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L’Afrique, aire de prédilection du soft power marocain (3)

Croyant fermement aux solutions africaines aux problèmes africains, le Maroc a placé la coopération sud-sud au centre de ses actions étrangères et de développement

Coopération sud-sud

Le retour du Maroc en Afrique acté par Le roi Mohammed VI le 30 janvier 2017, montre l’importance que le pays a pour son continent. Pour Youssef Tobi, c’est un vrai retour aux sources :

Dr Mohamed Chtatou
Dr Mohamed Chtatou

Le défunt roi du Maroc, Hassan II, a déclaré que son pays était « un arbre dont les racines sont en Afrique et les branches en Europe ». Bien que cela puisse indiquer un équilibre pour la géopolitique du ‘’Royaume entre l’Afrique et l’Europe, il est juste de dire que pendant des décennies, en particulier depuis que le Maroc a quitté l’Union africaine en 1984, l’UE a été le partenaire central. Avec l’octroi d’un « statut avancé » pionnier dans le cadre de la politique de voisinage de l’UE en 2008, les espoirs étaient grands que cet accord de libre-échange mette le Maroc sur la voie de la convergence économique. Malheureusement, dix ans après l’accord, le Maroc n’a pas récolté les fruits de cette politique. L’UE, empêtrée dans une crise multidimensionnelle et durable, a accordé une plus grande attention aux aspects sécuritaires de son partenariat avec le Maroc, plutôt qu’au commerce et aux implications économiques plus larges.

Ainsi, sans renoncer à sa dépendance et à sa foi en l’Europe, le Royaume du Maroc est revenu à ses racines, en Afrique, non seulement par un flux continu d’investissements, mais aussi par une volonté d’union continentale telle que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). L’importance du continent africain dans l’agenda actuel du Roi Mohammed VI est un indicateur fort de cette stratégie renouvelée, et le secteur privé a réussi au cours de la dernière décennie à soutenir cette vision royale ; le Maroc a établi des liens profonds en Afrique de l’Ouest et est désireux de réinvestir dans d’autres parties du continent.’’

Le Maroc récolte les bénéfices diplomatiques de son approche de la coopération sud-sud et de sa politique africaine à plusieurs niveaux, en capitalisant sur le soft power. Le retour au sein de l’Union africaine après plus de trois décennies d’absence a été un point d’inflexion montrant l’influence croissante du Royaume, notamment en Afrique de l’Ouest, une région dans laquelle les banques et les entreprises marocaines opèrent depuis des années.

Croyant fermement aux solutions africaines aux problèmes africains, le Maroc a placé la coopération sud-sud au centre de ses actions étrangères et de développement. La solidarité et la responsabilité régionale ont toujours guidé son approche de la coopération, qui va du développement humain aux initiatives de sécurité alimentaire et d’adaptation au changement climatique, en passant par l’annulation de la dette, les transferts de compétences et de technologies, la sécurité et la formation militaire, le développement des infrastructures et l’aide humanitaire. La poursuite des vols de Royal Air Maroc vers les pays frappés par l’Ebola lors de l’épidémie de 2013 est une autre illustration de cet esprit.

Pour l’Agence marocaine de Coopération internationale -AMCI-, la coopération sud-sud du Royaume du Maroc est un pilier stratégique de sa politique étrangère, où l’Afrique est une priorité. Ceci reflète l’esprit du discours du Roi Mohammed VI lors du 63ème anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple en août 2016:

‘’Car l’Afrique, pour le Maroc, c’est bien davantage qu’une appartenance géographique et des liens historiques. Elle évoque, en vérité, des sentiments sincères d’affection et de considération, des liens humains et spirituels profonds et des relations de coopération fructueuse et de solidarité concrète. Elle est, somme toute, le prolongement naturel et la profondeur stratégique du Maroc.

Ce lien pluridimensionnel fait que le Maroc est au cœur de l’Afrique, et ménage à l’Afrique une place dans le cœur des Marocains. Et c’est pourquoi Nous l’avons inscrite au centre de la politique étrangère de notre pays.’’

Et de continuer :

‘’ Nous avons la conviction que l’intérêt du Maroc, c’est aussi l’intérêt de l’Afrique, et que son devenir ne peut se concevoir sans elle. Nous pensons que le progrès et la stabilité sont partagés ou ne sont pas.

Le Maroc donne toujours aux peuples de son continent sans attendre d’en recevoir une contrepartie. Son engagement en faveur des Causes et des préoccupations de l’Afrique n’a jamais été motivé par une volonté d’exploitation de ses richesses et de ses ressources naturelles, contrairement à ce que l’on désigne sous le vocable de néocolonialisme.

S’il est naturel que le Maroc tire parti de la coopération avec ses frères d’Afrique, il tient toujours à ce que ce soit mutuellement profitable.’’

Coopération économique

Le premier investisseur africain en Afrique : En 2018, le Maroc a dépassé l’Afrique du Sud pour devenir le premier investisseur africain sur le continent et le sixième investisseur africain dans le monde avec un flux sortant de 4,5 milliards de dollars. 62,9 % des investissements directs étrangers (IDE) marocains sont dirigés vers l’Afrique subsaharienne et couvrent les secteurs suivants : banque (31 %), télécommunications (21 %), industrie (12 %), immobilier (11 %), holdings (10 %), autres services (9 %), commerce (5 %) et assurance (1 %).

Les entreprises marocaines présentes dans 30 pays africains sont devenues un écosystème positif pour la croissance. Les banques marocaines (BMCE-Bank of Africa, Attijariwafa Bank (AWB)) contribuent également au développement en accordant des prêts allant jusqu’à 100 millions USD à des projets financés par le gouvernement et à des petites et moyennes entreprises locales.

