Le Commandeur des Croyants: Visions renouvelées et perspectives prometteuses (16)

3/ Le Commandeur des Croyants : Garant de la tolérance et promoteur du dialogue interreligieux
« Nous n’avons eu de cesse d’aller chercher Dieu au-delà du silence, au-delà des mots et au-delà du confort des dogmes, pour que nos religions restent des passerelles privilégiées et éclairées et pour que demeurent les leçons et les messages de l’Islam des lumières. Le dialogue entre les religions abrahamiques est manifestement insuffisant dans la réalité d’aujourd’hui. Au moment où les paradigmes se transforment, partout et sur tout, le dialogue interreligieux doit aussi faire sa mue. Le dialogue
Extrait du Discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI – que Dieu l’assiste- à l’occasion de la visite de Sa Sainteté le Pape François au Maroc
tourné vers la «tolérance» aura fait long feu, sans pour autant atteindre sa finalité. Les trois religions abrahamiques n’existent pas pour se tolérer, par résignation fataliste ou acceptance altière. Elles existent pour s’ouvrir l’une à l’autre et pour se connaitre, dans un concours vaillant à se faire du bien l’une l’autre »
Les premiers contacts entre l’islam et le christianisme n’ont pas toujours donné lieu à des affrontements ; au contraire, l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire lorsque sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions, quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. C’était un acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité et que Sa Majesté le Roi
Mohammed VI-que Dieu l’assiste- et le Pape Jean François ont commémoré le 30 et 31 Mars 2019 à Rabat, transformée, pour l’histoire, en capitale du dialogue interreligieux.
Les exemples de dialogue interculturel qu’avaient illustrés les quatre périodes connues sous le nom de convivencia en Espagne, de 711à 1492, ou encore l’époque ou François d’Assise s’interposa avec succès entre les chrétiens et les musulmans lors de la cinquième croisade, se basaient, à partir de la Renaissance du XIIe siècle, sur un fondement philosophique clair : Pierre Abélard 1avait rédigé en 1142 le Dialogue entre un philosophe, un juif, et un chrétien, qui resta inachevé. Le philosophe dont il s’agissait était probablement un musulman. Abélard mit ainsi en scène trois monothéistes, pour qui il existe un Dieu unique.
Il était en quête de tolérance religieuse, et chercha un noyau commun profondément ancré dans les cultures des trois religions abrahamiques que sont le christianisme, le judaïsme et l’islam, permettant d’établir une véritable communication.
Au xixe et xxe siècles, l’important développement des moyens de transport et de communication a permis des échanges culturels qui, s’ils ne facilitaient pas le dialogue interreligieux, en jetaient les bases. L’apport des travaux ethnologiques dans les années 1950 et la décolonisation favorisent le dialogue islamochrétien dont les principaux précurseurs sont Louis Massignon, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, Louis Gardet et Georges Anawati2.
À la suite de la conférence de Seelisberg, organisée en 1947 pour étudier les causes de l’antisémitisme chrétien, les catholiques sentirent l’urgente nécessité de revisiter de fond en comble la relation qu’ils avaient avec les autres religions. Un Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux a été érigé par le pape Paul VI le 17 mai 1964.

Le thème du dialogue interreligieux fut, avec l’oecuménisme, l’un des thèmes évoqués lors du concile Vatican II entre 1962 et 1965, ce concile restant cependant marqué par la théologie de l’accomplissement selon laquelle les religions non chrétiennes jouent le rôle de « préparation évangélique », le Christ venant «accomplir » tous les éléments de vérité contenus dans les religions.
Ainsi, la pratique du dialogue s’est imposée progressivement comme la garante d’une paix sociale. Le christianisme, en ses différentes traditions, a cherché à définir en quoi consiste cette « culture du dialogue ». S’inscrivant dans le mouvement lancé au moment du second Concile de Vatican, l’Église catholique s’est particulièrement montrée volontaire dans ce domaine,
en définissant le dialogue inter-religieux comme une condition nécessaire à la paix sociale (Evangelii Gaudium, 2013), et en cherchant à comprendre la place de « la culture du dialogue dans un monde globalisé » (thème de la rencontre interreligieuse entre catholiques et musulmans, organisée à Tripoli en 2002).
