
L’encadrement du champ religieux : La gestion du fait religieux a été longtemps dominée par les préoccupations sécuritaires. La conjonction de la révolution Islamique en Iran et des événements que connurent les villes de Casablanca, Nador et Marrakech en 1984 a été suffisamment convaincante pour que le pouvoir porte son attention sur le phénomène Islamiste, et décide de le soumettre au contrôle par le biais d’une restructuration du champ religieux.
Le pouvoir était devenu conscient qu’il devait recourir à d’autres éléments pour renforcer sa stratégie de contrôle, face à la montée de l’islamisme politique qui risquait de remettre en cause les règles établies jusque-là et respectées.11
Cette prise de conscience allait donner naissance à une nouvelle approche d’assimilation positive du mouvement islamiste, traduite par cette déclaration de l’ancien ministre des Habbous à l’occasion de l’ouverture de la première session de l’université d’été sur le réveil islamique en Septembre 1990:” Il nous faut absolument nous intéresser au réveil islamique sans nous y opposer ou combattre ses parasites, comme d’autres l’on fait dans certains pays musulmans par ignorance de la religion, de la politique et de la morale (…) Il faut considérer ce mouvement comme un élément positif pouvant servir à réformer la société”.12
Cette approche ne pouvait être complétée qu’en oeuvrant “progressivement par le biais de l’éducation et de l’enseignement religieux (…) afin de nous rassurer sur notre religion, que certains veulent présenter comme figée, en la réduisant au monothéisme et à la jurisprudence”13. L’encadrement du champ religieux sera imprégné par la nouvelle vision moderniste que Sa Majesté le Roi Mohammed VI cultive des rapports entre Islam, monde et politique. Une vision qui a constitué jusqu’à présent un rempart contre les velléités déviationnistes tout en préservant l’identité collective du peuple marocain.
Ainsi, Sa Majesté le Roi Mohammed VI-que Dieu le Protége- a mis en place un vaste programme de réformes visant la modernisation des institutions religieuses avec pour, entre autres objectifs, le renforcement de la sécurité spirituelle des marocains, la protection de la jeunesse des extrémismes et la préservation de la personnalité religieuse de la Nation dans le respect des autres convictions religieuses.
- L’organisation du corps des Ouléma14 :
Cette organisation a consisté à créer une structure pyramidale qui englobe tous les Oulémas.15 Cette structure comprend un conseil supérieur des Oulémas présidé par le Roi et plusieurs conseils régionaux.16
Elle est appelée à faire face au défi islamiste, et de soutenir la surenchère idéologique, en évitant de succomber à toute tentation politique; la mise en garde vint du Souverain lui même : “
Nous devons passer à l’exécution, mais attention aux déviations sous la pression des facteurs conjoncturels ou passionnels ( … ) attention à ne pas être emportés par les courants de la passion ou de la conjecture ( … ) la mise en garde est le devoir du père, du roi et du commandeur des croyants”.17
L’organisation du corps des Oulémas s’est concrétisée également par la création du conseil supérieur et des conseils régionaux des Oulémas, en vertu du dahir du 8 avril 1981. Ce dahir, qui met d’abord en relief le statut d’Amir Al Mouminine, détermine la mission dont les Oulémas sont investis. Ceux ci sont ainsi tenus de faire connaître l’Islam et montrer que son enseignement répond aux besoins de l’humanité, en tout temps et en tout lieu, à la fois dans l’ordre spirituel et le domaine temporel. Les oulémas doivent démontrer également que
l’islam dispense de recourir à des doctrines ou idéologies qui ne présentent aucune affinité avec les valeurs qui constituent l’identité de la nation marocaine.18
Après les événements du 16 mai, on a assisté à une valorisation du rôle des Ouléma par le biais d’une stratégie de dynamisation structurelle, et d’une participation effective à la gestion du fait religieux. C’est dans ce cadre que s’inscrit le discours royal du Vendredi 30 avril 2004, prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a appréhendé le champ religieux dans ses pourtours spirituels et ses aspects organisationnels.
Fidèle à sa conception conciliatrice entre tradition et modernité, Sa Majesté le Roi- Que Dieu le protège- a demandé au Conseil Supérieur des Oulémas d’allier érudition religieuse et ouverture sur la modernité. Les conseils régionaux se sont vus chargés de l’instauration d’une action de proximité et d’attention surtout vis à vis des jeunes dont le besoin se fait lourdement sentir de protéger leur foi, et leur esprit contre les
égarés et les mystificateurs.
