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Un siècle de contestation en Afrique du Nord : lecture critique de Social Movements and Democratization in North Africa, 1912–2024 de Moha Ennaji

Sur la base des éléments disponibles avant la lecture du manuscrit, Social Movements and Democratization in North Africa, 1912–2024 d’Ennaji s’apparente le mieux à une tentative réfléchie de conférer à la politique contestataire du Maghreb le type de traitement monographique de longue durée que les études des mouvements sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont généralement réservé aux volumes collectifs (Beinin et Vairel, 2013) ou à des études comparatives plus étroitement centrées sur l’État (Hill, 2016 ; Mako et Moghadam, 2021). L’ambition est authentique et la lacune qu’elle vise à combler est réelle : aucune monographie existante en langue anglaise ne tente une telle amplitude pour un tel ensemble de mouvements.


Pr. Mohamed Chtatou

1. Une entreprise ambitieuse de périodisation

Le titre choisi par Ennaji affirme une position avant même que l’introduction ne commence. Circonscrire une étude des mouvements sociaux sur une période de 112 ans — de la veille des protectorats français et espagnol au Maroc jusqu’aux suites des soulèvements de 2011 et à leur longue postérité — traduit une ambition rarement tentée dans les traitements monographiques de la politique contestataire maghrébine (Ennaji, 2026). La plupart des ouvrages comparables s’ancrent soit à une rupture unique (Beinin et Vairel, 2013, organisent leur volume autour des soulèvements de 2011 et de leurs antécédents immédiats), soit à une fenêtre temporelle liée à l’action publique, telle que la formation de l’État postindépendance (Waltz, 1995). La périodisation d’Ennaji traite au contraire 1912 comme une charnière au sein d’une histoire continue de la mobilisation, soutenant implicitement que la résistance nationaliste au régime colonial et la contestation juvénile du XXIe siècle appartiennent à une même filiation analytique plutôt qu’à des époques historiques distinctes, exigeant des vocabulaires théoriques séparés.

Ce choix est défendable et fécond, et il s’inscrit dans la continuité des travaux antérieurs d’Ennaji, qui a répété que les questions de reconnaissance culturelle, de droits des minorités et de gouvernance démocratique en Afrique du Nord ne peuvent être saisies de manière synchronique, mais doivent être retracées jusqu’à leurs origines coloniales et immédiatement postcoloniales (Ennaji, 2014). Il soulève également la question méthodologique centrale à laquelle un compte rendu complet devra répondre : l’ouvrage soutient-il un cadre explicatif unique sur toute cette durée, ou fonctionne-t-il davantage comme une anthologie chronologique de six types de mouvements, faiblement reliés par une géographie commune ? L’architecture des chapitres — nationaliste, droits humains/démocratique, féminin, islamiste, amazigh et jeunesse, organisés en séquence — laisse penser que ce second risque est réel. Une périodisation séculaire ne vaut que par le tissu conjonctif que l’auteur construit entre les chapitres ; que l’introduction et la conclusion d’Ennaji fournissent ou non une véritable théorie du changement reliant 1912 à 2024, ou que cette unité soit davantage affirmée que démontrée, constitue la question la plus déterminante pour évaluer la contribution de l’ouvrage.

2. L’architecture des six mouvements

La présentation de l’éditeur confirme huit chapitres organisés autour de six catégories de mouvements — nationaliste, démocratique/droits humains, féminin, islamiste, amazigh (berbère) et jeunesse —, encadrés par une introduction et une conclusion, avec des titres de chapitres confirmés tels que « The Nationalist Movements » (Ennaji, 2026, chapitre 2), « The Islamist Movements » (Ennaji, 2026, chapitre 4) et « The Youth Movements », qui apparaît plus loin dans la séquence (Ennaji, 2026, chapitre 7). L’ouvrage annonce l’intention de retracer comment le nationalisme, la langue, la religion, le genre et l’inégalité socio-économique génèrent chacun des logiques de mobilisation distinctes, tout en soutenant plus largement que le développement inégal, l’exclusion politique et le discours identitaire continuent de structurer la contestation dans la région (Morocco World News, 2026).

