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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (28)

Le droit musulman a sa propre terminologie, chaque terme ayant en plus de sa signification littérale toute la charge affective et morale mise en lui par l’histoire d’une culture. La notion de  » droit  » surtout dans la bouche d’un Cadi comme El-Izz Ibn Abdessalam doit être rendue par le terme  » Sharia  » pour avoir tout son poids dans un problème moral. Or on est surpris de voir le personnage chargé de son rôle dans la pièce de Tewfik El-Hakim le rendre par le terme  » Kanoun  »,comme n’importe quel magistrat ou avocaillon du Caire ou d’Alger aujourd’hui.


Faute d’idées authentiques d’un côté et efficaces de l’autre,on piétina. Les Archétypes trahis d’un côté comme de l’autre se vengèrent. On piétina un demi-siècle.
C’est le peuple algérien qui, finalement, rompit l’intermède. Il lâche, en effet en 19 54, tous ses directeurs de conscience pour s’engager tout seul dans la révolution.
Sur le champ, les frères ennemis firent  » ami  » pour ne pas se laisser distancer par le peuple qu’ils entendaient récupérer. Ils se rallièrent – apparemment – à la révolution. En fait ils se rallièrent aux  » Zaïms  » qui distribuaient bourses et prébendes à Tunis et au Caire.
Pour l’histoire, il faut en effet noter qu’une fois sa première direction – le Nidham(2)-décapitée dans l’Aurés, la révolution n’eut plus une direction, mais une intendance qui pourvoyait d’ailleurs à des besoins d’apparat plus qu’aux besoins des combattants.
Quoiqu’il en soit, quand le rideau se lève de nouveau sur la scène algérienne, on pouvait voir les effets du bilinguisme dans une situation plus nette, débarrassée de l’ombre qu’avait projetée jusque-là la présence coloniale. La confusion, qu’avait maintenue cette présence et un certain jeu subtil pendant les années de la révolution, se dissipa.
On pouvait dés lors voir que le clivage du bilinguisme était plus profond. Il avait affecté le sommet et la base. Le pays ne comptait pas seulement deux  »élites » mais deux  » sociétés  » superposées. L’une représentait le pays traditionnel et historique et l’autre voulait faire son histoire à partir de zéro.
Les idées imprimées de l’un et les idées exprimées de l’autre ne pouvaient pas cohabiter dans un même univers culturel.
Les deux sociétés parlaient deux langages différents. Ce qui se disait à la radio, dans la presse, même dans certains livres scolaires s’il pouvait signifier les idées exprimées de l’une n’avait aucun sens par rapport aux idées imprimées de l’autre. Nous n’étudions pas ici l’étiologie du phénomène. Ses causes sont plus ou moins du domaine de la lutte idéologique(3). Nous nous intéressons ici seulement à ses conséquences.
Dans l’Algérie pré-révolutionnaire qui n’ignorait pas le phénomène (elle le dénonçait par la voix de l’Islah) ces conséquences
étaient néanmoins plus ou moins masquées par l’ombre du colonialisme et  »l’union sacrée » du pays qui réagissait unanimement sur ce point, comme sur d’autres.
Mais les premières années de la révolution passées, on voit le phénomène sous un jour nouveau. En fait, dès 1956 ses conséquences commencent à se manifester dans le nouveau style de la révolution.
Et dès 1958, elles commencent à prendre corps dans un débat qui concernait même la terminologie révolutionnaire.
On commençait à débattre certains termes pour les remplacer par d’autres. De plus en plus, on parla du  » djoundi (4) qui était ci-devant  »el-moudjahed  ».
Le débat dépassera les termes pour concerner même les structures. Le  » nidham  » disparut et l’on mit à sa place des structures préfabriquées qu’ont eut soin de baptiser au congrés de la Soummam. Le C.E.S et le C.N.R.A. virent ainsi le jour.
Au début, le moudjahed obéissait à un guide qu’il nommait  » le Cheikh (5).
Vers la fin, la révolution avait ses  »colonels  ». Depuis, c’est tout un vocabulaire nouveau qui véhicule des idées totalement étrangères à l’univers culturel où l’idée révolutionnaire, elle même, vit le jour avec ses motivations.
Depuis l’indépendance, ce sont deux clans nettement opposés au sommet et deux sociétés superposées à la base qui constituent
la réalité algérienne. C’est à ce niveau, donc à la base qu’il faut considérer les ‘ . conséquences du phénomène qui prend à ce niveau un caractère sui-generis qu’on ne trouve peut-être nulle part plus nettement affirmé dans la réalité quotidienne qu’en Algérie. Il faut adopter un schéma binaire, à deux colonnes pour mettre côte à côte les choses qui concernent chaque société, de manière à rendre la confrontation frappante.
