Le Maroc à l’Épreuve des Migrations Irrégulières : Entre Terre de Transit et Porte de l’Europe- par Mohamed Chtatou

Cet article examine le rôle structurel du Maroc en tant que pays de transit pour les migrants subsahariens cherchant à rejoindre l’Europe de manière irrégulière. Il soutient que le Maroc fonctionne comme un « tremplin forcé » — une zone tampon géopolitiquement imposée plutôt qu’une destination choisie — façonnée par la convergence des politiques d’externalisation européennes, de la coopération sécuritaire bilatérale, des trajectoires de développement asymétriques et de l’effondrement de la gouvernance dans les États d’origine des migrants. S’appuyant sur la sociologie politique, les études migratoires, la théorie postcoloniale et les cadres humanitaires, l’article analyse la généalogie historique de la migration de transit marocaine ; l’architecture politique de la coopération UE-Maroc ; les expériences vécues des migrants bloqués ; la sécurisation des frontières ; les réponses politiques intérieures du Maroc, notamment deux campagnes de régularisation ; et les conséquences psychosociales de la liminalité prolongée. L’article conclut que des solutions durables exigent une réorientation fondamentale de la coopération internationale vers des paradigmes centrés sur le développement et fondés sur les droits, plutôt que sur une gestion purement sécuritaire des frontières.
Introduction
La géographie de l’inégalité mondiale n’est nulle part plus lisible qu’au détroit de Gibraltar, où les continents africain et européen sont séparés par à peine quatorze kilomètres d’eau, mais divisés par un abîme économique aux proportions historiques. Pour des milliers de migrants africains subsahariens, ce passage étroit représente le terminus de voyages s’étendant sur des milliers de kilomètres, entrepris à un risque personnel considérable, motivés par l’aspiration à accéder à ce qui est largement perçu sur l’ensemble du continent africain comme l’« Eldorado » européen — un espace prospère, stable et respectueux des droits, porteur d’opportunités (Andersson, 2014 ; Brachet, 2012 ; Collyer, 2007). Le Maroc se tient à ce seuil, et son rôle dans la géographie de la migration contemporaine est devenu l’une des caractéristiques déterminantes de la politique nord-africaine et de la gouvernance des frontières européennes.
Le statut du Maroc en tant que principal pays de transit pour la migration irrégulière n’est pas accidentel, et il n’est pas librement choisi par l’État marocain. Il est, au contraire, une condition géopolitiquement imposée — le résultat de choix politiques européens délibérés qui ont progressivement externalisé les responsabilités de contrôle des frontières vers les États voisins à travers un réseau d’accords bilatéraux, d’incitations financières et de pressions diplomatiques (Collyer, 2016 ; Lavenex & Uçarer, 2004 ; Wolff, 2014). En ce sens, le Maroc fonctionne comme ce que cet article appelle un « tremplin forcé » : un espace à travers lequel les migrants doivent passer et dans lequel ils sont de plus en plus contraints de demeurer, non pas parce que le Maroc offre les conditions d’un établissement durable, mais parce que la fermeture européenne a supprimé l’option du mouvement vers l’avant (Carling, 2002 ; de Haas, 2008).
Les dimensions humaines de cette dynamique sont profondes. Des dizaines de milliers de migrants subsahariens — originaires du Sénégal, du Mali, de Guinée, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Nigeria et de la République démocratique du Congo, entre autres — se trouvent à tous moments bloqués au Maroc dans des conditions de précarité considérable (Médecins Sans Frontières, 2020 ; HCR, 2022). Ils habitent des établissements informels dans les zones forestières proches de Ceuta et Melilla, dans les quartiers urbains de Rabat, Casablanca, Oujda et Tanger, et le long des routes désertiques. Ils font face au racisme, à l’exploitation, aux violences policières, à la détention et au fardeau psychologique d’une suspension indéfinie entre départ et arrivée (Düvell, 2012 ; Lahlou, 2018). Leur sort met en lumière non pas seulement un problème de politique marocaine, mais un échec systémique de la gouvernance mondiale des migrations, enraciné dans les asymétries du pouvoir géopolitique.
Cet article procède en sept sections analytiquement distinctes mais interconnectées. Il retrace d’abord les origines historiques et structurelles de la migration de transit subsaharienne à travers le Maroc. Il analyse ensuite l’architecture de la coopération UE-Maroc en matière de gestion des migrations et sa logique externalisatrice. Une troisième section examine la sécurisation des frontières marocaines et ses conséquences pour les migrants. La quatrième section aborde les réponses politiques intérieures du Maroc, notamment ses campagnes de régularisation de 2014 et 2017. La cinquième section examine les expériences vécues et les dimensions psychosociales de la liminalité migratoire. La sixième section situe le défi migratoire du Maroc dans le contexte plus large de l’économie politique de l’inégalité Nord-Sud. L’article conclut en évaluant des voies prospectives vers une gouvernance migratoire plus juste et plus efficace.