Projets win-win : Le Royaume a exploité le potentiel de son économie diversifiée pour accroître son influence par le biais de projets gagnant-gagnant à travers le continent, stimulés par la mobilisation habile de la religion en tant que puissance douce.

Salim Hmimnat voit l’approche économique marocain en Afrique comme un investissement pragmatique :

‘’L’investissement dans la politique religieuse orientée vers l’Afrique a connu une évolution significative. À cet égard, la consolidation des relations spirituelles et religieuses communes ne représente plus la seule méthode adoptée par le Royaume pour établir de nouveaux liens avec les États d’Afrique de l’Ouest, comme c’était le cas dans les années quatre-vingt. Au contraire, au cours des dernières années, le Royaume a mené une nouvelle stratégie basée sur la maximisation des sphères de coopération économique et a augmenté le volume des investissements et des échanges commerciaux, et a diversifié ses partenariats bilatéraux avec les pays africains, indépendamment de leur position officielle sur l’intégrité territoriale marocaine. En d’autres termes, le Maroc considère aujourd’hui la coopération spirituelle et sécuritaire comme l’un des piliers complémentaires de sa politique pragmatique qui renforce la coopération Sud-Sud et diversifie ses partenariats stratégiques dans les domaines de l’économie et du développement avec ses homologues africains, au-delà de l’axe traditionnel Rabat-Dakar, qui a été l’unique déterminant de la politique marocaine orientée vers l’Afrique pendant des décennies.’’

Le premier exportateur mondial de phosphates, l’Office chérifien des phosphates (OCP) du Maroc, Maroc Telecom, Royal Air Maroc, le promoteur immobilier Addoha Group et Attijariwafa Bank sont bien implantés dans plusieurs pays africains.

Contrairement à l’économie algérienne dominée par le pétrole, le Maroc capitalise sur l’avantage comparatif de ses entreprises et de ses banques. Les trois banques marocaines – Attijariwafa Bank (AWB), Groupe Banque Centrale Populaire (BCP) et Banque Marocaine du Commerce Extérieur (BMCE) – dominent par exemple le secteur en Afrique de l’Ouest francophone. Casablanca Finance City (CFC) a été lancée pour transformer le centre économique du Maroc en une plateforme financière régionale et une porte d’entrée vers les marchés africains à croissance rapide.

Coopération triangulaire : La coopération triangulaire constitue une nouvelle dimension de l’engagement du Maroc sur le continent. Le Maroc fait équipe avec les principaux pays donateurs tels que les États-Unis, le Japon, la France, mais aussi avec le PNUD et l’USAID sur des programmes conjoints en Afrique.

En 2019, les États-Unis et le Maroc ont organisé, dans le cadre de leur dialogue stratégique, le premier groupe de travail sur l’Afrique, qui a identifié une série d’actions conjointes en Afrique, telles qu’une plateforme commune de formation à la sécurité (Sahel), des projets d’autonomisation des jeunes (Mali), la préservation de sites patrimoniaux et des opportunités de collaboration dans le cadre de Prosper Africa.

Approche solidaire : Le soft power et l’approche solidaire du Maroc dans ses relations avec l’Afrique ont également été démontrés lorsque de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest ont été frappés par la pandémie d’Ebola. À l’époque, la compagnie aérienne Royal Air Maroc n’a pas interrompu ses vols. Aujourd’hui, Royal Air Maroc assure 170 vols hebdomadaires vers plus de 30 destinations sur le continent.

Le Maroc a également investi dans sa situation géographique pour se positionner comme une plaque tournante logistique pour le continent grâce au port à conteneurs de Tanger-Med, qui assure des liaisons hebdomadaires avec près de 35 ports en Afrique de l’Ouest.

Parallèlement, le Maroc a exploité ses liens avec le Nigeria en lançant des projets de grande envergure, notamment le gazoduc atlantique, qui aiderait les États côtiers à atteindre leurs objectifs en matière de sécurité énergétique.

Plus il y a d’investissements, plus le Nigeria assouplit sa position sur la question du Sahara après des années de soutien à l’Algérie dans ses projets visant à saper l’intégrité territoriale du Maroc par l’intermédiaire des milices séparatistes du Polisario.

Au niveau industriel, l’OCP du Maroc a lancé des projets ambitieux pour aider à répondre aux besoins de sécurité alimentaire en Afrique par la création d’usines d’engrais. Deux grandes usines sont prévues au Nigeria et en Ethiopie.

Dans le domaine de la culture, le Centre cinématographique marocain (CCM) a financé plusieurs projets africains et aidé à la coproduction et à la postproduction de films africains.

Le Maroc a également investi dans l’aide humanitaire, en menant des campagnes de vaccination, en faisant don de semences vivrières, en déployant des unités hospitalières mobiles dans les zones touchées, en construisant un hôpital militaire et un institut de cancérologie en Guinée et au Gabon, et en contribuant à la mise en place d’un mécanisme de financement pour 7000 petits agriculteurs au Sénégal.

Le retour laborieux du royaume à l’UA après 33 ans d’absence est le fruit d’une offensive diplomatique concertée, souple et multiforme qui a vu le royaume mobiliser efficacement un arsenal de ressources diplomatiques, économiques et religieuses pour consolider ses anciennes alliances tout en changeant la dynamique de ses relations glaciales avec des pays qu’il a longtemps évités en raison de leur soutien au Polisario.

A suivre

Dr Mohamed Chtatou

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