Bien entendu, tout cela passe par des attitudes très concrètes : la manière de parler de l’autre, le souci de dépasser les amalgames et les stéréotypes, ainsi que le désir d’approfondir sa propre foi et les ressources qu’elle donne pour une rencontre de l’autre en vérité. Dans La Joie de l’Evangile, le pape François parle du dialogue interreligieux comme faisant partie du «dialogue social comme contribution à la paix»3.
Ultérieurement, la rencontre de Feu Sa Majesté le Roi Hassan II avec le pape Jean Paul II en 1985, et celle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI avec le pape Jean François en 2019, ont valorisé le dialogue interreligieux défini comme échange de paroles, écoute réciproque engageant sur un pied d’égalité des croyants de différentes convictions religieuses, et impliquant ainsi une relation personnelle, une parole intelligible, une adhésion de foi, un droit à la différence et un enjeu existentiel.
Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Commandeur des Croyants -Que Dieu le prèserve- et le souverain pontife Jean François, ont démontré au monde qu’il ne peut pas y avoir de dialogue en dehors d’une relation personnelle, et que le dialogue interreligieux n’est pas une comparaison d’idée, ni une confrontation de systèmes. Et en suivant le raisonnement de Jean Claude Basset qui a défini les termes de réussite d’un dialogue interreligieux, les deux chefs d’Etat ont pu relever ce défi en faisant montre d’une adhésion à une approche dialogique dont la spécificité tient au fait qu’elle laisse aux fidèles la possibilité et le soin de se définir aux mêmes et d’exprimer le sens de leur foi pour leur compréhension de l’existence et leur engagement dans le monde; Ils ont également confirmé que dans le dialogue, « le droit à la différence est reconnu, non comme une concession, mais comme une donnée positive, une source d’enrichissement, et enfin que le dialogue n’est pas seulement un face à face où chacun confronte ses convictions à celles de l’autre, mais un cote à côte, une marche vers un approfondissement de
la vérité qu’ils entendent tous deux accomplir pour le bien de l’humanité entière.
L’histoire des relations entre le Royaume du Maroc et l’Eglise catholique peut être placée sous le signe de la continuité et du respect de la philosophie dialoguiste entre les religions musulmane et chrétienne.
Les premiers contacts entre les souverains marocains et l’Église catholique remontent au temps des Almoravides (1061-1147), le plus souvent sous forme de correspondances.
En 1888, le sultan Moulay Hassan Ier envoie une délégation au pape Léon XIII en signe de fraternité entre les religions. Durant le protectorat, l’Église va renforcer ses liens avec le Maroc grâce à la communauté marocaine d’origine juive. Après l’indépendance, et en dépit de l’absence des relations diplomatiques entre le Maroc et le Vatican, le pape Jean XXIII accorda en 1960 une audience à Abdellah Ibrahim, président du conseil du gouvernement sous le règne de feu SM le Roi Mohammed V. En août 1969, suite
à l’incendie de la mosquée al-Aqsa, feu SM le Roi Hassan II échangea des lettres avec le pape Paul VI sur le danger de l’escalade de la violence dans la ville sainte.
En 1980, le royaume chérifien signe un accord géopolitique transreligieux qui débouche sur l’établissement des relations diplomatiques entre le Maroc et le pontificat. La visite officielle de feu Sa Majesté le Roi Hassan II au Vatican, en 1980, donnera un autre souffle à une dynamique symbolique vu qu’il était le premier Chef d’Etat musulman qui allait à la rencontre du Souverain pontife à Rome. Feu Sa Majesté Hassan II s’y était présenté en sa qualité de Commandeur des Croyants.
En 1985, le pape Jean Paul II effectua, à son tour, une visite historique au Maroc afin d’établir un dialogue interreligieux permanent entre l’Église chrétienne et le monde musulman, le dialogue islamo-chrétien, étant au coeur des préoccupations de la papauté. Le pape Jean-Paul II s’était d’abord entretenu avec le souverain alaouite, puis avait rencontré le conseil supérieur des oulémas, avant de prononcer un discours historique devant 80.000 jeunes au stade de Casablanca, invitant au dialogue et à la fraternité entre les religions chrétienne et musulmane.