1. Origines Historiques et Structurelles de la Migration de Transit Subsaharienne à Travers le Maroc
L’émergence du Maroc en tant que couloir de migration de transit ne peut se comprendre en dehors de ses relations historiques tant avec l’Afrique subsaharienne qu’avec l’Europe. Depuis l’époque précoloniale, le commerce transsaharien et les mouvements de populations reliaient le Maghreb au Sahel et à l’Afrique de l’Ouest, le Maroc occupant une position nodale stratégique dans les réseaux de commerce, d’enseignement islamique et de mobilité humaine (Lydon, 2009 ; McDougall & Scheele, 2012). Les routes caravanières reliant Fès, Marrakech et Sijilmassa à Tombouctou, Kano et au-delà comptaient parmi les artères les plus importantes du monde prémoderne. Cette connectivité profonde entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne fournit un contexte historique riche aux flux migratoires contemporains, même si l’économie politique de ces flux a été radicalement transformée par le colonialisme, la décolonisation et la mondialisation.
Le phénomène contemporain de la migration de transit subsaharienne à grande échelle à travers le Maroc est essentiellement un développement postérieur aux années 1990, entraîné par l’interaction de plusieurs forces structurelles. Du côté de l’offre, la période post-Guerre froide a vu la fragmentation de plusieurs États d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, l’expansion des conflits armés et l’échec des programmes d’ajustement structurel à générer un développement inclusif (Adepoju, 2006 ; Castles, de Haas & Miller, 2014). L’exclusion progressive des travailleurs subsahariens des marchés du travail du Golfe, le déclin des circuits de migration de travail intra-africains et la saturation des économies informelles urbaines à Dakar, Abidjan, Bamako et Conakry ont généré des populations excédentaires avec des structures d’opportunités locales réduites et des incitations accrues à la migration longue distance (de Haas, 2007).
Du côté de la demande, la transformation structurelle des marchés du travail d’Europe du Sud — notamment dans l’agriculture, la construction et les soins à domicile — a créé une demande persistante de main-d’œuvre migrante peu qualifiée que les travailleurs nationaux refusaient d’occuper (Arango, 2000 ; King, 2000). Cette demande, combinée à la libéralisation des voyages entre les États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), a créé des conditions dans lesquelles la migration à travers le Sahara et le Maghreb vers l’Europe est devenue une stratégie de subsistance rationnelle, si risquée soit-elle, pour des millions d’Africains de l’Ouest et du Centre (Carling, 2007 ; de Haas, 2008).
La position géographique du Maroc en a fait un point de passage inévitable dans ce système migratoire. Sa proximité avec l’Espagne — l’État membre de l’UE le plus proche de l’Afrique — et la présence d’enclaves territoriales espagnoles sur le sol marocain (Ceuta et Melilla) ont créé de puissants facteurs d’attraction pour les migrants convergeant vers le royaume depuis le sud et l’est (Cuttitta, 2014 ; Ferrer-Gallardo, 2008). Le couloir d’Oujda depuis l’Algérie, la côte atlantique depuis Laâyoune et Dakhla au Sahara occidental, et la côte méditerranéenne entre Tanger et Nador sont devenus les principaux entonnoirs géographiques à travers lesquels la pression migratoire a été canalisée (Alioua, 2011 ; Collyer, 2007).
Un point d’inflexion crucial est intervenu au milieu des années 1990 et au début des années 2000 avec le resserrement progressif des contrôles aux frontières européennes, notamment à travers l’opérationnalisation de l’espace Schengen et le renforcement des frontières maritimes et terrestres. À mesure que les voies légales se contractaient et que la surveillance des frontières s’intensifiait sur les routes méditerranéennes centrales et balkaniques, le couloir Maroc-Espagne a gagné une importance relative en tant que voie migratoire (Boswell, 2003 ; de Haas, 2008). Les événements tragiques de septembre 2005, au cours desquels des milliers de migrants ont tenté d’escalader les clôtures de Ceuta et Melilla lors d’assauts collectifs coordonnés — faisant au moins quatorze morts selon les comptes rendus documentés — ont marqué un tournant qui a cristallisé la saillance politique du couloir de transit marocain, tant pour les décideurs politiques européens que marocains (Andersson, 2014 ; Ferrer-Gallardo, 2008).
2. L’Architecture de la Coopération UE-Maroc en Matière de Migration et la Logique d’Externalisation
La transformation du Maroc en zone tampon formelle de la gouvernance des frontières européennes est le produit d’une architecture politique délibérée et soutenue, construite au cours de plus de deux décennies de négociations bilatérales et de cadres multilatéraux. Cette architecture est caractérisée par ce que les chercheurs en politique migratoire de l’UE ont qualifié d’« externalisation » — la stratégie consistant à projeter les fonctions de contrôle des frontières européennes au-delà des frontières territoriales formelles de l’UE grâce à des accords avec des pays tiers (Betts, 2011 ; Lavenex & Uçarer, 2004 ; Wolff, 2014). Dans le cas marocain, l’externalisation a pris de multiples formes institutionnelles et a été intégrée dans le contexte plus large des relations d’association UE-Maroc.
