Le Pacte de défense de La Mecque et la refonte de l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient ne cesserait pas de coopérer avec les puissances extérieures. Il acquerrait plutôt suffisamment de capacités indigènes et régionales pour traiter avec ces puissances depuis une position d’autonomie stratégique accrue. Cela pourrait finalement constituer l’héritage le plus important du Pacte de défense de La Mecque : non pas la création d’une OTAN islamique, mais l’émergence progressive d’un ordre moyen-oriental dans lequel les puissances régionales elles-mêmes deviennent les principaux architectes de la sécurité régionale.

Introduction : Un nouveau moment de réalignement stratégique
La signature à La Mecque, le 7 août 2026, de l’Accord conjoint de défense de La Mecque par l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan constitue une évolution potentiellement majeure dans la transformation de l’ordre sécuritaire au Moyen-Orient. L’accord établit un principe de défense collective selon lequel une attaque armée contre l’un des trois signataires doit être considérée comme une attaque contre les trois. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a par la suite décrit ce dispositif comme étant, sur le plan technique, comparable à l’article 5 de l’OTAN, tout en soulignant que l’accord n’était dirigé ni contre l’Iran ni contre un quelconque autre pays (Al Jazeera, 2026a, 2026b ; Reuters, 2026).
L’importance de l’accord ne saurait toutefois être réduite à la formulation de sa clause de défense mutuelle. Sa signification plus profonde réside dans la convergence de plusieurs transformations majeures qui affectent le Moyen-Orient contemporain : la recherche par l’Arabie saoudite d’une autonomie stratégique et militaro-industrielle ; la politique étrangère de plus en plus multidirectionnelle de la Türkiye et l’expansion de ses capacités militaro-industrielles nationales ; les relations militaires de longue date entre le Pakistan et l’Arabie saoudite ainsi que la position du Pakistan en tant que grande puissance militaire d’Asie du Sud ; et la tendance croissante des États de la région à diversifier leurs partenariats stratégiques face à l’incertitude concernant la durabilité et la portée des garanties traditionnelles de sécurité fournies par les puissances extérieures.
Le pacte doit donc être replacé dans un processus plus large de réalignement régional. Le Moyen-Orient contemporain traverse ce que l’on pourrait qualifier de point d’inflexion stratégique prolongé, caractérisé par la fragmentation géopolitique, les rivalités interétatiques, la compétition par acteurs interposés, la modernisation militaire, le recalibrage diplomatique et la recherche d’un nouvel équilibre régional (Chtatou, 2026a, 2026b). La région ne revient ni simplement aux structures bipolaires de la guerre froide ni ne s’achemine vers un ordre post-conflit stable. Elle est plutôt caractérisée par des réseaux sécuritaires imbriqués au sein desquels les États coopèrent, rivalisent, pratiquent le hedging stratégique, cherchent à équilibrer les rapports de force et négocient simultanément.
L’accord de La Mecque doit donc être interprété avant tout comme une expression de l’autonomie stratégique régionale. Cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite, la Türkiye ou le Pakistan aient l’intention d’abandonner leurs relations avec les États-Unis ou avec d’autres grandes puissances. Les trois États semblent plutôt désireux de développer des mécanismes supplémentaires leur permettant de protéger leurs intérêts sans dépendre exclusivement de fournisseurs de sécurité extérieurs. Cette tendance s’inscrit dans une transformation plus large de la géopolitique moyen-orientale, au sein de laquelle les acteurs régionaux cherchent de plus en plus à façonner leur environnement stratégique plutôt qu’à simplement s’adapter aux décisions prises par les puissances extérieures (Chtatou, 2026c).
Il convient cependant de faire preuve de prudence analytique. Il serait prématuré de qualifier l’accord de La Mecque d’« OTAN islamique ». L’article 5 de l’OTAN s’inscrit dans le cadre d’une alliance hautement institutionnalisée, caractérisée par des décennies d’intégration militaire, des normes communes, des exercices conjoints, le partage du renseignement, des dispositifs logistiques, l’interopérabilité et des procédures politiques établies. De même, les informations publiquement disponibles ne démontrent pas que l’arsenal nucléaire pakistanais ait été formellement placé sous un contrôle collectif ou que l’accord constitue un mécanisme de partage nucléaire. Le statut nucléaire du Pakistan confère néanmoins au pacte un poids stratégique considérable et influence nécessairement les calculs de ses éventuels adversaires.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir si l’accord de La Mecque a déjà créé une OTAN moyen-orientale. Ce n’est pas le cas. La question plus importante est de savoir s’il constitue l’embryon d’une nouvelle architecture de sécurité régionale de plus en plus conçue par les puissances régionales elles-mêmes.
