on peut appeler le  »catalyseur de la civilisation », c’est-à-dire l’élément qui influe sur la combinaison des trois facteurs. Comme l’indique l’analyse historique qui sera abordée en détail, cette synthèse existe effectivement, et que traduit l’idée religieuse qui a toujours accompagné la synthèse de la civilisation au cours de l’histoire. Si ces considérations sur la réaction biochimique et sur la dynamique de la réalité sociale s’avéreront justes, il nous est possible de planifier d’une certaine façon son évolution comme un enchaînement matériel dont nous connaissons la loi. En même temps, il nous pe1·n1et de mettre fin à certaines erreurs propagées par ce qu’il convient d’appeler la  »littérature de combat » dans le monde musulman, laquelle approuve implicitement la tendance vers  »l’entassement ».
De cette littérature qui fait montre parfois d’une foi énergique et d’une authenticité sincère,  »l’entassement » se déplace du domaine des simples évènements, nés du hasard, vers le domaine de l’idée orientée. Nous l’avons digérée en gros et nous l’avons adoptée dans notre comportement. Lisons par exemple cette phrase:  »Le Monde arabe a emprunté la voie de cette civilisation que les gens appellent  »civilisation occidentale », mais il s’agit, en fait, d’une civilisation humaine qui puise ses ressources dans de nombreuses civilisations humaines dont la civilisation araboislamique. Les Orientaux et les Occidentaux, athées et croyants, ont participé et participent toujours à son enrichissement. Pour le Monde arabe il n’est point possible de rebrousser chemin. »
Nous apprécions sûrement la beauté du style littéraire et la mélodie de la rime de ce passage, mais ce que je crains le plus c’est qu’il traduise un optimisme qui tend à minimiser la gravité de la question dans nos esprits. Ce que je crains le plus dans une euphorie pareille, c’est son soutien aux tendances regrettables vers  »l’entassement » dans le Monde musulman et à leur multiplication.


* Nous avons sciemment évité d’utiliser, dans cette équation, le terme « matière ». Nous lui avons préféré le vocable de « sol ». Le but de ce choix est de lever toute équivoque qui peut naître du mot « matière ». Dans son sens éthique, il est opposé au terme « spirituel ». Dans le domaine de la science, le mot s’oppose à « énergie ». Pris dans sa portée philosophique, il désigne l’opposé d’ idéalisme. A l’inverse, le terme « sol » n’a connu que peu d’extension. II a gardé, étymologiquement, une simplicité qui le qualifie pour désigner avec plus de précision ce sujet social. Néanmoins, ce terme inclut, ici, avec cette simplicité, une expression juridique relative à la législation des terrains dans n’importe quel pays et une forme technique liée aux méthodes de son utilisation. Ces deux expressions expriment le problème du sol.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page