L’accord d’association UE-Maroc de 1996, entré en vigueur en 2000, a établi le cadre formel de relations politiques et économiques privilégiées entre le Royaume et l’Union européenne. Bien qu’ostensiblement axé sur la libéralisation des échanges et la convergence réglementaire, l’accord d’association a créé des canaux par lesquels la gestion des migrations est devenue un élément de plus en plus central du partenariat (Lahlou, 2018 ; Wolff, 2014). L’agenda de Tampere de l’UE de 2000 et les développements politiques ultérieurs en matière de justice et d’affaires intérieures ont explicitement intégré la coopération migratoire avec les pays tiers comme objectif stratégique, encadrant le Maroc et d’autres États maghrébins comme partenaires essentiels dans la « gestion » des flux migratoires indésirables (Collyer, 2016).
La formalisation la plus significative du rôle de zone tampon du Maroc est intervenue avec le Partenariat pour la mobilité UE-Maroc de 2013, qui a établi un cadre global de coopération en matière de migration, d’asile et de gestion des frontières (Khachani, 2016 ; Wolff, 2014). L’asymétrie du Partenariat pour la mobilité est révélatrice : bien qu’il comprenne des dispositions relatives à la mobilité légale des ressortissants marocains vers l’Europe et à la coopération en matière de gouvernance migratoire liée au développement, son architecture opérationnelle a été principalement orientée vers la sécurité, axée sur le renforcement de la capacité du Maroc à intercepter, détenir et renvoyer les migrants irréguliers avant qu’ils n’atteignent le territoire européen (de Haas, 2014 ; Lahlou, 2018).
D’importants transferts financiers européens ont opérationnalisé ce partenariat. À travers les itérations successives de l’Instrument européen de voisinage, du Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique (FFUA) et du financement bilatéral direct, le Maroc a reçu des centaines de millions d’euros destinés à la technologie de surveillance des frontières, au renforcement des capacités des garde-côtes, aux infrastructures de détention et aux institutions de gestion des migrations (Carrera et al., 2016 ; Frontex, 2022). Le FFUA pour l’Afrique, créé en 2015 dans le sillage de ladite crise migratoire européenne, a alloué plus de 500 millions d’euros au Maroc entre 2015 et 2021 pour des programmes liés à la migration, faisant du Maroc l’un des plus importants bénéficiaires individuels de l’assistance européenne en matière de gestion migratoire au niveau mondial (Chtatou, 2023, 13 septembre ; Commission européenne, 2021).
Les relations bilatérales hispano-marocaines ont constitué un lieu particulièrement intense de coopération en matière de migration. Le Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération entre l’Espagne et le Maroc de 1992 incluait explicitement la gestion conjointe de la migration irrégulière comme domaine de coopération. Les accords de réadmission négociés au début des années 2000, bien que jamais pleinement ratifiés en tant qu’instrument global, ont établi des protocoles opérationnels pour le retour et l’expulsion des migrants irréguliers appréhendés en territoire espagnol ou dans les eaux territoriales (Ferrer-Gallardo, 2008 ; Saddiki, 2010). Le système de surveillance électronique SIVE (Sistema Integrado de Vigilancia Exterior) espagnol, déployé le long du littoral méridional et du détroit de Gibraltar, a été complété par des patrouilles navales conjointes et le partage de renseignements entre la Guardia Civil et la Gendarmerie royale marocaine (Carling, 2007 ; Cuttitta, 2014).
Les critiques de cette architecture politique ont constamment soutenu que les stratégies d’externalisation européennes violent la lettre et l’esprit du droit international des réfugiés, en empêchant les personnes ayant des demandes d’asile d’atteindre le territoire de l’UE où ces demandes pourraient être instruites (Betts & Loescher, 2011 ; Hathaway, 2005). Le principe de non-refoulement, consacré à l’article 33 de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, est sans doute mis à mal lorsque des États européens financent et soutiennent opérationnellement l’interception de flux migratoires mixtes — incluant des réfugiés et des demandeurs d’asile — sur le territoire d’un pays tiers par des forces de sécurité disposant d’une capacité limitée ou nulle de traitement des demandes d’asile (Collyer, 2016 ; Gammeltoft-Hansen, 2011). Le Maroc, qui a adhéré à la Convention de 1951 et à son Protocole de 1967 respectivement en 1956 et 1971, a lui-même été accusé de traiter tous les migrants subsahariens irréguliers comme des menaces sécuritaires plutôt que comme des demandeurs d’asile potentiels méritant protection (Human Rights Watch, 2014 ; Lahlou, 2018).
3. Sécurisation des Frontières et ses Conséquences pour les Migrants
Le cadre dominant à travers lequel les autorités européennes et marocaines ont abordé la migration de transit subsaharienne est celui de la sécurisation — le processus discursif et institutionnel par lequel la migration est construite comme une menace sécuritaire nécessitant des mesures exceptionnelles allant au-delà des routines normales de gestion de l’immigration (Bigo, 2002 ; Buzan, Wæver & de Wilde, 1998 ; Huysmans, 2006). Ce cadre de sécurisation a de profondes conséquences sur les expériences des migrants sur le territoire marocain et à ses frontières, générant un répertoire de réponses étatiques — surveillance, détention, violence, expulsion massive — qui font systématiquement abstraction des dimensions humanitaires de la migration et des droits légaux des migrants en tant que personnes.
