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Le Maroc africain : Une vision de souveraineté, d’unité et d’avenir continental – par Mohamed Chtatou

Le Maroc africain n’est pas une simple orientation stratégique : c’est une renaissance identitaire et géopolitique. En réaffirmant son appartenance au continent, le Royaume a su concilier mémoire, modernité et ambition. Son modèle d’action repose sur une diplomatie proactive, une économie d’influence et une solidarité sincère. Mais il reste à consolider ce projet face aux défis de cohérence interne, d’équité et de durabilité.


Pr. Mohamed Chtatou

Introduction

La position géographique du Maroc, à la charnière de l’Europe, du monde arabe et de l’Afrique, en fait un espace singulier, un carrefour où se rencontrent civilisations, routes commerciales et influences culturelles. Mais cette position n’est pas qu’un fait de nature ; elle est aussi un choix politique et historique. Être « Maroc africain », c’est affirmer une appartenance, une responsabilité et une ambition.
Depuis l’indépendance du Royaume en 1956, l’Afrique a constitué un horizon de solidarité et d’inspiration. Toutefois, c’est sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que cette orientation africaine est devenue une politique structurée, fondée sur le principe de la co-appartenance, de la coopération sud-sud et d’une solidarité active.

Cet essai explore la dimension africaine du Maroc à travers cinq axes : les fondements historiques et identitaires, la stratégie africaine contemporaine, les réalisations tangibles, les défis structurels, et les perspectives à long terme. À travers ces prismes, il s’agit de comprendre comment le Maroc, loin d’être à la périphérie de l’Afrique, se conçoit comme un acteur central d’un continent en mutation.

Le Maroc et son africanité : entre mémoire, géographie et vision

L’africanité du Maroc n’est pas un concept politique récent. Elle plonge ses racines dans l’histoire longue des échanges caravaniers, spirituels et culturels entre le Nord et le Sud du Sahara. Dès le VIIIᵉ siècle, les dynasties marocaines — almoravide, almohade, mérinide, saadienne — ont construit des ponts matériels et spirituels vers l’Afrique subsaharienne. Les routes du sel, de l’or et de la foi reliaient alors Marrakech à Tombouctou, Fès à Gao, Essaouira à Saint-Louis.

Ces relations n’étaient pas uniquement économiques : elles traduisaient une fraternité spirituelle. Des zaouïas soufies marocaines, telles que la Tijaniyya ou la Qadiriyya, ont essaimé en Afrique de l’Ouest, diffusant une éthique religieuse de paix, de savoir et de solidarité. Ainsi, le Maroc a contribué à l’islamisation pacifique du continent, en incarnant un modèle d’islam tolérant et ouvert — un legs encore perceptible dans le rayonnement spirituel du Royaume aujourd’hui.

Au lendemain de l’indépendance, le Maroc de Mohammed V puis de Hassan II s’est inscrit dans la mouvance panafricaine, soutenant les mouvements de libération du continent. Rabat fut une terre d’accueil pour les leaders indépendantistes africains et un acteur de la Conférence de Casablanca (1961), qui posa les bases d’un panafricanisme pragmatique et anti-colonial.
Toutefois, les divergences politiques avec certains États africains autour de la question du Sahara occidental conduisirent le Maroc à se retirer de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1984. Ce retrait symbolisait moins un désengagement africain qu’un désaccord institutionnel : le Maroc refusait que l’unité africaine soit compromise par des logiques séparatistes.

Le retour du Maroc sur la scène africaine s’est accompagné d’une redéfinition identitaire. Le Royaume ne se présente plus comme un acteur périphérique du continent, mais comme un pays pleinement africain, fort de son histoire, de sa stabilité et de son modèle de développement.
Dans son discours d’Adis-Abeba (2017), lors de la réintégration du Maroc à l’Union africaine (UA), le Roi Mohammed VI déclara :

« L’Afrique est le présent et l’avenir du Maroc. »

Cette phrase résume la nouvelle philosophie du Royaume : l’Afrique n’est plus une marge, elle est une matrice d’avenir et de souveraineté partagée.

