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Lecture critique de l’ouvrage du Professeur Mohammed Jelmad: « Le Sceptre et la Vertu »

Le Sceptre et la Vertu constitue un apport substantiel et bienvenu à la littérature consacrée à la monarchie marocaine contemporaine. Sa force principale tient à la cohérence de son fil directeur — l’éthique comme clé de voûte discursive, comportementale, institutionnelle et diplomatique — et à la richesse documentaire mobilisée pour l’étayer, du texte constitutionnel aux initiatives les plus récentes de la diplomatie royale sur le dossier saharien.


Pr. Mohamed Chtatou

Le nouvel essai du professeur Mohammed Jelmad, Le Sceptre et la Vertu : l’impératif éthique sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, s’inscrit dans la continuité d’un projet intellectuel de longue haleine, entamé en 2023 avec Le Commandeur des Croyants : visions éclairées et perspectives prometteuses et poursuivi en 2026 avec La Commanderie des Croyants : singularité marocaine. Le Sceptre et la Vertu referme ce triptyque en proposant une synthèse ambitieuse : lire l’ensemble de l’action royale — discours, comportement personnel, gestion des crises, diplomatie — à travers le prisme unificateur de l’éthique. Le pari est risqué, tant la notion d’éthique en politique se prête à l’incantation ; il est pourtant globalement tenu, grâce à une architecture argumentative rigoureuse et à une érudition qui convoque aussi bien la théologie politique islamique que le droit constitutionnel comparé et l’actualité diplomatique la plus récente. L’avant-propos, où l’auteur retrace son propre cheminement de chercheur engagé dans la promotion d’une littérature monarchique renouvelée, donne d’emblée le ton d’un ouvrage qui se veut à la fois savant et résolument tourné vers la mise en valeur du modèle institutionnel marocain.

L’ouvrage se déploie en huit chapitres organisés selon une progression convaincante : du discours (chap. I) au comportement personnel (chap. II), des sources scripturaires de la Commanderie des Croyants (chap. III) à l’acte fondateur de l’Instance Équité et Réconciliation (chap. IV), puis du « pragmatisme humaniste » déployé dans les politiques publiques et la diplomatie humanitaire (chap. V) à la grâce royale (chap. VI), enfin de la doctrine algérienne de la « main tendue » (chap. VII) au dossier saharien envisagé sous l’angle de la sollicitude envers les populations de Tindouf (chap. VIII). Cette montée en généralité — de la parole à l’acte, de l’intérieur vers l’international — donne au propos une cohérence rare dans un genre où l’accumulation d’exemples tend souvent à l’emporter sur la démonstration d’ensemble.

Le chapitre I est sans doute le plus solide sur le plan doctrinal. Jelmad y démontre, exemples textuels à l’appui, que le triple référentiel islamique, universaliste et patriotique mobilisé dans le discours royal ne relève pas de la simple rhétorique mais d’une fonction d’arbitrage entre courants conservateurs et progressistes de la société marocaine — une lecture qui rejoint les analyses consacrées à la fonction pacificatrice et unificatrice de l’institution du Commandeur des Croyants dans la vie politique marocaine, dont l’ancrage constitutionnel a été précisément retracé par la littérature spécialisée (El Ahmadi, s.d.). L’auteur montre bien comment la mobilisation des Maqasid al-Shari’a permet de légitimer, sans rupture perçue, des réformes aussi sensibles que le Code de la famille — une opération de synthèse entre modernité et tradition dont Waterbury (1975) avait déjà souligné, dans son étude classique sur la monarchie marocaine et ses élites, qu’elle constituait l’un des ressorts les plus anciens et les plus efficaces de la gouvernance chérifienne. La distinction, bien construite, entre fonction d’arbitrage, fonction d’exemplarité et fonction de résilience nationale donne à ce chapitre une clarté analytique qui manque souvent aux travaux consacrés au discours royal, trop souvent réduits à une paraphrase chronologique des allocutions du Trône.

L’auteur prend également soin de distinguer, au sein de ce chapitre inaugural, les trois fonctions sociologiques que remplit selon lui l’éthique du discours royal : une fonction d’arbitrage entre courants conservateurs et progressistes, qui désamorce les clivages idéologiques en enveloppant les réformes modernisatrices dans un habillage religieux éclairé ; une fonction d’exemplarité et de reddition de comptes, qui introduit dans le champ administratif une exigence de corrélation entre responsabilité et sanction ; et une fonction de résilience nationale, activée lors des crises majeures — la pandémie de Covid-19, le séisme d’Al Haouz — pour transformer une valeur morale, la solidarité (Tadamoun), en force de mobilisation concrète. Cette typologie tripartite, sobrement exposée, évite l’écueil de la simple énumération thématique et donne au chapitre une véritable portée heuristique, transposable à d’autres monarchies exécutives où le discours du souverain joue un rôle de régulation sociale comparable.