Deux questions structurelles découlent directement de cette architecture, et toutes deux ne trouveront réponse qu’une fois les chapitres eux-mêmes en main. Premièrement, les frontières catégorielles en sociologie des mouvements sociaux sont rarement aussi nettes qu’une table des matières le laisse entendre : l’activisme amazigh au Maroc a été substantiellement porté par des femmes (Sadiqi, 2014), et la mobilisation de la jeunesse après 2011 a largement puisé dans le vocabulaire des droits humains et de la réforme constitutionnelle hérité des mouvements démocratiques antérieurs (Beinin et Vairel, 2013). Une structure de chapitres organisée par type de mouvement distinct risque de reproduire ces mouvements comme plus séparables qu’ils ne l’étaient sur le terrain, cloisonnant artificiellement ce qui relevait souvent de coalitions se chevauchant et de répertoires d’action partagés. Que les chapitres d’Ennaji reconnaissent et théorisent ce chevauchement — plutôt que de simplement le mentionner en passant — sera déterminant pour juger de la rigueur analytique de l’ouvrage.

Deuxièmement, le poids textuel relatif accordé à chaque type de mouvement constitue en soi un argument, avant même qu’une seule affirmation ne soit énoncée. Un lecteur comparatiste voudra savoir, une fois la pagination disponible, si l’espace consacré au mouvement amazigh correspond à la place qui lui est réservée dans la présentation même de l’éditeur — qui le classe aux côtés des mouvements féminins, islamistes, des droits humains et de la jeunesse comme bénéficiant d’une « attention particulière » — ou si, comme cela s’est produit dans d’autres synthèses régionales monographiques, ce chapitre fonctionne comme une coda plutôt que comme une unité analytique à part entière, comparable au traitement réservé aux mouvements islamiste ou nationaliste. Compte tenu du corpus antérieur substantiel d’Ennaji sur les questions culturelles et politiques amazighes, il s’agit là d’un point de continuité naturel à vérifier plutôt qu’à présumer.

3. Positionnement dans le champ

L’ouvrage d’Ennaji s’insère dans une littérature dense mais inégalement répartie. Le volume collectif dirigé par Beinin et Vairel (2013) demeure l’intervention théorique la plus influente sur les mouvements sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, remettant explicitement en cause les concepts classiques de la théorie des mouvements sociaux — structures d’opportunité politique, cadrage, structures de mobilisation, répertoires d’action — jugés insuffisamment attentifs aux contextes autoritaires, et ce à travers des études de cas nationaux plutôt qu’un récit unique et continu. Democratisation in the Maghreb de Hill (2016) adopte l’approche structurelle inverse de celle d’Ennaji : un récit centré sur l’État, portant sur les types de régime et les trajectoires de transition en Algérie, en Libye, au Maroc et en Tunisie, les mouvements sociaux y étant traités essentiellement comme des intrants dans les négociations entre élites plutôt que comme l’unité première d’analyse — un ouvrage qu’Ennaji lui-même a recensé et par rapport auquel il a implicitement positionné son propre travail (Ennaji, 2017). After the Arab Uprisings de Mako et Moghadam (2021) propose la synthèse comparative la plus récente, organisée autour de quatre variables explicatives — l’État et les institutions, la société civile, le genre et la mobilisation féminine, et l’influence internationale —, appliquées à un ensemble de cas moyen-orientaux et nord-africains plus large, incluant l’Égypte, la Tunisie, la Libye, la Syrie et le Yémen.

Face à cette toile de fond, la contribution d’Ennaji se distingue selon deux axes plutôt qu’un seul. Premièrement, son périmètre limité à trois pays — Maroc, Algérie et Tunisie, excluant explicitement la Libye, la Mauritanie et le Sahel élargi — resserre le cadre comparatif par rapport à Mako et Moghadam ou à Beinin et Vairel, échangeant l’ampleur contre la profondeur au sein du Maghreb proprement dit. Deuxièmement, sa profondeur temporelle de 112 ans est véritablement sans précédent proche parmi ces comparateurs, lesquels débutent tous leur analyse empirique au plus tôt au milieu du XXe siècle, avec les mouvements d’indépendance, et le plus souvent dans les années 1990 ou 2000. La contribution revendiquée n’est donc pas que les mouvements sociaux nord-africains seraient inétudiés — le long parcours éditorial d’Ennaji lui-même sur les minorités, les femmes et le multiculturalisme de la région en atteste (Ennaji, 2014) —, mais que la politique contestataire de la région n’avait pas encore été assemblée en un unique récit de longue durée, allant du nationalisme colonial à la mobilisation juvénile post-Printemps arabe, au sein d’un seul volume monographique.