On a d’un côté les idées d’une société de type postalmohadien, c’est-à-dire une société dont les idées imprimées sont à l’état confus, comme sur un film ou un disque effacé sur lequel ne se retrouvent pas les motivations existentielles. De l’autre, les idées exprimées qui n’expriment rien, comme un disque qui n’aurait gardé trace que des harrnoniques séparées des idées fondamentales qui seraient restées sur le disque d’un autre univers culturel.
De ce côté-ci, les idées exprimées représentent une matière intellectuelle plus confuse encore, incapable de fournir des modalités opératoires efficaces. D’un côté, c’est l’intuition qui saisit la réalité en un éclair intraduisible dans un plan.
De l’autre, c’est une pensée qui confond la mouvance existentialiste de l’après civilisation avec l’effort intellectuel qui marque le point de départ d’une civilisation. D’un côté c’est la forme subjective et littéraire. De l’autre c’est la forme pseudo-objective et pseudo-scientifique.
D’un côté, c’est la société ankylosée qui impose ses coutumes, ses préjugés, ses superstitions comme des traditions authentiques.
De l’autre, c’est la société qui se veut révolutionnaire, qui se révolte en fait non contre les fausses valeurs mais contre les valeurs les plus authentiques. D’un côté, c’est l’idée qui a perdu son rayonnement social.
De l’autre, c’est l’idée qui a un rayonnement mortel. D’un côté, c’est l’inertie, la statique. De l’autre, c’est la pseudo- dynamique, l’anarchie hurlante. Le bilan du bilinguisme, même schématique, ne s’arrête pas là. Il déborde même dans le domaine des efforts de création les
plus sérieux.Il semble que ses complexes n’épargnent pas même dans les lettres arabes, le domaine particulier où brille en ce moment le talent d’un Tewfik El-Hakim qui est certainement le meilleur auteur dramatique arabe, actuellement.
On est tout de même peiné et surpris de voir un auteur talentieux comme lui se compromettre, en des attitudes biens significatives, montrant que nos idées les plus originales trahissent des Archétypes de notre culture, par complaisance à une culture étrangère mal assimilée. Par exemple, dans une remarquable adaptation théâtrale, Tewfik El-Hakim réussit admirablement à nouer son drame autour d’un dilemme droit ou force ?
Mais le personnage qui pose le dilemme n’est pas n’importe qui: le Cadi El-Izz Ibn Abdessalam qui demeurera à jamais la figure du magistrat qui ne transige pas avec les devoirs de sa charge.
D’autre part, le droit musulman a sa propre terminologie, chaque terme ayant en plus de sa signification littérale toute la charge affective et morale mise en lui par l’histoire d’une culture.
La notion de  » droit  » surtout dans la bouche d’un Cadi comme El-Izz Ibn Abdessalam doit être rendue par le terme  » Sharia  » pour avoir tout son poids dans un problème moral. Or on est surpris de voir le personnage chargé de son rôle dans la pièce de Tewfik El-Hakim le rendre par le terme  » Kanoun  »,comme n’importe quel magistrat ou avocaillon du Caire ou d’Alger aujourd’hui.
Et cet aspect du bilinguisme qui insinue ses effets inattendus même dans l’expression arabe de notre pensée n’est peut être pas le moins significatif. Quand à l’expression de notre pensée dans l’autre langue, elle revêt parfois la forme d’une totale ignorance de la culture nationale, sinon sa trahison pure.
Voici, à titre d’exemple, ce qu’on peut lire dans la lère phrase d’un livre intitulé  » L’ Architeciure Algérienne »:  » Autrefois les architectes se nommaient  » maîtres d’oeuvres  ».  »Ils étaient appelés pour construire des palais, des temples, des églises, des ouvrages de défense ».
On constate avec peine que la nomenclature architecturale de ce livre édité par le ministère de l’Information omet le terme mosquée. Or c’est un terme spécifique de l’architecture musulmane même quand on l’étudie en France, en Angleterre ou en Allemagne.
Le moins qu’on puisse dire ici, c’est que le bilinguisme peut engendrer les effets les plus incompatibles avec la culture nationale.

NOTES.
1) Voir Anthologie de la littérature arabe contemporaine, par Anouar Abdelmalek ed. du Seuil. Paris, 1965. page 81, 86.
2) C’est ce nom que l’autorité révolutionnaire se donna dans la période héroïque de ses deux premières années.
3) L’auteur a consacré une étude particulière à cet aspect sous le titre  »la lutte idéologique  », le Caire, 1960.
4) Le » djoundi  »est l’équivalent du » troupier ».
5) C’était le titre de Chihani Bachir parmi ses frères d’armes.

A suivre

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