Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (partie 2)
Le Traité de paix et d’amitié de 1786–1787 inaugura une période de stabilité diplomatique remarquable entre le Royaume du Maroc et les États-Unis. Alors que le XIXᵉ siècle fut marqué par les guerres napoléoniennes, l’expansion coloniale européenne, la montée des impérialismes et la transformation de l’économie mondiale, les relations entre Rabat et Washington demeurèrent exceptionnellement stables

II. Le Traité de paix et d’amitié de 1786–1787 : fondement juridique d’une relation exceptionnelle
Si la reconnaissance de facto des États-Unis par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en décembre 1777 constitue l’acte fondateur des relations maroco-américaines, c’est la signature du Traité de paix et d’amitié (Treaty of Peace and Friendship) en 1786, ratifié par le Congrès des États-Unis en juillet 1787, qui transforma une initiative diplomatique en une alliance durable fondée sur le droit international. Ce traité demeure aujourd’hui le plus ancien accord international des États-Unis encore en vigueur, fait unique dans l’histoire diplomatique américaine (U.S. Department of State, Office of the Historian, n.d.).
Une diplomatie de la confiance
À la fin de la guerre d’Indépendance, les États-Unis se trouvaient confrontés à un défi majeur : assurer la sécurité de leur commerce maritime. Désormais privés de la protection de la Royal Navy britannique, les navires américains devaient négocier directement avec les puissances riveraines de la Méditerranée. Pour les dirigeants américains, le Maroc représentait un partenaire privilégié en raison de sa stabilité politique, de sa position géographique au détroit de Gibraltar et de la volonté clairement exprimée par Mohammed III d’établir des relations fondées sur la réciprocité.
Le choix du diplomate Thomas Barclay pour conduire les négociations fut déterminant. Homme d’affaires expérimenté et proche des principaux dirigeants américains, Barclay arriva au Maroc en 1786 muni d’instructions rédigées par Thomas Jefferson, alors ministre des États-Unis en France, et John Adams, ministre à Londres. Les négociations progressèrent rapidement grâce à l’attitude conciliante du souverain marocain, qui souhaitait institutionnaliser une relation déjà engagée depuis plusieurs années (Parker, 1983 ; Miller, 2013).
Contrairement aux pratiques diplomatiques de l’époque, souvent marquées par des rapports de force asymétriques, les discussions se déroulèrent dans un climat de respect mutuel. Les deux parties poursuivaient un objectif commun : garantir la liberté du commerce, la sécurité de la navigation et la protection réciproque de leurs ressortissants.
Un traité en avance sur son temps
Le traité signé le 23 juin 1786 comprenait vingt-cinq articles qui régissaient les principales dimensions des relations bilatérales. Il garantissait notamment :
- La liberté de navigation pour les navires des deux pays ;
- La protection des équipages en cas de naufrage ;
- Le traitement équitable des marchands ;
- Des procédures d’arbitrage en cas de litige ;
- Le respect des personnes et des biens ;
- La coopération contre les actes de piraterie.
Ces dispositions apparaissent aujourd’hui comme remarquablement modernes. Elles traduisaient une conception des relations internationales fondée sur la sécurité juridique, la liberté des échanges et la confiance réciproque plutôt que sur la coercition.
Comme le souligne Richard B. Parker (1983), le traité maroco-américain constitue l’un des premiers exemples d’un accord bilatéral moderne entre un État musulman et une puissance occidentale émergente, négocié sur la base d’une stricte égalité souveraine.
La vision stratégique de Mohammed III
L’importance du traité ne saurait être comprise sans prendre en considération la personnalité de Mohammed III. Le souverain alaouite ne considérait pas les relations extérieures comme une simple succession d’accords commerciaux. Elles participaient d’un projet plus vaste visant à consolider l’indépendance du Royaume dans un environnement dominé par les ambitions impériales européennes.
En diversifiant les partenaires du Maroc, il limitait l’influence de chacune des grandes puissances tout en renforçant la marge de manœuvre diplomatique du Royaume. Cette politique d’équilibre, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la diplomatie marocaine, constitue l’une des constantes de l’action extérieure de la monarchie alaouite.
À cet égard, le traité avec les États-Unis peut être interprété comme l’expression précoce d’une diplomatie multipolaire avant la lettre. Loin de s’inscrire dans une logique d’alignement, il témoignait de la volonté marocaine d’entretenir des relations équilibrées avec des partenaires diversifiés, en fonction des intérêts supérieurs de l’État.
