Interview

Interview ave Monseigneur Claude Rault

L’Institut Al Mowafaqa a acceuilli le lundi 21 mars 2022 Monseigneur Claude Rault, évêque émérite de Laghouat en Algérie, qui a animé une conférence-débat sous le thème « Charles de Foucauld (1858-1916), une vie au carrefour de la foi et de la culture »; OULEMAG a saisi l’occasion de la présence de l’auteur du « Désert, ma cathédrale » impliqué dans le dialogue islamo-chrétien pour en savoir davantage sur son expérience, et sa propre trajectoire;

OULEMAG: Quels sont les enseignements que vous avez tirés de votre longue vie en tant que missionnaire chrétien au milieu de populations musulmanes ?

Le premier a été une manifestation concrète de pardon de la part de la maman de l’un de mes jeunes élèves à mon arrivée en Algérie. Nous sommes en 1971, soit 9 ans après l’indépendance de ce pays où je suis engagé comme directeur adjoint d’un Centre de Formation Professionnelle. Le papa de ce jeune homme avait été tué par l’armée française en 1962. Je profite des vacances de printemps pour recevoir des amis de France, et mon jeune élève, le sachant, a dû en avertir sa maman, qui nous a invités chez elle à un repas. C’est elle qui est venue nous servir à table en présence de son fils. Elle ne parlait pas français, mais son geste avait un sens de pardon et de réconciliation très fort qui m’a beaucoup marqué tout au long de ma vie. Il n’est pas besoin de mots pour dire le pardon.

Et puis… j’ai aussi appris le sens de la fraternité. J’étais étranger, de religion chrétienne dans ce pays de confession musulmane, et jamais on ne m’a fait sentir de façon négative ce que j’étais ! Au contraire, j’ai eu à plusieurs reprises le « statut » d’hôte, voire même de « tonton » donc honoré : « l’hôte est un hôte de Dieu ». J’ai pu à plusieurs reprises l’expérimenter en étant accueilli dans les maisons, en voyage, au travail. Et j’ai compris et vécu« l’hospitalité sacrée » dont il est souvent question dans la littérature arabo-musulmane. Cela me trouble lorsque je vois dans mon pays la façon dont parfois on traite les étrangers venant du Maghreb ou d’ailleurs.

Cette hospitalité est le point de départ d’une véritable fraternité même dans nos rapports interreligieux. Elle est possible, elle existe et ma grande joie est de pouvoir l’expérimenter en France, maintenant que je suis de retour dans mon pays d’origine, à travers un groupe islamo chrétien. La profondeur de nos rencontres nous la fait éprouver.

Enfin je dois dire aussi qu’ayant vécu au rythme quotidien d’un peuple musulman, la dimension transcendante de la vie s’est peu à peu imposée à moi qui suis issu d’un pays où la laïcité tend à effacer cette transcendance. Cela m’a beaucoup conforté dans ma foi chrétienne et souvent rappelé que Dieu est vraiment le plus Grand. Cette transcendance donne sens à notre vie, tout en n’effaçant pas la proximité de ce Dieu qui nous aime.

OULEMAG: Depuis votre retraite, vous participez aux travaux du Service National pour les Relations avec les Musulmans (SNRM) au sein de la conférence des évêques de France, quel bilan en faites-vous ?

C’est la découverte, encore à approfondir, de la diversité de l’Islam. On ne peut aborder celui-ci que comme « pluriel ». Il en est de même d’ailleurs du christianisme. Travailler au sein du « SNRM » m’a ouvert l’esprit à cette diversité qui est moins courante dans les pays du Maghreb où l’Islam est plus unifié.

L’Islam en France est fortement diversifié. Il est traversé par l’origine nationale très variée de la population musulmane qui parfois est tiraillée par cette origine et subit des tensions qui peuvent se manifester en formant différents groupes d’appartenance. C’est un fait de l’histoire. Mais un effort est fait au sein de cette communauté musulmane pour réduire ces tensions qui ne sont pas à majorer.

L’Islam en France est aussi traversé par différentes tendances allant de l’Islam des confréries (d’inspiration soufie) à un Islam « pur et dur » d’inspiration salafiste.

Disons que le fait religieux en général est traversé actuellement par un mouvement de radicalisation ou de communautarisme qui conduit au repli sur soi. Je pense que le rouleau compresseur de la mondialisation (qui est un fait de l’histoire) empêche l’émergence d’une pensée qui fait place à la différence. L’absence de la recherche de sens spirituel provoque ce phénomène identitaire qui est à déplorer alors que la diversité du fait religieux pourrait apporter à la société le surcroit d’âme dont elle a besoin. Ceci étant dit, agnostiques et croyants de tous les horizons ont un avenir ensemble, pourvu qu’ils gardent leur esprit ouvert à la différence de l’autre.