Le problème historique : un Moyen-Orient dépourvu d’une architecture sécuritaire inclusive
Le Moyen-Orient souffre depuis longtemps d’un profond déficit institutionnel dans le domaine de la sécurité. La région possède de nombreux accords bilatéraux, organisations sous-régionales, partenariats de défense et dispositifs sécuritaires parrainés par des puissances extérieures, mais elle ne dispose pas d’une véritable institution régionale inclusive capable de gérer la compétition stratégique entre l’ensemble de ses principales puissances.
Pendant une grande partie de la période postérieure à 1945, les États-Unis sont progressivement devenus le principal fournisseur extérieur de sécurité pour de nombreux États arabes, en particulier dans le Golfe. Les installations militaires américaines, la coopération en matière de renseignement, les transferts d’armes, la défense aérienne et antimissile, les déploiements navals, la formation militaire et l’engagement diplomatique ont créé un système dans lequel les gouvernements régionaux pouvaient compenser leurs propres limitations militaires et institutionnelles par leur dépendance à l’égard d’une superpuissance extérieure.
Ce dispositif demeure important, mais ses fondements psychologiques et stratégiques ont évolué. Les gouvernements de la région se demandent de plus en plus si les puissances extérieures interpréteront toujours leurs intérêts sécuritaires de la même manière. L’expérience de conflits et de crises successifs a renforcé l’idée que les garanties de sécurité extérieures peuvent être conditionnelles, politiquement contingentes ou stratégiquement sélectives. La réponse n’a toutefois pas été un simple abandon de Washington, mais une diversification.
Le Moyen-Orient contemporain se trouve à un point d’inflexion caractérisé par la guerre, le réalignement et la concurrence entre différentes visions de l’ordre régional. Cette analyse est particulièrement utile pour comprendre pourquoi les puissances régionales cherchent de plus en plus à construire des relations stratégiques alternatives plutôt qu’à rester enfermées dans une configuration géopolitique unique (Chtatou, 2026a). Il en résulte une pratique croissante du hedging stratégique.
Plutôt que de choisir exclusivement entre Washington, Pékin, Moscou ou un autre centre de puissance, les États régionaux cultivent simultanément plusieurs relations. Les relations croissantes de l’Arabie saoudite avec la Türkiye et le Pakistan doivent donc être comprises parallèlement à ses relations continues avec les États-Unis, la Chine, la Russie et d’autres acteurs internationaux. L’accord de La Mecque représente une étape importante dans l’institutionnalisation de cette stratégie de diversification.
Défense collective et analogie avec l’article 5
L’élément le plus frappant de l’accord de La Mecque est sa disposition relative à la défense mutuelle. Une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre les trois. Cela rappelle le principe central de l’article 5 de l’OTAN et confère au pacte une fonction potentiellement importante de dissuasion (Al Jazeera, 2026a ; NATO, 2025 ; Reuters, 2026). La comparaison doit toutefois demeurer précise.
L’article 5 de l’OTAN n’impose pas automatiquement une réponse militaire identique de la part de chaque membre. Chaque allié s’engage à assister la partie attaquée par l’action qu’il juge nécessaire, ce qui peut inclure l’emploi de la force armée (NATO, 2025). En outre, la crédibilité de l’OTAN repose sur une vaste infrastructure institutionnelle construite au cours de plusieurs décennies.
L’accord de La Mecque se trouve à un stade beaucoup plus précoce. Sa valeur immédiate réside donc principalement dans le signal stratégique qu’il envoie. Un agresseur potentiel doit désormais prendre en considération la possibilité qu’une attaque contre l’Arabie saoudite, la Türkiye ou le Pakistan puisse entraîner une réponse collective. La crédibilité de cette dissuasion dépendra toutefois du développement institutionnel du pacte.
Les trois gouvernements devront mettre en place des mécanismes de partage du renseignement, des exercices conjoints, des consultations militaires, de l’interopérabilité, un soutien logistique, des communications de crise et une planification stratégique. Ils devront également déterminer ce qui constitue une « attaque armée » à une époque où les conflits impliquent de plus en plus des drones, des cyberattaques, des forces par procuration, des actes de sabotage, des incidents maritimes et des acteurs non étatiques. Le défi consiste donc à transformer un engagement politique en une institution sécuritaire prévisible.