La stratégie africaine contemporaine : diplomatie, économie et humanisme

Depuis deux décennies, la diplomatie marocaine déploie une action africaine articulée autour de trois principes : l’appartenance, l’initiative et la solidarité (Bourita, 2024). Cette diplomatie est incarnée par les tournées royales en Afrique — plus de 40 visites officielles dans une trentaine de pays — et la signature de près de 1 000 accords de coopération couvrant les domaines de l’énergie, de la santé, de l’éducation et de la sécurité.

Le Maroc adopte une approche bilatérale pragmatique, préférant la construction de partenariats gagnant-gagnant à la logique d’aide ou de dépendance. En s’inscrivant dans le paradigme de la co-construction, le Royaume s’impose comme un acteur africain responsable, soucieux de promouvoir une souveraineté collective face aux puissances extérieures.

Le Maroc fait de la coopération sud-sud le cœur de sa politique africaine. Celle-ci repose sur le partage de savoir-faire, la formation et la mobilité. Les universités marocaines accueillent chaque année plusieurs milliers d’étudiants africains, souvent boursiers de l’État. Ces jeunes constituent demain un réseau d’élites africaines formées au Maroc, porteuses d’un lien organique entre leurs pays et le Royaume.

Sur le plan humanitaire, le Maroc a été pionnier dans la régularisation des migrants africains (2014, 2017), affirmant que « le migrant n’est pas une menace, mais une richesse ». Cette approche humaniste contraste avec les politiques restrictives adoptées ailleurs et confère au Maroc une légitimité morale sur le continent.

La stratégie africaine du Maroc s’appuie également sur une offensive économique structurée. Les grandes entreprises marocaines, notamment dans les secteurs bancaires (Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa), des télécommunications (Maroc Telecom), de la construction (CGI, Ciments de l’Afrique) et de l’énergie (OCP Africa), ont investi massivement sur le continent.
Le Maroc se positionne ainsi comme le deuxième investisseur africain en Afrique, après l’Afrique du Sud. Ces investissements, soutenus par la diplomatie royale, traduisent une économie de projection, où la réussite nationale se prolonge par des partenariats régionaux.

L’OCP, par exemple, symbolise cette stratégie d’intégration productive : en développant des unités de production et de distribution d’engrais en Éthiopie, au Nigéria et au Sénégal, elle participe à la sécurité alimentaire du continent. De même, la stratégie énergétique marocaine — notamment le développement de l’hydrogène vert et des interconnexions électriques — ouvre de nouvelles perspectives de coopération verte avec l’Afrique.

Le Maroc joue aussi un rôle de stabilisateur dans le champ sécuritaire. Sa politique de formation des imams africains au sein de l’Institut Mohammed VI de formation des imams à Rabat illustre sa diplomatie spirituelle : un islam modéré, enraciné dans la tradition malikite et soufie, opposé à l’extrémisme violent.
Par ailleurs, le Royaume intervient discrètement dans la médiation des crises africaines, notamment au Mali, en Libye ou au Soudan. Sa neutralité, sa stabilité politique et son image de pays musulman tolérant lui confèrent une crédibilité particulière dans la prévention des conflits.

Les réalisations du Maroc africain : une présence concrète et visible

La réintégration du Maroc à l’Union africaine en 2017, après 33 ans d’absence, fut une victoire diplomatique majeure. Loin d’un simple retour symbolique, elle marque la reconnaissance du poids économique et politique du Maroc. Le Royaume siège désormais dans plusieurs organes de l’UA et milite pour une réforme institutionnelle axée sur l’efficacité et la responsabilité.

La présence des entreprises marocaines s’étend aujourd’hui à plus de 30 pays africains. Cette expansion s’accompagne de la création de corridors commerciaux, de l’amélioration des infrastructures portuaires (Tanger Med) et de la facilitation des échanges financiers intra-africains.
Tanger Med, port stratégique sur l’Atlantique, illustre cette ambition : il ne sert pas uniquement à relier le Maroc à l’Europe, mais constitue aussi une plateforme d’accès logistique pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel.