L’appareil d’application des frontières du Maroc s’est considérablement développé depuis le milieu des années 2000, sous l’effet conjugué de la volonté politique intérieure et du soutien technique et financier européen (Alioua, 2011 ; Frontex, 2022). La Gendarmerie royale et les Forces auxiliaires ont été déployées en force le long des zones frontalières septentrionales, notamment dans les forêts entourant Ceuta et Melilla, où les camps de migrants ont été périodiquement démantelés lors d’opérations à grande échelle (Médecins Sans Frontières, 2020 ; Human Rights Watch, 2014). Les migrants appréhendés dans le nord ont été soumis à ce que les organisations de défense des droits humains ont documenté comme une pratique systématique de « refoulements » vers les frontières algériennes et subsahariennes — des expulsions sommaires effectuées sans procédure légale, identification ou examen des besoins de protection (Amnesty International, 2015 ; Human Rights Watch, 2014).
Le couloir Oujda-Maghnia à la frontière maroco-algérienne a été un lieu particulièrement aigu de violations des droits. Médecins Sans Frontières (2020) a documenté des violences systématiques contre les migrants subsahariens dans cette zone, notamment des passages à tabac, le vol de documents et d’effets personnels, et l’abandon dans des zones désertiques sans eau ni nourriture. La proximité de cette zone avec la frontière algérienne, et la coordination occasionnelle entre les forces de sécurité marocaines et algériennes pour expulser les migrants, a créé une situation dans laquelle les migrants sont effectivement renvoyés d’un État à l’autre, aucun des deux n’offrant protection ou statut légal (Collyer, 2007 ; MSF, 2020). L’Algérie elle-même a été impliquée dans des expulsions massives de migrants subsahariens à travers ses frontières sud-ouest vers le Niger, ce que le HCR (2022) a qualifié d’urgence humanitaire dans la zone de transit d’Assamaka.
Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla représentent les théâtres les plus spectaculaires de l’application sécurisée des frontières. La construction de systèmes de clôtures à triple couche — atteignant six mètres de hauteur, équipées de fils de rasoir, de détecteurs de mouvement et de caméras de surveillance — a transformé ces enclaves en avant-postes fortifiés de la souveraineté territoriale européenne, enchâssés dans la géographie marocaine (Ferrer-Gallardo, 2008 ; Saddiki, 2010). Les tentatives périodiques de franchissement en masse par les migrants — dans lesquelles des groupes de plusieurs centaines à plusieurs milliers convergent vers les clôtures lors d’assauts coordonnés — ont été accueillies par des réponses maroco-espagnoles conjointes impliquant des canons à eau, des balles en caoutchouc et la force physique (Andersson, 2014 ; Human Rights Watch, 2014). Les événements de juin 2022, au cours desquels au moins vingt-trois migrants sont morts et des centaines ont été blessés lors d’une tentative de franchissement à la frontière Nador-Melilla, ont suscité une condamnation internationale et illustré les dimensions meurtrières du régime sécuritaire des frontières (Amnesty International, 2022).
La migration maritime à travers le détroit de Gibraltar et le long de la côte atlantique vers les îles Canaries représente une dimension tout aussi dangereuse du paysage migratoire sécurisé (Carling, 2007 ; Gabrielli, 2015). Le déploiement des opérations HERA et Indalo de Frontex en collaboration avec les garde-côtes marocains et mauritaniens a considérablement augmenté la capacité d’interception sur ces routes. Dans le même temps, le déplacement des routes migratoires par la pression du contrôle a poussé les migrants vers des itinéraires maritimes de plus en plus dangereux, contribuant à un schéma systématique de noyades et de disparitions que le Projet Migrants Disparus de l’Organisation internationale pour les migrations a estimé à des milliers de morts par an sur les approches méditerranéennes occidentales et atlantiques (OIM, 2023 ; Médecins Sans Frontières, 2020).
4. Réponses Politiques Intérieures du Maroc : De l’Exclusion à l’Inclusion Conditionnelle
La réponse intérieure du Maroc à la présence d’un grand nombre de migrants subsahariens sur son territoire a connu une évolution significative au cours de la dernière décennie, passant d’une approche principalement exclusionnaire et sécuritaire à un cadre politique plus nuancé — si encore sensiblement contraint — intégrant des dimensions humanitaires et de développement. Cette évolution a été portée par une combinaison de pression internationale, de plaidoyer de la société civile, des recommandations du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et des intérêts stratégiques du Maroc à se positionner comme un acteur régional responsable de la gouvernance migratoire (Chtatou, 2023, 13 septembre) ; Khachani, 2016 ; Lahlou, 2018).