Arabie saoudite : du consommateur de sécurité à l’architecte de sécurité
L’Arabie saoudite constitue le pilier financier et, de plus en plus, industriel du nouvel arrangement. Pendant des décennies, le Royaume a été l’un des plus grands acheteurs mondiaux d’équipements militaires étrangers sophistiqués. Ses ressources financières considérables lui ont permis d’acquérir des systèmes d’armes avancés, mais sa dépendance à l’égard des fournisseurs étrangers est demeurée importante. Vision 2030 a introduit une ambition stratégique différente : la localisation de la production de défense.
La politique de défense saoudienne vise à localiser plus de la moitié des dépenses militaires d’ici 2030. La General Authority for Military Industries a fait de la localisation un objectif central, tandis que Saudi Arabian Military Industries a renforcé son rôle dans le développement de capacités nationales et conjointes de défense (General Authority for Military Industries [GAMI], 2025 ; Saudipedia, 2026). Cette transformation présente une pertinence directe pour le pacte de La Mecque.
L’Arabie saoudite peut potentiellement financer la recherche conjointe, la production, la maintenance, la formation, la logistique, la cybersécurité et le développement technologique. Le Royaume cherche ainsi à passer du statut de consommateur de sécurité militaire à celui de producteur et d’architecte de sécurité. La distinction est fondamentale.
L’objectif n’est pas simplement d’acquérir davantage d’armes. Il consiste à développer les capacités industrielles nécessaires au maintien indépendant de la défense nationale et à créer des partenariats dans lesquels les technologies étrangères sont progressivement localisées. Les capacités militaro-industrielles de la Türkiye et l’expertise militaire du Pakistan complètent cette stratégie saoudienne. L’accord de La Mecque pourrait ainsi devenir une plateforme pour un écosystème militaro-industriel plus vaste reliant capitaux, technologies, ressources humaines et marchés stratégiques.
Türkiye : autonomie stratégique au sein de l’OTAN
La Türkiye occupe une position particulièrement complexe. Elle est simultanément membre de l’OTAN, grande puissance militaire régionale, productrice croissante de technologies de défense et actrice diplomatique de plus en plus autonome. Sa participation à l’accord de La Mecque ne doit donc pas être automatiquement interprétée comme un rejet de l’OTAN. Elle illustre plutôt la stratégie plus large de multi-alignement poursuivie par Ankara.
La Türkiye a développé des relations avec la Russie, les États du Golfe, le Pakistan, l’Asie centrale, l’Afrique et d’autres acteurs régionaux tout en conservant son appartenance à l’OTAN. Cette politique multidirectionnelle vise à maximiser la flexibilité stratégique. L’expansion de son industrie de défense constitue un élément central de cette stratégie.
Le développement turc de systèmes sans pilote, de technologies aérospatiales, de plateformes navales, de véhicules blindés, de missiles, de systèmes électroniques et d’autres technologies militaires a accru l’autonomie stratégique d’Ankara. Les exportations de défense sont simultanément devenues des instruments d’influence diplomatique.
La contribution turque au dispositif de La Mecque ne se limite donc pas à la puissance militaire conventionnelle. Elle comprend une expertise technologique, des capacités de production industrielle, une expérience militaire et un savoir-faire en matière de gestion des alliances. La participation d’Ankara introduit également un important pont institutionnel entre les environnements sécuritaires euro-atlantique et régional émergent. La Türkiye pourrait ainsi devenir le principal lien entre deux systèmes sécuritaires qui se chevauchent : l’OTAN et un cadre moyen-oriental de plus en plus autonome.
Pakistan : puissance militaire et question nucléaire
Le Pakistan constitue le troisième pilier stratégique. Son establishment militaire dispose d’une vaste expérience opérationnelle, d’un secteur militaro-industriel substantiel, d’une géographie stratégique et d’une capacité de dissuasion nucléaire. Sa relation militaire avec l’Arabie saoudite est également ancienne.
L’Accord stratégique de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite et le Pakistan de 2025 a fourni une base importante au dispositif trilatéral ultérieur, en formalisant une relation qui comportait déjà des activités de formation militaire, de coopération consultative et de coordination en matière de défense (White, 2025). La dimension nucléaire nécessite toutefois une analyse prudente.
La capacité nucléaire du Pakistan modifie incontestablement les calculs stratégiques entourant le pacte de La Mecque. Néanmoins, rien ne démontre que le Pakistan ait transféré des armes nucléaires ou l’autorité de commandement nucléaire à l’Arabie saoudite ou à la Türkiye dans le cadre de cet accord. Le concept approprié n’est donc pas celui de partage nucléaire, mais celui d’ambiguïté stratégique.