« Le dialogue entre chrétiens et musulmans est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Il découle de notre fidélité envers Dieu et suppose que nous sachions reconnaître Dieu par la foi et témoigner de lui par la parole et l’action dans un monde toujours plus sécularisé et parfois même athée », avait insisté le Souverain pontife le 19 août 1985.
Faut-il rappeler que Le Maroc a été le premier pays musulman visité par un Souverain pontife. Cette visite avait eu lieu une année après la promulgation d’un Dahir Royal confirmant le statut de l’Eglise catholique au Royaume et son droit d’exercer, publiquement, ses activités, en particulier, celles relatives au culte, au magistère, à la juridiction interne, à la bienfaisance de ses fidèles et à l’enseignement religieux, créant ainsi un cadre législatif pour une coexistence paisible entre musulmans et catholiques. Les relations entre le Vatican et le Maroc étaient ainsi étroitement renforcées ; L’ouverture, en 1997, d’une ambassade du Maroc auprès du Saint-Siège n’était donc que la suite logique d’une volonté de consolider les relations
diplomatiques entre les deux Etats.
Dès son intronisation, Sa Majesté le Roi Mohammed VI- Que Dieu le protège- va renforcer les liens avec la papauté en effectuant sa première visite au pape Jean Paul II, en avril 2000, couronnant une histoire commune entre le Royaume et l’Eglise catholique.
L’élection de François à la tête du Vatican va raffermir davantage les relations entre le Maroc et le Saint-Siège. Le 19 mars 2013, le Premier ministre du Maroc, Abdel-Ilah Benkiran, représente le roi Mohammed VI à la messe d’inauguration du pontificat du nouveau pape.
Les déclarations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI-que Dieu le protége- fin novembre 2016 à Madagascar, selon lesquelles il est le Commandeur de « tous les croyants » (juifs, chrétiens et musulmans), ont été favorablement accueillies par le Pape qui a décidé de répondre à cette ouverture en essayant d’établir une alliance islamo-chrétienne avec le royaume chérifien.
Encouragés par les propos du Monarque à Madagascar, les chrétiens marocains ont décidé de créer une coordination des « églises à domicile», tolérées même si elles ne disposent pas des autorisations administratives.
Par ailleurs, la nomination du professeur Raja Naji Mekkaoui, femme jurisconsulte, au poste d’ambassadrice du Maroc au Vatican a été l’occasion pour le Pape Jean François de saluer les initiatives du Souverain qui “traduisent, de manière éloquente, Son leadership en matière de dialogue interreligieux et de défense des valeurs de paix et de sécurité à l’échelle internationale”.
Le rapprochement entre le Maroc et le Vatican, sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI-que Dieu l’assiste- se fait aussi au nom de la lutte contre le radicalisme religieux et l’extrémisme violent. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’organisation, le 3 mai 2017 à Rabat, d’une journée d’étude islamo-chrétienne, sur invitation de l’Académie du Royaume du Maroc. Une idée qui réfère au « modèle andalou » qui prônait l’émancipation d’un musulman tolérant et civique.
L’histoire des relations entre le Royaume du Maroc et le Vatican a connu un nouvel élan les 30 et 31 mars, dates auxquelles le Pape François s’est rendu au Maroc pour son 28e voyage apostolique. Un voyage placé sous le signe du dialogue interreligieux, comme le fut celui de Jean-Paul II en 1985, et qui consacre une entente séculaire entre les deux Etats.
La mémoire collective restera à jamais imprégnée des images fortes de l’accueil chaleureux qui a été réservé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Commandeur des Croyants, au Souverain Pontife, ainsi que de la charge symbolique des deux discours prononcés par les deux chefs d’Etats. Leur rencontre est une nouvelle opportunité pour promouvoir le dialogue, le respect et la tolérance entre les religions, et lutter contre l’obscurantisme et les discours de la haine.
1- philosophe dialecticien et théologien chrétien, père de la scolastique et inventeur du conceptualisme
2- Maurice Borrmans, Prophètes du dialogue islamo-chrétien.Louis Massignon, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, Louis Gardet et Georges Anawati, Cerf, 2009, 272
p.) .
3- Geneviéve Comeau, Religieuse Xaviére, professeur de théologie au centre
Sévres-Faculté jésuite de Paris.Revue « volontaires en Eglise » de la DCC, juin 2015.
A suivre
Mohammed Jelmad