Avant 2013, le cadre juridique marocain en matière de migration était principalement régi par la loi 02-03 de 2003 relative à l’entrée et au séjour des étrangers et à l’émigration et l’immigration irrégulières — une loi que les critiques ont qualifiée de principalement répressive et axée sur la criminalisation de la présence irrégulière plutôt que sur la protection des droits des migrants (de Haas, 2014 ; Human Rights Watch, 2014). La loi établissait des sanctions pénales pour l’entrée irrégulière, la facilitation de la migration irrégulière et, de manière controversée, pour le départ du Maroc sans autorisation — une disposition qui, selon les critiques, criminalisait les tentatives propres des migrants de poursuivre leur route vers l’Europe (Alioua, 2011 ; Lahlou, 2018).
Le tournant politique est intervenu en 2013, lorsque le gouvernement du roi Mohammed VI a annoncé une révision fondamentale de la politique migratoire marocaine à la suite d’un rapport critique du CNDH (2013) documentant les violations des droits des migrants et appelant à une approche fondée sur les droits en matière de gouvernance migratoire. Le rapport du CNDH recommandait la régularisation des migrants en situation irrégulière, des programmes d’intégration, l’accès aux services sociaux et l’alignement de la législation nationale sur les normes internationales des droits humains et du droit des réfugiés (CNDH, 2013 ; Khachani, 2016). En réponse, le Maroc a lancé sa première campagne de régularisation à grande échelle entre janvier et décembre 2014.
La campagne de régularisation de 2014 a abouti à la régularisation d’environ 18 000 migrants sur quelque 27 000 candidatures — un chiffre relativement modeste compte tenu des estimations de la population subsaharienne irrégulière totale au Maroc, qui varient entre 30 000 et 80 000 selon la méthodologie et la période (de Haas, 2014 ; Khachani, 2016 ; HCR, 2022). Les critères d’éligibilité comprenaient la preuve de cinq années de résidence continue, ou deux années de résidence combinées avec des preuves d’emploi, de mariage avec un ressortissant marocain, ou de parentalité d’un enfant né au Maroc. Une deuxième campagne de régularisation en 2017 a abouti à environ 23 000 régularisations supplémentaires, portant le total à plus de 50 000 personnes ayant obtenu une forme de statut légal (OIM, 2018 ; Khachani, 2016).
Le Maroc a également élaboré une nouvelle Stratégie nationale en matière d’immigration et d’asile, annoncée en 2014, qui exposait un cadre programmatique ambitieux organisé autour de trois piliers : la réforme de la gouvernance migratoire et du cadre juridique ; l’intégration des migrants dans la société marocaine ; et la gestion du phénomène migratoire aux niveaux national et régional (Royaume du Maroc, 2014 ; Lahlou, 2018). La stratégie envisageait l’accès à l’éducation publique pour les enfants migrants, l’accès aux services de santé, la formation professionnelle pour les migrants régularisés et la création de centres d’accueil et d’orientation dédiés aux migrants et aux demandeurs d’asile.
La mise en œuvre a cependant considérablement accusé du retard par rapport aux ambitions programmatiques de la stratégie de 2014. Le HCR (2022) a signalé des obstacles persistants à l’enregistrement des demandeurs d’asile, une capacité insuffisante dans les centres d’accueil et une vulnérabilité continue à la détention arbitraire et à l’expulsion, même pour les migrants disposant de dossiers d’enregistrement HCR en attente. Des organisations de la société civile, dont le Groupe Antiraciste de Défense et d’Accompagnement des Étrangers et Migrants (GADEM), ont documenté des incidents continus d’expulsion collective, de mauvais traitements de la part des forces de sécurité et de refus d’accès aux services publics malgré un statut régularisé (GADEM, 2020 ; Lahlou, 2018). La pandémie de COVID-19 a considérablement perturbé l’infrastructure de services déjà limitée pour les migrants, les confinements affectant de manière disproportionnée ceux qui se trouvaient dans des établissements urbains précaires sans accès à un soutien de revenu ou à des services de santé publique (HCR, 2020).
5. Expériences Vécues et Dimensions Psychosociales de la Liminalité Migratoire
Au-delà de l’architecture institutionnelle de la gouvernance des migrations se trouve la réalité humaine irréductible d’individus vivant dans des états prolongés de liminalité — suspendus entre des lieux d’origine auxquels ils ne peuvent retourner et des destinations qu’ils ne peuvent atteindre, dans un présent qui n’offre ni sécurité ni dignité. Le concept de liminalité, emprunté à l’origine à la théorie rituelle anthropologique et appliqué à la migration par des chercheurs dont Turner (1969) et Malkki (1995), capture la condition d’entre-deux structurel vécue par les migrants bloqués dans les espaces de transit : ils ne font plus pleinement partie de leur lieu d’origine mais ne sont pas non plus incorporés dans la société de transit ou de destination (Collyer, 2007 ; Düvell, 2012 ; Schapendonk, 2012).