La participation du Pakistan signifie que les adversaires potentiels doivent envisager la possibilité qu’une escalade impliquant l’alliance puisse se trouver liée aux calculs stratégiques d’un État doté de l’arme nucléaire. Cela pourrait renforcer la dissuasion tout en accroissant simultanément l’importance des mécanismes de gestion des crises. Le problème central demeure le paradoxe nucléaire classique : les armes qui peuvent empêcher une guerre majeure peuvent également rendre les erreurs de calcul plus dangereuses.
Puissance complémentaire : la logique stratégique du triangle
L’arrangement de La Mecque est particulièrement intéressant parce que ses membres apportent des capacités hautement complémentaires.
L’Arabie saoudite offre des capitaux, des ressources énergétiques, des investissements, une influence diplomatique, une géographie stratégique et un financement de l’industrie de défense. La Türkiye apporte des technologies militaires, des capacités de production de défense, des drones et des capacités aérospatiales, une puissance militaire conventionnelle, l’expérience de l’OTAN et une portée diplomatique régionale. Le Pakistan apporte des effectifs militaires, une expérience opérationnelle, une géographie stratégique, une expertise de défense, des relations militaires dans le Golfe et une dissuasion nucléaire.
Le triangle stratégique qui en résulte est potentiellement supérieur à la somme de ses composantes individuelles. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’accord mérite d’être compris comme une architecture sécuritaire minilatérale plutôt que comme un simple pacte militaire. Son importance future pourrait résider moins dans le déploiement de troupes que dans l’intégration des capacités.
L’Iran et le dilemme sécuritaire régional
L’Iran est inévitablement au centre de l’interprétation stratégique de l’accord de La Mecque. La configuration géographique est à elle seule frappante. L’Arabie saoudite se trouve de l’autre côté du Golfe par rapport à l’Iran ; la Türkiye partage une frontière avec l’Iran au nord-ouest ; le Pakistan partage avec lui une frontière orientale. Du point de vue de Téhéran, l’émergence d’un dispositif de défense collective impliquant ces trois États pourrait donc apparaître comme stratégiquement importante, même si les signataires affirment explicitement que l’Iran n’est pas leur cible. Cette distinction entre intention et perception est fondamentale en théorie de la sécurité internationale.
Les signataires peuvent considérer le pacte comme défensif. L’Iran peut néanmoins le percevoir comme un mécanisme potentiel d’encerclement. La dynamique qui en résulte constitue un dilemme sécuritaire classique : les mesures défensives prises par un groupe peuvent être interprétées comme des préparatifs offensifs par un autre.
L’environnement stratégique actuel du Moyen-Orient est particulièrement utile pour comprendre cette dynamique. L’instabilité contemporaine de la région ne peut être expliquée par une seule rivalité ; elle résulte plutôt de l’interaction entre la puissance iranienne, les préoccupations sécuritaires du Golfe, les interventions extérieures, les réseaux de forces par procuration, la modernisation militaire et l’évolution rapide des alignements diplomatiques (Chtatou, 2026d, 2026e).
Cette complexité explique pourquoi l’affirmation explicite selon laquelle le pacte n’est pas dirigé contre l’Iran revêt une importance stratégique. Une alliance ouvertement anti-iranienne produirait un ordre régional beaucoup plus rigide et conflictuel. Un dispositif d’équilibrage qui préserve un espace diplomatique pourrait, au contraire, contribuer à l’équilibre régional.
De la guerre contre l’Iran à un nouvel ordre régional
Le pacte de La Mecque doit également être compris dans le contexte des profondes conséquences stratégiques générées par la récente confrontation entre les États-Unis et l’Iran. Le conflit a une nouvelle fois démontré à quelle vitesse une confrontation impliquant un seul acteur régional peut affecter l’ensemble du système stratégique. Les marchés de l’énergie, la sécurité maritime, les infrastructures du Golfe, la défense antimissile, les alliances régionales et la diplomatie mondiale sont devenus interdépendants.
Le conflit américano-iranien a contribué à l’apparition de nouvelles lignes de fracture régionales et accéléré la recherche d’un ordre moyen-oriental différent. Cette perspective fournit un cadre conceptuel utile pour interpréter l’accord de La Mecque. Le développement central n’est pas simplement l’émergence d’une alliance contre une autre. Il réside dans la diversification des options stratégiques.