Que cet arbitrage — profondeur et durée acquises au prix de l’ampleur comparative — soit validé par l’analyse dépend d’une exécution que le lecteur ne peut pas encore évaluer : le recentrage sur trois pays engendre-t-il un éclairage véritablement comparatif sur les raisons pour lesquelles les trajectoires tunisienne, algérienne et marocaine ont divergé malgré un héritage colonial et arabo-islamique commun, ou l’ouvrage se contente-t-il d’une compilation pays par pays au sein de chaque chapitre, la comparaison étant affirmée dans l’introduction et la conclusion mais non soutenue dans les chapitres analytiques eux-mêmes ? C’est précisément ce type de question qui distingue une contribution véritablement comparatiste-historique d’une enquête descriptive bien organisée, et il ne saurait être tranché à partir du seul paratexte.

4. Des choix de conception qui appellent examen

Plusieurs choix, visibles même de l’extérieur, méritent d’être signalés comme pistes d’investigation pour le compte rendu complet, plutôt que comme des conclusions.

L’exclusion de la Libye et de la Mauritanie. Un ouvrage qui prend « l’Afrique du Nord » comme cadre géographique tout en se limitant au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie définit implicitement le Maghreb autour de ses États les plus institutionnellement continus, mettant entre parenthèses les cas — l’effondrement étatique de la Libye, l’hybridité sahélo-arabe distincte de la Mauritanie — susceptibles de complexifier un récit organisé autour d’une démocratisation graduelle et inégale. Il s’agit là d’un choix de délimitation légitime et courant dans une grande partie de la littérature (Hill, 2016, opère un choix similaire en n’élargissant que marginalement le cadre), mais qui devrait être justifié plutôt que laissé comme une convention implicite, puisque les cas exclus sont précisément ceux qui mettent à l’épreuve la question de savoir si « l’Afrique du Nord » fonctionne comme une unité d’analyse cohérente ou comme une étiquette géographique imposée à des trajectoires divergentes.

Le « mouvement » comme unité d’analyse. Organiser les chapitres par type de mouvement (nationaliste, islamiste, féminin, etc.) plutôt que par pays ou par mécanisme (cadrage, mobilisation des ressources, répression) engage l’ouvrage à traiter les mouvements comme des acteurs relativement circonscrits et cohérents, persistant sur plusieurs décennies. Il s’agit là d’une affirmation plus forte qu’il n’y paraît : le mouvement amazigh marocain des années 1990 partage-t-il une continuité organisationnelle et idéologique suffisante avec les associations culturelles berbères antérieures des années 1960 pour être narré comme un mouvement unique, ou la continuité elle-même est-elle une donnée à démontrer plutôt qu’une prémisse posée par la structure des chapitres ? Les chercheurs travaillant dans le cadre du processus politique, y compris les contributeurs de Beinin et Vairel (2013), se sont généralement montrés plus prudents quant à la cohérence des mouvements sur des périodes pluridécennales, traitant la continuité organisationnelle comme une question empirique plutôt que comme une prémisse structurante.

Le cadrage État/société civile. Le résumé de l’éditeur engage l’ouvrage à examiner les rôles de l’État et de la société civile dans le renforcement des droits civiques et de la démocratie, une formulation qui présume que la fonction de la société civile est fondamentalement de renforcer, plutôt que d’être, à certains moments, cooptée, instrumentalisée ou canalisée par l’État vers une libéralisation gérée plutôt qu’authentique — une dynamique bien documentée s’agissant spécifiquement du secteur associatif marocain (Beinin et Vairel, 2013, décrivent la société civile marocaine comme servant fréquemment de terrain permettant à des activistes professionnalisés d’accroître la valeur de leurs titres autant que de vecteur de mobilisation populaire). Que les chapitres d’Ennaji interrogent cette ambiguïté ou adoptent une logique plus linéaire selon laquelle la société civile bâtit la démocratie affectera de manière substantielle la lecture des enjeux normatifs de l’ouvrage.