Le Souverain a par ailleurs invité “ La Rabita Mohammedia des Oulémas du Maroc ”, à laquelle il a bien voulu donner son nom, à sortir de sa léthargie19 ; Sa Majesté a ainsi précisé que “ dans la même volonté de réforme et de modernisation, nous avons créée la Ligue Mohammedia des Oulémas en remplacement de leur instance antérieure.
Ce faisant, nous comptons fédérer au sein de cette nouvelle structure toutes les potentialités et les compétences religieuses que recèle notre pays. Notre souhait est que cette entité puisse remplir sa mission dans un esprit de complémentarité et en parfaite synergie avec les composantes de l’édifice religieux rénové, dont nous avons posé les jalons”.20 La Rabita Mohammedia des Oulémas n’a pas tardé à mettre en exécution les orientations Royales qui lui permettent d’être un acteur actif dans le champ religieux, et contribuer à la promotion d’un Islam modéré. Ainsi, cette institution religieuse a commencé à prendre plusieurs initiatives notamment l’organisation de conférences et de rencontres scientifiques nationales et internationales à l’instar du colloque sur les finalités de la charia et le contexte international contemporain, organisé en 2012 à Rabat.

Ces activités tendent surtout à mettre en valeur l’expérience marocaine. De même, la Rabita a lancé une plateforme scientifique électronique destinée à la diffusion du savoir religieux modéré à travers une explication efficace, fonctionnelle et modérée des textes religieux.
L’installation du nouveau conseil supérieur des Oulémas est considérée comme la mesure la plus importante dans le cadrede la restructuration du champ religieux. Présidé par Sa Majesté le Roi en personne, et composé de seize membres parmi les Oulémas éminents du pays, ce conseil assurera l’encadrement de la politique religieuse au Maroc. Ce conseil est désormais chargé de l’examen des questions qui lui sont soumises par Sa Majesté le Roi, et la supervision de l’action des conseils locaux, en veillant à l’orientation de ses activités, et à la dynamisation de son rôle dans le cadre de la vie religieuse des citoyens. Le conseil est appelé, également, à constituer en son sein une commission chargée d’étudier les demandes d’avis juridiques (Fatwas), et qui doivent recevoir l’aval d’Amir Al Mouminine. En effet, pour faire face au phénomène de la multiplication des initiatives religieuses individuelles, il a été indispensable de mettre en place une instance de régulation des normes religieuses appelée “Hay’at al iftae”. Et le Souverain a été explicite sur ce point en affirmant que “…Notre but est de mettre cette prérogative à l’abri des intrus et autres imposteurs qui se placent en marge du cadre religieux institutionnel, incarné par la Commanderie des Croyants, dont Nous sommes dépositaires”; Parallèlement à la création du conseil supérieur des Oulémas, trente présidents des conseils locaux des Oulémas ont été nommés dans les principales villes du pays.
Chaque conseil est composé de 8 membres excepté ceux de Casablanca, de Fès, de Marrakech, qui sont composés respectivement de 16 et de 12 membres; chaque conseil local dispose de sections dans les différentes provinces et préfectures dépendants de son autorité.
11- Amina Bekkali:”Le pouvoir…” op cit p 169 Amina Bekkali: “Le pouvoir et les islamistes au Maroc: Dieu à partager” .Paris, Ed Armand Colin 1997. P 169.
12- Idem p 172 141
13- Discours de feu SM Hassan II à la première session d’été sur le réveil islamique, septembre 1990;
14- Mohamed Tozy:” Le prince, le clerc et l’Etat: la restructuration du champ religieux au Maroc” in “Intellectuels et militants de l’Islam contemporain” sous la direction de Gilles Kepel et Yann Richard. Ed Seuil 1990 P 73 143 144Amina Bekkali:”Le pouvoir..” op cit p 183
15- Mohamed Tozy:” Le prince..” op cit p 76
16- Dahir du 8 avril 1981
17- Discours de feu Sa Majesté Hassan II lors de la première session du haut conseil des Oulémas. Juin 1992 148 149Amina Bekkali :” Le pouvoir..” op cit p 183
18- Dahir n° 1-80-270 du 8 avril 1981
19- “L’événement” journal hebdomadaire N°604 du 7 au 13 mai 2004 pp4-5
20- Discours Royal du 27 Septembre 2008.
A suivre
Mohammed Jelmad