Les États régionaux semblent de plus en plus réticents à considérer que leur sécurité puisse dépendre entièrement des choix d’une seule puissance extérieure. Ils recherchent donc une forme de redondance : plusieurs relations, plusieurs fournisseurs, plusieurs canaux diplomatiques et, de plus en plus, plusieurs dispositifs sécuritaires. Le pacte de La Mecque constitue l’expression institutionnelle de cette redondance stratégique.
Mer Rouge, Golfe et sécurité maritime
La sécurité maritime constitue un autre point majeur de convergence. L’Arabie saoudite possède de vastes façades maritimes sur la mer Rouge et le Golfe. Le Pakistan contrôle un accès à la mer d’Arabie. La Türkiye contrôle les détroits turcs. Les trois pays occupent donc des passages stratégiques reliant l’Europe, la Méditerranée, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud.
Les perturbations récentes du transport maritime en mer Rouge ont démontré la vulnérabilité du commerce mondial face aux conflits régionaux. L’insécurité maritime affecte les prix de l’énergie, les assurances, les chaînes d’approvisionnement et le commerce international.
Un cadre sécuritaire de La Mecque arrivé à maturité pourrait donc développer une coopération dans les domaines suivants :
- surveillance maritime ;
- partage du renseignement ;
- protection de la navigation commerciale ;
- lutte contre le terrorisme ;
- résilience cybernétique ;
- protection des infrastructures critiques ;
- recherche et sauvetage ;
- communication de crise.
Une telle coopération donnerait une substance pratique au pacte sans exiger des trois États qu’ils soient d’accord sur toutes les questions géopolitiques.
La dimension militaro-industrielle
La conséquence la plus transformatrice de l’accord pourrait finalement être industrielle plutôt que militaire. L’Arabie saoudite dispose des capitaux et du marché. La Türkiye possède des technologies de défense de plus en plus sophistiquées. Le Pakistan dispose d’une expertise militaro-industrielle et d’un vaste établissement militaire formé.
La combinaison de ces atouts pourrait générer des coentreprises dans les domaines des systèmes sans pilote, de l’aérospatiale, de l’électronique, des technologies navales, de la cybersécurité, de la maintenance, de la logistique et des communications militaires. Une telle coopération pourrait réduire la vulnérabilité aux chaînes d’approvisionnement extérieures.
L’objectif stratégique ne serait pas nécessairement l’autosuffisance complète. Les industries de défense modernes demeurent profondément interconnectées à l’échelle internationale. L’objectif plus réaliste serait plutôt la résilience stratégique : garantir que les capacités critiques de défense puissent être maintenues même si les relations politiques internationales se détériorent. La stratégie saoudienne de localisation rend cette perspective particulièrement importante (GAMI, 2025 ; Saudipedia, 2026).
Minilatéralisme et émergence d’une sécurité en réseau
Le pacte de La Mecque reflète également une transformation plus large de la politique de sécurité mondiale : la montée du minilatéralisme. Les grandes organisations internationales éprouvent souvent des difficultés à réagir rapidement aux crises parce que leur processus décisionnel implique de nombreux États aux intérêts divergents. Les arrangements plus restreints peuvent fonctionner avec davantage de souplesse.
Le cadre saoudo-turco-pakistanais répond précisément à cette logique. Trois États ont identifié un ensemble d’intérêts stratégiques communs et les ont institutionnalisés. Cela ne signifie pas qu’ils partagent des politiques étrangères identiques. Ce n’est pas le cas. Ils ont plutôt découvert un terrain suffisamment commun pour coopérer dans le domaine de la défense. C’est l’essence même du minilatéralisme contemporain : membership limité, coopération fonctionnelle et complémentarité stratégique.
L’éventuelle inclusion de l’Égypte
L’inclusion potentielle de l’Égypte pourrait considérablement accroître l’importance du cadre de La Mecque. L’Égypte apporterait son poids démographique, ses capacités militaires, le contrôle du canal de Suez, son accès à la mer Rouge et une influence politique considérable dans le monde arabe. Un cadre à quatre pays relierait l’Anatolie, la péninsule Arabique, la mer Rouge, l’Afrique du Nord et l’Asie du Sud. Un tel dispositif pourrait devenir un réseau sécuritaire régional majeur.
L’élargissement introduirait cependant de nouvelles complications. L’Égypte entretient ses propres relations avec les États-Unis, la Russie, la Chine, Israël, l’Arabie saoudite, la Türkiye et d’autres acteurs. Ses priorités stratégiques ne sont pas identiques à celles du Pakistan ou de la Türkiye. Le défi consisterait donc à établir un dénominateur stratégique commun minimal.