Par ailleurs, mettre en œuvre des « champs » de dialogue, des ponts avec les autres communautés de croyants est une grande part de l’objectif du SNRM. Il s’agit aussi de travailler à réduire les images fausses que véhiculent les médias d’un côté comme de l’autre. Il nous faut passer de la concurrence au partenariat. Ce n’est pas évident dans une société qui ne tend à dialoguer qu’à travers des réseaux incessants de « tweets »et de raccourcis. La meilleure façon de réduire les clichés est de se rencontrer « en chair et en os ». De nombreuses initiatives se créent, plus nombreuses qu’on le pense, malheureusement mal relayées par les médias qui sont souvent réducteurs et flattent les apparences et masquées par le risque d’une récupération politique.

OULEMAG: La dernière rencontre à Rabat entre SM le Roi Mohammed VI et Sa Sainteté le Pape François a permis aux deux leaders de mettre en valeur les principes de la tolérance et de la coexistence confessionnelle, cela ne nous renvoie pas-t-il à l’universalité des peuples sur laquelle vous insistez souvent?

Oui, cette rencontre entre deux Responsables religieux a été marquante et les discours respectifs sont une référence. De tels gestes symboliques permettent de mettre en œuvre une approche de l’autre qui n’est pas réductrice mais stimulante pour nos communautés respectives. Ces gestes bien sûr sont à multiplier de part et d’autre. Ce sont des exemples mis au grand jour et qui doivent être relayés sur le terrain.

Nous n’avons pas encore réalisé que nous sommes une seule famille humaine, avec toutes les différences et les approches que suppose l’unité d’une famille. Je crois que la coexistence et la tolérance sont déjà une belle avancée, mais arriver à la fraternité suppose beaucoup de patience et d’écoute mutuelle pour mieux nous comprendre et nous apprécier.

Il y a encore beaucoup à faire, mais nous sommes en chemin.

OULEMAG: Quel regard portez-vous sur le modèle religieux marocain et plus précisément sur le Maroc en tant que terre d’Islam où la liberté des cultes est constitutionnellement garantie ?

Je ne me suis pas arrêté suffisamment au Maroc pour porter un regard ou une appréciation plus approfondie. Mais je constate que l’Eglise du Maroc a bien sa place, et dans sa vie religieuse interne et dans la possibilité d’épanouir ses actions humanitaires, culturelles et éducatives. Elle est petite, mais vit sa vocation. La nomination de l’Archevêque Mgr Cristobal Lopez Romero comme Cardinal, l’existence de l’InstitutŒcuménique de Théologie « Al Mowafaqa »1 ,la possibilité de réunir les étudiants chrétiens venus d’Afrique, en sont des signes modestes mais parlants. Je dois aussi y ajouter l’activité de la Caritas auprès des personnes en migration, comme appui aux efforts locaux.

Je crois aussi que cette Eglise reçoit beaucoup des musulmans marocains, je l’ai constaté à travers les prêtres, religieux et religieuses qui œuvrent dans ce pays parfois dans des lieux assez reculés. N’est-ce pas la manifestation d’une vraie fraternité ? Nous sommes en chemin, mais poursuivons notre route vers un plus grand accomplissement de cette fraternité.

L’Institut œcuménique de Théologie Al Mowafaqa a été créé en 2012 à l’initiative des Églises catholique et protestante au Maroc, pour répondre à leurs besoins de formation. C’est un lieu de formation, de réflexion et de promotion du dialogue interculturel et interreligieux. Il comprend un pôle universitaire (théologie et sciences des religions) et un pôle culturel destiné à promouvoir la rencontre des cultures. Il dispose également d’une bibliothèque spécialisée.

Installé à Rabat dans les locaux de l’ancien centre de documentation « La Source », l’institut a accueilli ses premiers étudiants en 2013. Après une année de fonctionnement, il a été inauguré en septembre 2014 en présence de personnalités marocaines et étrangères, d’Afrique et d’Europe.

Les formations sont assurées sous forme de sessions intensives avec des professeurs visiteurs venus d’Europe et d’Afrique auxquels s’ajoutent, pour le domaine de l’islam, des universitaires marocains. L’institut bénéficie de conventions avec l’Institut catholique de Paris et avec l’Université de Strasbourg.

1 – www.almowafaqa.com

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