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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (29)

Il faudrait transposer l’esprit de Pasteur et ses méthodes sur le plan pédagogique pour saisir cet aspect pathologique de la culture moderne du monde musulman. Sans quoi, les idées mortes continueront leur travail sur le plan social et politique comme au temps du vaillant Mossadeq dont le régime fut liquidé par ce travail destructeur.


XVI – IDÉES MORTES ET IDÉES MORTELLES

Une circonstance de son passage à PARIS avait inspiré au plus grand génie poétique moderne arabe un hommage lyrique à la ville lumière.
L’immortel Chawki ne se doutait pas qu’il livrait à la postérité en même temps qu’un nouveau chef d’oeuvre, un argument qui sera exploité à titre posthume contre lui par certains amateurs d’intégrisme de mauvais aloi.
Pour ces gens, soucieux paraît-il de l’intégrité de notre univers culturel, il s’agirait d’en boucher tous les soupiraux pour nous mettre à l’abri des contaminations.
D’après eux, nous devons aussi surveiller, voire suspendre -quand il le faut – notre respiration intellectuelle mettre en somme à notre esprit des masques à gaz pour parer à d’éventuelles contaminations.
Mac Carthy avait pensé réglementer la respiration mentale dans son pays, l’opinion mondiale l’a traité de vieille sorcière.
Mais quand il s’agit d’un homme honnête et fort sympathique, qui se consacre à l’éducation de nos enfants avec le plus parfait désintéressement, on ne peut ni sous estimer ses opinions personnelles, ni les mettre purement et simplement sur le compte de la démagogie.
J’écoutais un Zitounite. Je savais que son opinion sur Chawki n’était pas la sienne mais celle qui se forme dans un univers culturel dans lequel des idées, privées de leurs racines, par conséquent mortes sur place, côtoient d’autres idées devenues mortelles d’avoir laissé sur place leurs racines dans un autre univers culturel d’où elles ont été mal importées.
Quel tort avait le grand Chawki aux yeux de ce colonisé, et colonisable de marque ?
C’est parce qu’il y a, explique le Zitounite, dans l’hommage de Chawki l’effet pernicieux de cette culture occidentale qui attache 90 pour cent de l’élite musulmane plus ou moins consciemment au service du colonialisme.
Le danger de cette affirmation était d’autant plus grave que les apparences étaient pour elle.
Mais ce qui importe derrière cette affir1nation, et ces apparences, c’est le fait pathologique des  » idées mortes  » issues de notre hérédité sociologique voisinant avec des  »idées mortelles » empruntées à l’Occident.

On pourrait voir là – sur un autre plan celui des idées – les deux aspects du drame colonial : la colonisabilité et le colonialisme traduits en termes de culture. Mais s’il fallait de toute façon faire une discrimination les  »idées mortes » – que nous a léguées la société postalmohadienne nous paraîtraient certainement plus mortelles.
Pour s’en convaincre, il faut jeter un regard sur le bilan historique des idées qui ont tué la société post-almohadienne et qui constituent encore  » le passif » de la renaissance de la société musulmane qui ne semble pas encore s’en être débarassée.
Il est évident que ces idées n’ont pas vu le jour à Paris ou à Londres, dans les hémicycles de la Sorbonne ou d’Oxford mais à Fès, à Alger, à Tunis et au Caire.
Elles sont nées aux pieds des minarets de Karawiyine, de la Zitouna et d’El-Azhar, durant les siècles post-almohadiens.
Elles constituent – tant qu’elles n’auront pas été liquidées par un effort systématique – les virus héréditaires qui minent l’organisme musulman du dedans, en trompant sa réaction de défense.
Il faudrait transposer l’esprit de Pasteur et ses méthodes sur le plan pédagogique pour saisir cet aspect pathologique de la culture moderne du monde musulman. Sans quoi, les idées mortes continueront leur travail sur le plan social et politique comme au temps du vaillant Mossadeq dont le régime fut liquidé par ce travail destructeur.
KACHANI a été une idée morte, le virus interne qui a détruit l’expérience qui s’était levée un moment à l’horizon du peuple iranien.
Il est significatif que Mossadeq n’a pas été finalement vaincu par le colonialisme tel qu’on le désigne habituellement par ce mot – incarné par le plus puissant trust du pétrole – mais par la colonisabilité gesticulant en la personne de Kachani, au nom de Dieu.

Mais dès qu’on aborde le problème des idées mortes qui n’ont plus de racines dans le plasma culturel originel du monde, musulman, on bute sur celui des idées mortelles qui ont laissé leurs racines dans leur univers culturel d’origine.
Parfois, ce sont les mêmes individus qui incarnent les deux aspects du problème : le virus héréditaire  » aspire  »en quelque sorte le microbe extérieur.
Pour parler autrement, c’est l’idée morte qui appelle, qui attire l’idée mortelle dans la société musulmane.
Il était difficile de convaincre l’honorable critique de Chawki de la raison ontologique entre les deux aspects pathologiques, à savoir que c’est l’esprit post-almohadien qui, secrétant des idées mortes d’un côté, aspire des idées mortelles de l’autre.

Ce double phénomène de capillarité pose, par son second aspect, un problème qu’il faut se garder de poser à l’envers. Il ne s’agit pas en effet de se demander pourquoi il y a des éléments mortels dans la culture occidentale ; mais pourquoi l’élite musulmane va précisément chercher ces éléments-là?

A suivre

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