Une institution sécuritaire devient plus durable lorsque ses membres coopèrent sur des intérêts précis plutôt que de chercher à imposer une unité politique globale.
Les États-Unis : déclin ou hedging stratégique ?
L’émergence du pacte de La Mecque ne doit pas être interprétée comme la preuve que les États-Unis sont chassés du Moyen-Orient. Les capacités militaires, technologiques, de renseignement, économiques et diplomatiques américaines demeurent considérables. Ce qui change est le degré de dépendance régionale.
Le calcul stratégique de nombreux gouvernements de la région semble de plus en plus reposer sur l’idée que la sécurité nationale doit s’appuyer sur plusieurs piliers plutôt que sur une garantie extérieure unique. Il s’agit du hedging stratégique.
L’Arabie saoudite peut simultanément entretenir des relations avec Washington, Pékin, Ankara, Islamabad et d’autres acteurs. La Türkiye peut rester membre de l’OTAN tout en participant à des dispositifs minilatéraux régionaux. Le Pakistan peut renforcer ses relations avec les pays du Golfe tout en maintenant ses autres partenariats internationaux. Le résultat n’est donc pas un Moyen-Orient post-américain, mais un Moyen-Orient moins exclusivement américain.
L’analyse de l’évolution de l’ordre régional est particulièrement pertinente pour comprendre cette transformation, puisqu’elle met l’accent sur l’émergence de nouvelles lignes de fracture géopolitiques et sur l’accroissement de l’autonomie des acteurs régionaux (Chtatou, 2026a, 2026c).
Chine, Russie et multipolarité
L’accord de La Mecque doit également être situé dans le contexte plus large de la transition de l’unipolarité vers la multipolarité. La Chine est devenue un acteur économique et diplomatique majeur au Moyen-Orient. La Russie demeure pertinente par ses relations énergétiques, militaires et diplomatiques. Les États-Unis continuent de disposer de capacités stratégiques considérables. Dans le même temps, les puissances régionales exercent de plus en plus leur propre autonomie d’action.
L’Arabie saoudite, la Türkiye, l’Iran, Israël, l’Égypte, le Pakistan et d’autres États ne sont plus simplement des clients des grandes puissances. Ils deviennent de plus en plus des acteurs stratégiques à part entière. Le pacte de La Mecque constitue donc l’un des éléments d’un ordre en réseau dans lequel les partenariats se chevauchent sans nécessairement s’aligner parfaitement. Il s’agit d’une rupture fondamentale avec la politique des blocs rigides de la guerre froide.
Israël et le nouvel environnement stratégique
Israël suivra inévitablement avec attention l’évolution du cadre de La Mecque. Ses implications sont ambiguës. Si le dispositif demeure centré sur la défense collective, la souveraineté, la sécurité maritime et la stabilité régionale, il ne doit pas nécessairement devenir une coalition anti-israélienne. Les institutions sécuritaires régionales pourraient même, à terme, créer des canaux permettant un dialogue plus large.
L’évolution des relations entre le Maroc et Israël offre à cet égard un exemple instructif. L’expérience historique du Maroc en matière de coexistence entre musulmans et juifs, ainsi que sa relation stratégique contemporaine avec Israël, démontrent que les partenariats sécuritaires et l’engagement interreligieux ou interculturel ne sont pas nécessairement incompatibles. Cette évolution illustre le passage de la coexistence historique au partenariat stratégique dans le cas maroco-israélien (Chtatou, 2026f).
La leçon est importante : la sécurité régionale ne doit pas nécessairement être construite exclusivement par la confrontation.
De la convivencia à la sécurité humaine
La question plus large est de savoir si une nouvelle architecture sécuritaire moyen-orientale peut dépasser la seule logique de la dissuasion militaire. L’expérience historique marocaine de la convivencia constitue une ressource conceptuelle intéressante (Chtatou, 2026g). Compris comme une expérience historique de coexistence entre communautés musulmanes, juives et autres, ce concept pourrait contribuer à la réflexion sur la paix et la sécurité entre Palestiniens et Israéliens.
Sa pertinence pour le cadre de La Mecque est indirecte mais importante. La sécurité ne peut être réduite aux armes. La stabilité régionale à long terme exige de la résilience sociale, de la compréhension interculturelle, une culture religieuse, des opportunités économiques, l’éducation et des mécanismes de prévention de la radicalisation idéologique.