5. Ce qu’un compte rendu complet devra encore établir

Quatre questions définissent le programme du traitement plus complet et engagé chapitre par chapitre que cet essai entend précéder.

Premièrement, l’introduction articule-t-elle un cadre théorique explicite — qu’il s’agisse de la théorie du processus politique, de la mobilisation des ressources, de l’analyse du cadrage ou d’une alternative synthétique — suffisamment robuste pour porter l’analyse à travers six types de mouvements et onze décennies, ou l’engagement théorique de l’ouvrage demeure-t-il largement implicite, affirmé par le choix des cas plutôt qu’argumenté par la méthode ?

Deuxièmement, comment chaque chapitre gère-t-il en interne la comparaison entre les trois pays ? Un chapitre qui procède successivement Maroc, puis Algérie, puis Tunisie, avec un paragraphe de clôture relevant similitudes et différences, accomplit un travail comparatif différent de celui d’un chapitre organisé thématiquement à travers les trois cas de bout en bout.

Troisièmement, quelles sont les sources primaires et secondaires qui sous-tendent les chapitres historiques, en particulier pour la période la plus ancienne (1912-1956), où l’historiographie de la mobilisation nationaliste est de qualité inégale et souvent façonnée par la narration rétrospective que les mouvements nationalistes ont eux-mêmes construite d’eux-mêmes — un écueil méthodologique familier à l’historiographie maghrébine dans son ensemble.

Quatrièmement, et de manière plus décisive encore : le chapitre de conclusion revient-il sur l’arc séculaire promis par le titre et démontre-t-il un argument cumulatif — une théorie de la manière dont la mobilisation nationaliste a structurellement permis ou contraint les mouvements féminins, amazighs et de jeunesse qui lui ont succédé —, ou se contente-t-il de résumer six chapitres sans les synthétiser pleinement en un argument unique sur la relation entre mouvements sociaux et démocratisation en Afrique du Nord dans la durée ?

6. Évaluation provisoire

Sur la base des éléments disponibles avant la lecture du manuscrit, Social Movements and Democratization in North Africa, 1912–2024 d’Ennaji s’apparente le mieux à une tentative réfléchie de conférer à la politique contestataire du Maghreb le type de traitement monographique de longue durée que les études des mouvements sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont généralement réservé aux volumes collectifs (Beinin et Vairel, 2013) ou à des études comparatives plus étroitement centrées sur l’État (Hill, 2016 ; Mako et Moghadam, 2021). L’ambition est authentique et la lacune qu’elle vise à combler est réelle : aucune monographie existante en langue anglaise ne tente une telle amplitude pour un tel ensemble de mouvements. Que l’ouvrage livre pleinement ou non un argument synthétique à la hauteur de cette ambition — plutôt qu’une séquence bien organisée de six chapitres solides mais isolément circonscrits — est la question dont dépendra sa contribution ultime, question à laquelle ce recenseur se réjouit de pouvoir répondre une fois le manuscrit complet en main.

Références

Beinin, J., & Vairel, F. (Eds.). (2013). Social movements, mobilization, and contestation in the Middle East and North Africa (2nd ed.). Stanford University Press.

Ennaji, M. (2014). Multiculturalism and democracy in North Africa: Aftermath of the Arab Spring. Routledge.

Ennaji, M. (2017). [Review of the book Democratisation in the Maghreb, by J. N. C. Hill]. Review of Middle East Studies.

Ennaji, M. (2026). Social movements and democratization in North Africa, 1912–2024. Palgrave Macmillan.

Hill, J. N. C. (2016). Democratisation in the Maghreb. Edinburgh University Press.

Mako, S., & Moghadam, V. M. (2021). After the Arab uprisings: Progress and stagnation in the Middle East and North Africa. Cambridge University Press.

Morocco World News. (2026, 28 juillet). Moha Ennaji explores North Africa’s social movements in new book. https://www.moroccoworldnews.com/2026/07/331597/moha-ennaji-explores-north-africas-social-movements-in-new-book/

Sadiqi, F. (2014). Moroccan feminist discourses. Palgrave Macmillan.

Waltz, S. (1995). Human rights and reform: Changing the face of North African politics. University of California Press.

Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

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