Lancée par le Roi Mohammed VI en 2023, l’initiative atlantique vise à offrir un accès à la mer aux pays sahéliens enclavés (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) via les ports marocains. Cette vision repose sur trois piliers :

  1. Connectivité logistique et infrastructures ;
  2. Coopération énergétique (pipeline Nigeria-Maroc) ;
  3. Intégration économique et stabilité régionale.

Ce projet illustre la vocation du Maroc à devenir un moteur d’intégration africaine fondée sur la solidarité et la complémentarité.

Au-delà de la politique et de l’économie, le Maroc renforce son soft power culturel. Les festivals, les coopérations universitaires et les programmes de jumelage entre villes africaines contribuent à l’émergence d’un espace culturel africain commun.
De même, la diplomatie religieuse marocaine, axée sur la tolérance, joue un rôle déterminant dans la consolidation des valeurs de coexistence et de paix.

Défis structurels et contradictions

Le premier défi reste la question du Sahara marocain, qui structure la diplomatie africaine du Royaume. Si de nombreux États africains soutiennent l’intégrité territoriale du Maroc — en ouvrant des consulats à Dakhla ou Laâyoune — d’autres demeurent alignés sur la position algérienne ou celle de la défunte RASD.
La rivalité avec l’Algérie entrave la création d’un Maghreb uni, pourtant essentiel à l’intégration continentale. Ce blocage géopolitique demeure un obstacle à la pleine réalisation du projet africain du Maroc.

Le Maroc africain doit également affronter ses propres paradoxes. Alors que le Royaume prône la solidarité continentale, il doit en parallèle renforcer la cohésion sociale interne, réduire les inégalités régionales et consolider le développement du Sud.
L’enjeu est de faire converger la politique extérieure et la politique intérieure, afin que la réussite africaine du Maroc repose sur une base nationale solide.

Certains critiques estiment que la politique africaine du Maroc repose encore trop sur un modèle vertical, où les grandes entreprises marocaines exportent leurs services sans nécessairement favoriser l’émergence de partenariats horizontaux.
La durabilité de cette politique dépendra donc de sa capacité à créer des partenariats égalitaires, basés sur le transfert technologique et la participation locale.

Enfin, le Maroc africain doit intégrer la dimension écologique dans ses politiques continentales. Le changement climatique, la désertification et la raréfaction de l’eau affectent durement l’Afrique. Le Maroc, pionnier des énergies renouvelables (Noor Ouarzazate, hydrogène vert), a ici un rôle de leader écologique africain à assumer, en diffusant un modèle de croissance durable.

Le Maroc africain de demain : vision, défis et horizon

À long terme, le Maroc ambitionne de devenir un hub africain global, reliant les marchés, les cultures et les flux humains entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique latine. Le positionnement géographique du Royaume lui confère une capacité unique de connectivité.

La diplomatie africaine du futur passera aussi par la transformation numérique. Le Maroc peut jouer un rôle moteur dans la formation technologique des jeunes africains et dans le développement des start-ups continentales. Des initiatives conjointes dans l’agritech, la fintech ou la cybersécurité pourraient constituer le cœur d’une Afrique du savoir, dont le Maroc serait un catalyseur.

L’Afrique a besoin de leaderships moraux plus que militaires. En défendant une diplomatie religieuse modérée, une politique migratoire humaniste et une approche coopérative, le Maroc se positionne comme un modèle de stabilité éthique au sein d’un continent fragmenté.
Cette dimension spirituelle, souvent sous-estimée, est l’un des atouts les plus profonds du Maroc africain : une synthèse entre réalisme politique et idéal humaniste.

Conclusion

Le Maroc africain n’est pas une simple orientation stratégique : c’est une renaissance identitaire et géopolitique. En réaffirmant son appartenance au continent, le Royaume a su concilier mémoire, modernité et ambition. Son modèle d’action repose sur une diplomatie proactive, une économie d’influence et une solidarité sincère. Mais il reste à consolider ce projet face aux défis de cohérence interne, d’équité et de durabilité.

Le Maroc, pont entre les mondes, aspire aujourd’hui à être l’un des moteurs d’une Afrique souveraine, unie et prospère. Sa trajectoire africaine incarne une conviction : celle que l’avenir du Royaume — et de l’Afrique — se construira dans la coopération, la sagesse et la vision.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu

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