Les migrants subsahariens au Maroc habitent cet espace liminal selon plusieurs dimensions simultanément. Sur le plan juridique, ils existent dans une zone grise de statut incertain — certains régularisés, beaucoup ne l’étant pas, et beaucoup en train de solliciter ou d’attendre la détermination du statut de réfugié par le HCR. Sur le plan spatial, ils sont concentrés dans des zones de marginalité urbaine dans les villes septentrionales du Maroc et dans des campements dans les zones boisées proches des zones frontalières, exclus de la pleine participation à la vie civique et économique. Sur le plan temporel, ils vivent ce que Carling (2002) a qualifié d’« immobilité involontaire » — une condition dans laquelle l’aspiration à aller de l’avant est bloquée par des contraintes extérieures, produisant une expérience temporelle de suspension, de frustration et d’attrition psychologique (Schapendonk, 2012 ; Turner, 1969).
Les conséquences psychologiques et sur la santé mentale de cette condition sont graves et bien documentées. Des études menées auprès de migrants subsahariens au Maroc ont révélé des taux de prévalence élevés de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de dépression, de troubles anxieux et de troubles somatoformes attribuables au traumatisme cumulatif des dangereux périples sahariens, aux violences des forces de sécurité, aux violences sexuelles — qui affectent les femmes et les hommes de la population migrante avec une fréquence troublante — et au stress chronique de la précarité juridique et de l’exclusion sociale (Médecins Sans Frontières, 2020 ; Nickerson et al., 2011). Les équipes de santé mentale de MSF travaillant au Maroc ont documenté que de nombreux patients présentent des antécédents traumatiques couvrant de multiples épisodes tout au long du parcours migratoire — des violences dans les pays d’origine, aux sévices des passeurs à travers le Sahara, en passant par la brutalité aux frontières du Maroc — créant des profils traumatiques complexes et stratifiés qui dépassent la capacité des interventions humanitaires standard en matière de santé mentale (MSF, 2020 ; Silove, Ventevogel & Rees, 2017).
Les relations sociales au sein des communautés de migrants bloqués sont marquées à la fois par la solidarité et la tension. Les réseaux nationaux et ethniques fournissent des structures de soutien mutuel cruciales — partageant des informations sur les opportunités aux frontières, mettant en commun des ressources pour payer les passeurs ou survivre à la pauvreté urbaine, apportant un soutien émotionnel et une pratique religieuse collective (Alioua, 2011 ; Schapendonk, 2012). En même temps, la compétition pour des ressources limitées, la méfiance et les pratiques prédatrices de certains réseaux de passeurs génèrent des conflits intra-communautaires. Les relations de genre au sein de ces communautés sont fréquemment marquées par la hiérarchie et la violence, les femmes migrantes étant soumises à l’exploitation sexuelle par les réseaux criminels et, comme le documentent les organisations de défense des droits humains, par certains membres masculins de la communauté (Médecins Sans Frontières, 2020 ; Moreno Nieto, 2013).
Les relations entre les migrants subsahariens et la société marocaine sont caractérisées par une ambivalence complexe. Le Maroc a sa propre histoire significative d’émigration, avec environ cinq millions de Marocains résidant à l’étranger — principalement en Europe — et les envois de fonds représentant une contribution majeure au revenu national (de Haas, 2007 ; HCP, 2021). Cette expérience partagée de l’émigration génère un certain degré de solidarité et d’identification avec les migrants subsahariens parmi des segments de la population marocaine. En même temps, des incidents documentés de racisme, de discrimination au logement, d’exclusion des marchés du travail et de mauvais traitements verbaux et physiques de la part de membres du public marocain reflètent la persistance d’un racisme anti-Noir enraciné dans des hiérarchies racialement et socialement construites de manière historique, antérieures au phénomène migratoire contemporain (Lahlou, 2018 ; Moreno Nieto, 2013 ; Sadiqi, 2019).
6. L’Économie Politique de l’Inégalité Mondiale et les Causes Profondes de la Migration de Transit
Toute analyse adéquate de la position du Maroc en tant que couloir de migration de transit doit situer le phénomène dans le contexte structurel de l’inégalité mondiale qui génère l’impératif de migrer. La migration des Africains subsahariens vers l’Europe n’est pas principalement le produit d’une irrationalité individuelle, d’une propension culturelle au mouvement ou d’une pression démographique — des explications qui figurent de manière proéminente dans les discours populistes et dans certains discours académiques — mais est plutôt une réponse rationnelle à des conditions structurelles de dépossession, d’opportunités limitées et d’insécurité politique qui sont elles-mêmes profondément liées aux opérations historiques et contemporaines de l’économie politique mondiale (Castles, de Haas & Miller, 2014 ; de Haas, 2010 ; Massey et al., 2002).
Les héritages coloniaux qui ont structuré l’extraction des ressources, les schémas de migration de travail et les architectures administratives des États d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale n’ont pas été dissous par la décolonisation formelle, mais ont été reconfigurés à travers l’ordre économique international postcolonial (Mamdani, 1996 ; Mkandawire, 2005). Les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale aux États africains subsahariens à partir des années 1980 ont systématiquement démantelé l’infrastructure des services publics, réduit les subventions agricoles et intégré les économies africaines dans les marchés mondiaux à des conditions défavorables aux producteurs nationaux — générant des crises fiscales, un chômage urbain et un appauvrissement rural qui comptent parmi les principaux moteurs structurels de l’émigration (Adepoju, 2006 ; Harvey, 2005 ; Mkandawire, 2005).