Jefferson, Adams et la perception américaine du Maroc
Du côté américain, le traité contribua également à façonner une image particulièrement positive du Maroc parmi les dirigeants de la jeune République. Thomas Jefferson et John Adams voyaient dans le Royaume un interlocuteur fiable, capable de respecter les engagements internationaux dans une période où la stabilité diplomatique demeurait rare.
Cette confiance se traduisit rapidement par l’établissement d’une représentation diplomatique permanente à Tanger, première propriété diplomatique acquise par les États-Unis à l’étranger. Aujourd’hui encore, l’ancienne Légation américaine de Tanger constitue un symbole vivant de cette histoire commune et un témoignage matériel de l’ancienneté des relations bilatérales.
Une continuité remarquable
L’élément le plus remarquable demeure sans doute la longévité du traité lui-même. Alors que la plupart des alliances conclues à la fin du XVIIIᵉ siècle ont disparu ou ont été profondément remaniées, le Traité de paix et d’amitié entre le Maroc et les États-Unis demeure juridiquement en vigueur. Cette permanence reflète non seulement la solidité des institutions des deux pays, mais aussi la capacité de leur relation à évoluer sans rompre avec ses fondements.
Cette continuité historique constitue un cas presque unique dans les relations internationales. Elle illustre ce que l’on pourrait appeler une diplomatie de la durée, où les changements de gouvernements, les révolutions technologiques, les guerres mondiales et les recompositions géopolitiques n’ont jamais remis en cause le socle de confiance établi à la fin du XVIIIᵉ siècle.
En ce sens, le traité de 1786–1787 ne représente pas seulement un document juridique. Il est devenu un véritable lieu de mémoire diplomatique, rappelant que certaines relations internationales peuvent transcender les contingences politiques pour s’inscrire dans le temps long de l’histoire.
III. Le XIXᵉ siècle : la consolidation d’une amitié durable entre deux jeunes puissances atlantiques
Le Traité de paix et d’amitié de 1786–1787 inaugura une période de stabilité diplomatique remarquable entre le Royaume du Maroc et les États-Unis. Alors que le XIXᵉ siècle fut marqué par les guerres napoléoniennes, l’expansion coloniale européenne, la montée des impérialismes et la transformation de l’économie mondiale, les relations entre Rabat et Washington demeurèrent exceptionnellement stables. Cette permanence ne résultait ni d’une alliance militaire ni d’une dépendance économique, mais d’une convergence durable d’intérêts, d’un profond respect de la souveraineté et d’une confiance mutuelle construite au fil des décennies.
À l’aube du XIXᵉ siècle, les États-Unis étaient encore une jeune République cherchant à consolider leur place dans le système international. Le Maroc, pour sa part, demeurait l’un des rares États musulmans à avoir conservé son indépendance politique face aux ambitions des puissances européennes. Cette situation favorisait une relation fondée sur l’égalité juridique, une caractéristique exceptionnelle dans un siècle dominé par les logiques impériales (Pennell, 2000 ; Miller, 2013).
Le Maroc dans la politique méditerranéenne des États-Unis
Après leur indépendance, les États-Unis accordèrent une attention croissante à la Méditerranée. L’ouverture des routes commerciales vers le Levant et l’Afrique du Nord exigeait une présence diplomatique active dans la région. Le Maroc occupait une place stratégique de premier ordre en raison de sa position à l’entrée du détroit de Gibraltar, véritable carrefour entre l’océan Atlantique et la Méditerranée.
Contrairement aux Régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli, avec lesquelles les États-Unis connurent plusieurs crises maritimes au début du XIXᵉ siècle, le Royaume du Maroc demeura un partenaire stable. La fidélité du Sultan aux engagements pris dans le traité de 1786 renforça progressivement la confiance des autorités américaines. Cette différence explique en partie pourquoi les premières interventions militaires américaines en Méditerranée visèrent les États barbaresques en conflit avec Washington, tandis que le Maroc conserva des relations pacifiques avec la jeune République.
Cette distinction contribua à façonner une image particulièrement favorable du Maroc au sein des cercles diplomatiques américains. Les rapports consulaires de l’époque décrivent le Royaume comme un interlocuteur fiable, attaché au respect des accords internationaux et soucieux de préserver la liberté des échanges commerciaux.