Une architecture sécuritaire véritablement mature devrait donc combiner défense collective, diplomatie, coopération économique, sécurité maritime, lutte contre le terrorisme, déradicalisation, éducation interculturelle, dialogue interreligieux et sécurité humaine. La composante militaire demeurerait essentielle, mais elle deviendrait l’un des piliers d’un système plus vaste.
Le Maroc et la dimension nord-africaine
La transformation représentée par l’accord de La Mecque a également des implications pour l’Afrique du Nord. La politique étrangère du Maroc a progressivement combiné ses relations avec l’Europe, les États-Unis, les pays du Golfe, l’Afrique et Israël. Le pays occupe une position particulière au carrefour des mondes atlantique, méditerranéen, arabe, africain et islamique.
Le Maroc pourrait donc contribuer à des réseaux sécuritaires régionaux plus larges sans nécessairement devenir membre formel du pacte de La Mecque.
Son expérience en matière de lutte contre le terrorisme, de coopération dans le renseignement, de diplomatie religieuse, de sécurité africaine et d’engagement interreligieux fournit un modèle plus large de sécurité. Cette dimension est particulièrement importante parce que les défis sécuritaires auxquels sont confrontés aujourd’hui le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont simultanément militaires, idéologiques, économiques, démographiques et sociaux.
L’expérience marocaine suggère que la résilience stratégique peut être renforcée par la combinaison de la sécurité « dure » et de la cohésion sociale.
Vers un concert des puissances du Moyen-Orient ?
La possibilité ultime créée par l’accord de La Mecque n’est pas celle d’une « OTAN islamique », mais celle d’un concert des puissances du Moyen-Orient. Un concert diffère fondamentalement d’une alliance conventionnelle. Une alliance est généralement construite contre une menace perçue. Un concert cherche à gérer la compétition entre grandes puissances.
Le Moyen-Orient a longtemps été dépourvu d’un concert régional inclusif. La région a plutôt connu des alliances fragmentées, des conflits par procuration, des interventions extérieures et des équilibres de puissance changeants. Le pacte de La Mecque ne peut résoudre à lui seul ce problème structurel. Il pourrait cependant constituer l’un des éléments constitutifs d’un processus institutionnel plus large.
Si l’Arabie saoudite, la Türkiye, le Pakistan, l’Égypte et, éventuellement, d’autres puissances régionales établissent des mécanismes de communication de crise, de renforcement de la confiance, de sécurité maritime, de coopération en matière de défense et de consultation diplomatique, la région pourrait progressivement passer d’un équilibrage fragmenté à une compétition stratégique gérée. Il s’agirait d’une évolution historique majeure.
Trois futurs possibles
L’avenir de l’accord de La Mecque peut être envisagé à travers trois scénarios.
Scénario 1 : Le pacte symbolique
Dans le premier scénario, l’accord demeure essentiellement politique. Les dirigeants poursuivent leurs déclarations, la coopération militaire progresse modestement et les relations bilatérales de défense se renforcent, mais aucune institution intégrée substantielle n’émerge. L’accord conserverait néanmoins une valeur symbolique et dissuasive.
Scénario 2 : Le réseau régional de défense
Dans le deuxième scénario, l’accord acquiert une profondeur institutionnelle substantielle. Les trois États organisent des exercices conjoints, échangent du renseignement, coordonnent la sécurité maritime, développent des projets militaro-industriels et établissent des mécanismes de gestion des crises. Le pacte de La Mecque deviendrait alors une véritable institution régionale de sécurité.
Scénario 3 : Une architecture sécuritaire régionale élargie
Le scénario le plus ambitieux impliquerait l’Égypte et potentiellement d’autres États. Le dispositif évoluerait vers un cadre plus large couvrant la défense collective, la sécurité maritime, le renseignement, la production de défense, la résilience cybernétique, la lutte contre le terrorisme, la gestion des crises et la consultation diplomatique.
À ce stade, l’accord de La Mecque cesserait d’être simplement un pacte trilatéral pour devenir un nouveau pilier de l’ordre moyen-oriental.
Le paradoxe stratégique : dissuasion contre escalade
Toute alliance contient un paradoxe fondamental. Son objectif est de prévenir la guerre en rendant l’agression plus coûteuse. Pourtant, le même mécanisme peut accroître les conséquences d’une erreur de calcul.
Le pacte de La Mecque pourrait renforcer la dissuasion parce qu’un adversaire potentiel doit désormais envisager la possibilité de faire face à trois puissances plutôt qu’à une seule. Mais l’ambiguïté peut également créer des risques d’escalade.