La persistance des conflits armés au Sahel — une région qui représente une proportion substantielle des migrants subsahariens en transit au Maroc — reflète une autre dimension de la causalité structurelle de la migration. La prolifération des acteurs armés non étatiques au Mali, au Burkina Faso, au Niger et dans le bassin du lac Tchad a déplacé des millions de personnes, anéanti les moyens de subsistance agricoles et pastoraux, et créé des vides sécuritaires dans lesquels prospèrent les économies criminelles, notamment le trafic d’armes et de personnes (Chauzal & van Damme, 2015 ; International Crisis Group, 2022). L’intervention militaire française au Sahel (Opération Barkhane) et les cadres internationaux ultérieurs n’ont pas réussi à inverser la détérioration des conditions de sécurité dans la région, tandis que les débats sur les dimensions géopolitiques de la crise sahélienne — notamment le rôle du changement climatique dans la désertification et les conflits pastoraux — pointent vers des vulnérabilités structurelles qui continueront à générer une pression migratoire dans un avenir prévisible (Boas & Torheim, 2013 ; GIEC, 2022).
Le changement climatique constitue un moteur de migration depuis l’Afrique subsaharienne de plus en plus significatif, bien qu’analytiquement contesté (Black et al., 2011 ; Rigaud et al., 2018). La désertification progressive du Sahel, les schémas de précipitations erratiques affectant l’agriculture pluviale, la montée du niveau de la mer menaçant les communautés côtières d’Afrique de l’Ouest, et l’intensification des événements climatiques extrêmes sapent systématiquement les bases matérielles des moyens de subsistance ruraux dans les principales régions d’émigration (GIEC, 2022 ; Rigaud et al., 2018). Les projections de la Banque mondiale suggèrent qu’entre 68 et 216 millions de personnes en Afrique subsaharienne pourraient devenir des migrants climatiques internes d’ici 2050 dans des scénarios d’émissions moyennes à élevées — une proportion d’entre eux deviendront ensuite des migrants internationaux, notamment vers l’Afrique du Nord et l’Europe (Rigaud et al., 2018). L’incapacité des négociations climatiques internationales à obtenir des engagements à la hauteur de ces projections de la part des principaux États émetteurs représente une forme de violence structurelle contre les populations subsahariennes qui ont contribué au minimum au changement climatique anthropique mais en subissent les conséquences de manière disproportionnée.
Les complémentarités économiques et démographiques entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe qui pourraient théoriquement soutenir des formes plus ordonnées de migration de travail ont été systématiquement supprimées par les politiques d’immigration européennes orientées vers la restriction (Arango, 2000 ; de Haas, 2010). La structure démographique vieillissante des sociétés européennes, les pénuries de main-d’œuvre documentées dans de multiples secteurs économiques et les exigences fiscales du maintien des États-providence avec une population en âge de travailler en diminution suggèrent tous une demande structurelle de travail migrant qui pourrait théoriquement être satisfaite par des voies légales (Arango, 2000 ; Castles, de Haas & Miller, 2014). Les dynamiques politiques et d’opinion publique de la politique d’immigration européenne ont cependant empêché de manière constante le développement de voies migratoires légales à la hauteur des demandes structurelles ou des obligations humanitaires — produisant à la place le paradoxe d’une forte demande de travail migrant irrégulier coexistant avec des mécanismes élaborés et coûteux pour prévenir la migration irrégulière (de Haas, 2008 ; Massey et al., 2002).
Conclusion : Vers une Gouvernance Migratoire Fondée sur les Droits et Centrée sur le Développement
Le rôle du Maroc de tremplin forcé dans la migration subsaharienne vers l’Europe n’est ni naturel ni inévitable. Il est le produit de choix politiques spécifiques — de la part des États européens, des autorités marocaines et de la communauté internationale — qui ont privilégié la sécurité des frontières et le confinement migratoire sur les droits humains des migrants, les besoins de développement des États d’origine des migrants et la durabilité à long terme des régimes de gouvernance migratoire. Les éléments examinés dans cet article démontrent que le paradigme de la sécurisation qui a dominé la coopération migratoire UE-Maroc depuis deux décennies a généré des coûts humanitaires considérables — sous forme de violences aux frontières, de morts en mer, de dévastation psychologique dans les communautés de transit et de reproduction de hiérarchies sociales racistes — sans atteindre ses objectifs déclarés de réduction de la pression migratoire irrégulière sur le territoire européen (Chtatou, 2026, June 15).