Tanger : un laboratoire de la diplomatie américaine
La ville de Tanger acquit progressivement une importance particulière dans la politique étrangère des États-Unis. Située au carrefour des routes atlantiques et méditerranéennes, elle accueillit l’une des premières représentations diplomatiques permanentes américaines hors du continent.
L’installation de la Légation américaine à Tanger revêtait une forte portée symbolique. Elle témoignait de la volonté de Washington d’inscrire sa présence dans un espace stratégique où se croisaient les intérêts britanniques, français, espagnols et ottomans. Plus encore, elle traduisait la confiance accordée au Maroc comme partenaire diplomatique de long terme.
La Légation américaine de Tanger, offerte en 1821 par le Sultan Moulay Slimane, demeure aujourd’hui un symbole unique : il s’agit du plus ancien bâtiment diplomatique américain situé hors des États-Unis encore consacré à la diplomatie et à la mémoire de cette relation exceptionnelle. Ce geste illustrait une fois de plus la singularité des liens entre les deux pays, fondés sur une confiance qui dépassait les intérêts immédiats.
Une diplomatie fondée sur la continuité
L’une des caractéristiques majeures de la politique étrangère marocaine au XIXᵉ siècle réside dans sa remarquable continuité. Les souverains alaouites qui succédèrent à Mohammed III – Moulay Yazid, Moulay Slimane, Abd al-Rahman, Sidi Mohammed IV puis Hassan Ier – maintinrent les engagements pris envers les États-Unis, malgré les profondes transformations de l’environnement international.
Cette permanence reflétait une conception particulière de l’État. Contrairement à de nombreux pays où les changements de dirigeants entraînaient une remise en cause des alliances, la monarchie alaouite privilégiait une vision de long terme de la diplomatie. Les traités engageaient le Royaume au-delà des personnes, traduisant la continuité de l’institution monarchique elle-même.
Cette stabilité impressionna les observateurs américains. Dans plusieurs correspondances diplomatiques conservées aux National Archives, les représentants des États-Unis soulignent la constance de la politique marocaine et la fiabilité des engagements pris par les souverains alaouites.
Le Maroc face à la pression coloniale européenne
Le XIXᵉ siècle fut également celui de l’expansion impériale européenne. La conquête française de l’Algérie en 1830, les ambitions espagnoles sur les côtes marocaines et la rivalité entre Londres, Paris et Madrid placèrent progressivement le Royaume dans une situation géopolitique délicate.
Dans ce contexte, les relations avec les États-Unis prirent une signification particulière. Certes, Washington n’était pas encore une puissance mondiale capable de contrebalancer directement l’influence européenne. Néanmoins, l’existence d’un partenaire transatlantique indépendant renforçait la marge diplomatique du Maroc. Les autorités marocaines comprenaient qu’une diversification des relations extérieures constituait l’un des meilleurs moyens de préserver leur souveraineté.
Cette stratégie de diversification préfigure ce que la diplomatie marocaine contemporaine met aujourd’hui en œuvre à travers ses partenariats avec l’Europe, les États-Unis, l’Afrique, les pays du Golfe et l’Asie. Il existe ainsi une remarquable continuité entre la vision de Mohammed III au XVIIIᵉ siècle et celle du Royaume au XXIᵉ siècle.
Les fondements d’une relation appelée à durer
À la fin du XIXᵉ siècle, les échanges économiques entre le Maroc et les États-Unis demeuraient modestes en comparaison de ceux entretenus avec les puissances européennes. Pourtant, la relation bilatérale possédait déjà un atout essentiel : la confiance politique.
Alors que les intérêts commerciaux fluctuaient au gré des marchés internationaux, le capital diplomatique accumulé depuis 1777 continuait de produire ses effets. Cette confiance allait se révéler déterminante au siècle suivant, lorsque les États-Unis deviendraient une puissance mondiale et que le Maroc entrerait dans une nouvelle phase de son histoire, marquée par le protectorat, la Seconde Guerre mondiale puis le recouvrement de son indépendance.
Loin d’être une simple parenthèse entre le traité fondateur de 1786 et les grandes transformations du XXᵉ siècle, le XIXᵉ siècle apparaît ainsi comme une période de consolidation. C’est durant ces décennies que furent établies les habitudes de coopération, le respect des engagements et la proximité diplomatique qui expliquent, encore aujourd’hui, la résilience exceptionnelle des relations maroco-américaines.
A suivre
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