Que se passerait-il si un acteur non étatique attaquait l’un des membres ? Que se passerait-il si l’attribution de l’attaque demeurait incertaine ? Que se passerait-il si une cyberattaque provoquait des dommages aux infrastructures critiques ? Que se passerait-il si un incident maritime dégénérait de manière inattendue ?
Ces questions exigent des réponses institutionnelles. Le succès du pacte dépendra donc de la capacité des trois gouvernements à combiner une dissuasion crédible avec une retenue crédible.
Conclusion : Le début d’un ordre régional post-dépendance ?
L’Accord conjoint de défense de La Mecque doit finalement être interprété comme la manifestation d’une transformation historique plus vaste de la géopolitique moyen-orientale. L’Arabie saoudite cherche à devenir un producteur de sécurité plutôt qu’un simple consommateur de sécurité. La Türkiye poursuit son autonomie stratégique tout en demeurant au sein de l’OTAN. Le Pakistan étend sa relation militaire de longue date avec l’Arabie saoudite à un cadre régional plus large. Ensemble, les trois pays créent une nouvelle forme de coopération sécuritaire minilatérale.
L’accord ne crée pas une OTAN islamique. Il ne crée pas automatiquement un mécanisme de partage nucléaire. Il n’élimine pas l’influence américaine. Il ne constitue pas nécessairement une alliance anti-iranienne. Mais il établit quelque chose de potentiellement plus important : un principe politique selon lequel les grandes puissances régionales peuvent organiser de plus en plus elles-mêmes leur sécurité collective.
Cette évolution doit être considérée à la lumière du réalignement régional plus large (Chtatou, 2026a, 2026b, 2026c). Le Moyen-Orient traverse une transformation profonde au cours de laquelle l’ancienne distinction entre fournisseurs extérieurs de sécurité et consommateurs régionaux de sécurité devient progressivement moins pertinente.
Le système émergent est plus complexe. Les puissances régionales pratiquent de plus en plus le hedging entre plusieurs partenaires internationaux. Les relations de défense se chevauchent. Les partenariats économiques et militaires deviennent interdépendants. Les industries nationales de défense se développent. Les alignements diplomatiques deviennent plus fluides.
Le résultat n’est pas le simple remplacement de la puissance américaine par la puissance turque, saoudienne, pakistanaise, chinoise ou russe. Il s’agit de l’émergence d’un pluralisme stratégique. Cette transformation crée également une occasion historique.
Le pacte de La Mecque pourrait rester un accord conventionnel de défense ou évoluer vers quelque chose de beaucoup plus ambitieux : une institution régionale capable de combiner dissuasion et diplomatie, coopération militaire et interdépendance économique, autonomie stratégique et coexistence.
Dans cette perspective, l’expérience marocaine plus large offre un complément conceptuel utile. Comme Chtatou (2026f, 2026g) l’a souligné dans différents contextes, coexistence historique et partenariat stratégique contemporain ne sont pas nécessairement incompatibles. Une architecture sécuritaire régionale fondée exclusivement sur l’équilibrage militaire demeurera fragile ; une architecture intégrant dialogue, coexistence, compréhension interculturelle et sécurité humaine possède un potentiel de durabilité beaucoup plus important.
L’objectif ultime ne devrait donc pas être la construction d’un nouveau bloc géopolitique rigide. Il devrait être la construction d’un équilibre régional dans lequel la puissance est équilibrée, les conflits sont gérés, la souveraineté est respectée et le dialogue demeure possible même entre adversaires.
L’accord de La Mecque pourrait constituer le début d’un tel processus. Sa portée historique dépendra finalement de la capacité des trois signataires à transformer leur déclaration de défense collective en une institution durable.
S’ils y parviennent, le pacte pourrait devenir le noyau d’une nouvelle architecture sécuritaire moyen-orientale — une architecture dans laquelle les États de la région ne seraient plus simplement les objets de la stratégie des grandes puissances, mais en deviendraient de plus en plus les auteurs.
La transformation décisive ne serait alors ni « anti-américaine » ni « anti-iranienne ». Elle serait post-dépendance.
Le Moyen-Orient ne cesserait pas de coopérer avec les puissances extérieures. Il acquerrait plutôt suffisamment de capacités indigènes et régionales pour traiter avec ces puissances depuis une position d’autonomie stratégique accrue.
Cela pourrait finalement constituer l’héritage le plus important du Pacte de défense de La Mecque : non pas la création d’une OTAN islamique, mais l’émergence progressive d’un ordre moyen-oriental dans lequel les puissances régionales elles-mêmes deviennent les principaux architectes de la sécurité régionale.
Références
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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