Les arguments en faveur d’une réorientation fondamentale de l’approche sont convaincants et s’appuient sur de multiples traditions analytiques. Du point de vue du droit international des droits humains, le déni systématique de l’examen des demandes d’asile, la perpétration de violences contre les migrants et les pratiques d’expulsion collective documentées au Maroc constituent des violations de normes de jus cogens et d’obligations conventionnelles qui ne peuvent être justifiées par référence aux intérêts sécuritaires de l’État (Gammeltoft-Hansen, 2011 ; Hathaway, 2005). Du point de vue des études migratoires, les preuves que les contrôles aux frontières déplacent mais ne réduisent pas les flux migratoires — poussant les migrants vers des itinéraires plus dangereux et plus indirects tout en générant des profits pour les réseaux de passeurs — suggèrent que le paradigme de la sécurisation n’est pas seulement injuste mais contre-productif selon ses propres termes (Castles, de Haas & Miller, 2014 ; de Haas, 2008 ; Massey et al., 2002).
Des alternatives durables doivent s’attaquer à la fois aux facteurs structurels de la migration en Afrique subsaharienne et à l’architecture politique qui bloque les migrants sur le territoire marocain. Sur le plan structurel, cela exige un engagement sincère des États européens et des institutions financières internationales en faveur de cadres de coopération au développement soutenant une croissance économique inclusive, la transformation agricole, les systèmes de protection sociale et la résolution des conflits dans les régions d’émigration — non pas comme prétexte à la gestion des migrations mais comme obligation éthique enracinée dans la responsabilité historique des conditions qui génèrent la pression migratoire (Adepoju, 2006 ; de Haas, 2010 ; Mkandawire, 2005). L’Alliance Afrique-Europe pour un investissement et des emplois durables et les cadres analogues sont pour l’instant très loin de l’investissement transformateur nécessaire pour modifier les conditions structurelles au Sahel et en Afrique de l’Ouest.
Sur le plan de l’architecture politique, une approche fondée sur les droits exige le développement de voies migratoires légales à la hauteur des besoins du marché du travail des économies européennes et des aspirations des populations subsahariennes — notamment des programmes de travail agricole saisonnier, des cadres de reconnaissance des qualifications et des dispositions de regroupement familial réduisant l’incitation à la migration irrégulière (Carling, 2002 ; de Haas, 2010). Elle exige l’établissement d’une capacité robuste de détermination du statut d’asile et de réfugié au Maroc même, soutenue par le HCR et l’Union européenne, avec de véritables solutions durables — réinstallation, retour volontaire ou intégration locale — pour les personnes reconnues comme réfugiés, plutôt qu’un limbe indéfini (Betts & Loescher, 2011 ; HCR, 2022). Elle exige des mécanismes de responsabilisation pour les violences aux frontières, notamment un contrôle indépendant des opérations frontalières et l’enquête et la poursuite des abus documentés par les forces de sécurité (Amnesty International, 2022 ; Human Rights Watch, 2014).
Le Maroc, pour sa part, occupe une position de levier stratégique qu’il n’a pas pleinement exploitée pour exiger une répartition plus équitable des responsabilités de la part des partenaires européens. La Stratégie nationale de 2014 en matière d’immigration et d’asile et les deux campagnes de régularisation représentent de véritables pas vers une approche plus cohérente avec les droits, mais leur mise en œuvre a été contrainte par des limitations de ressources, des déficits de capacités institutionnelles et la pression concurrente des exigences européennes en matière de contrôle des frontières (Chtatou, 2026, June 15 ; Khachani, 2016 ; Lahlou, 2018). Le positionnement évolutif du Maroc en tant que leader continental africain — symbolisé par sa ré-adhésion à l’Union africaine en 2017 et son rôle actif dans le Pacte mondial de Marrakech pour des migrations sûres, ordonnées et régulières — crée des opportunités de recadrer son approche de la migration de transit en termes cohérents avec la solidarité africaine plutôt qu’avec l’application par procuration européenne (Royaume du Maroc, 2018).
Le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, adopté à Marrakech en décembre 2018, fournit un cadre normatif — non contraignant mais politiquement significatif — qui articule des principes de responsabilité partagée, de protection des droits et de gouvernance migratoire centrée sur le développement (Nations Unies, 2018). Le rôle du Maroc en tant que pays hôte de la conférence d’adoption du Pacte reflète ses aspirations au leadership dans la gouvernance mondiale des migrations. L’écart entre ces aspirations normatives et les réalités opérationnelles documentées dans cet article représente à la fois une mesure du travail qu’il reste à accomplir et une ressource politique que la société civile marocaine, le HCR et les organisations internationales de droits humains peuvent mobiliser pour plaider en faveur d’une réforme des politiques.
En conclusion, le statut du Maroc de tremplin forcé dans la géographie de la migration subsaharienne vers l’Europe reflète une conjonction de déterminisme géographique, d’imposition géopolitique et d’échec politique à plusieurs échelles. Les dizaines de milliers de migrants bloqués dans les marges urbaines et les zones frontalières du Maroc ne constituent pas seulement un défi de gestion, mais sont porteurs de droits, d’aspirations et d’histoires qui exigent reconnaissance et réponse. Une architecture de gouvernance des migrations digne des engagements normatifs encodés dans le droit international doit partir de cette reconnaissance — et doit évaluer les choix politiques non pas à l’aune de l’efficacité avec laquelle ils contiennent le mouvement humain, mais selon la mesure avec laquelle ils protègent la dignité humaine.
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