Le chapitre II, consacré à l’empreinte humaine du Souverain, gagne en vivacité ce qu’il perd, nécessairement, en distance analytique. Jelmad y restitue avec sensibilité l’éthique de la proximité — la simplicité des rencontres, l’attention portée aux plus vulnérables, l’attention aux orphelinats et aux quartiers informels —, l’éthique de la sollicitude face aux drames (Casablanca 2003, Al Hoceima 2004, Marrakech 2011, Al Haouz 2023) et l’éthique de la fidélité envers les serviteurs de l’État et les figures de la vie culturelle. Le passage consacré aux causeries religieuses du Ramadan (Ad-Dourous Al-Hassania) et à l’attitude d’écoute que le Souverain y adopte face aux savants venus du monde entier, de même que les pages consacrées à la réhabilitation du patrimoine judéo-marocain, illustrent bien cette « éthique vécue » que l’auteur entend documenter. Cette galerie de portraits situationnels, qui s’appuie sur une connaissance fine du protocole royal et de son évolution depuis 1999, constitue une contribution utile à l’étude, encore peu développée dans la littérature francophone, du style de gouvernance personnel comme variable politique à part entière.

Les chapitres III et IV forment le cœur doctrinal de l’ouvrage. Le premier retrace, de façon précise et bien informée, l’ensemble de l’appareil institutionnel déployé pour la préservation du Coran et de la Sunna — la Fondation Mohammed VI pour l’édition du Saint Coran, la radio-télévision Assadissa, la plateforme numérique « Hadith Mohammed VI », le Prix Mohammed VI de mémorisation et la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains, qui réunit aujourd’hui les savants musulmans de près de cinquante pays africains autour d’une lecture partagée des textes fondateurs —, en le rattachant à l’exigence de lutte contre l’instrumentalisation religieuse et l’extrémisme. Le second consacre à l’Instance Équité et Réconciliation (IER) un traitement à la fois informé et généreux : Jelmad y souligne à juste titre le caractère précurseur de cette expérience, unique dans le monde arabe en ce qu’elle ne procède pas d’un changement de régime, une observation que confirme la littérature spécialisée consacrée à la circulation internationale des modèles de justice transitionnelle (Vairel, 2006 ; Laouina, 2016). L’auteur insiste avec raison sur la portée symbolique considérable des auditions publiques retransmises en direct en décembre 2004 et janvier 2005, moment que Slyomovics (2008) a également documenté comme un tournant dans le rapport de l’État marocain à la mémoire des « années de plomb » et à la centralité de la parole des victimes. En reliant l’IER à la « garantie de non-répétition » constitutionnalisée en 2011, l’auteur inscrit judicieusement l’Instance dans une continuité réformatrice plus large — une continuité que reconnaît également Benwakrim (2006) lorsqu’elle observe que l’expérience marocaine ne s’est pas limitée à « régler les comptes du passé » mais a cherché, au-delà des indemnisations individuelles, à inscrire cette mémoire douloureuse dans la construction d’une société de droit et dans des programmes de réparation communautaire au bénéfice de régions entières comme le Rif ou Figuig.

Le chapitre V, le plus étoffé du livre, illustre le mieux la méthode de l’auteur : partir des principes pour redescendre vers l’inventaire précis des politiques publiques. La discussion de la généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire, de l’extension « AMO-Tadamon », de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain et de la refonte de la carte sanitaire régionale donne chair à la notion, un peu abstraite ailleurs dans le livre, d’« État social ». Le même souci du détail se retrouve dans le traitement de la diplomatie humanitaire — hôpitaux de campagne des Forces Armées Royales déployés de Zaatari à Beyrouth, aide à la Palestine via l’Agence Bayt Mal Al-Qods, don de fertilisants africains via le groupe OCP, ponts aériens médicaux lors de la pandémie de Covid-19 — qui donne à voir une politique étrangère effectivement construite autour d’un principe de solidarité agissante plutôt que de simple influence géopolitique. Le sous-chapitre consacré à la justice climatique, qui relie l’investissement dans le complexe solaire Noor de Ouarzazate au plaidoyer porté lors de la COP22 de Marrakech, mérite également d’être signalé pour sa capacité à articuler exemplarité interne et posture internationale. Enfin, la page consacrée à la contribution marocaine à la reconstruction de Notre-Dame de Paris, mise en regard de la restauration de la mosquée Al-Aqsa et de la visite du pape François en 2019, est particulièrement réussie : elle illustre avec finesse comment la fonction de Commandeur des Croyants peut se déployer au service d’un dialogue interreligieux qui dépasse le seul champ musulman.

Le chapitre VI, consacré à la grâce royale, propose sans doute l’analyse la plus originale du livre. En articulant la clémence (Ar-Rahma) et la rigueur légale (Al-Adl) sur le fondement de l’article 58 de la Constitution, puis en distinguant, à travers l’examen des vagues successives de grâces accordées à l’occasion des fêtes religieuses et nationales, une éthique de la vulnérabilité (femmes, mineurs, détenus malades), une éthique de la seconde chance (détenus méritants engagés dans les programmes de la DGAPR) et une éthique de l’apaisement politique, Jelmad propose une typologie fine qui pourrait utilement nourrir des travaux comparatifs sur le droit de grâce dans les monarchies constitutionnelles contemporaines — un champ encore peu exploré en dehors des études strictement juridiques.

Un mot doit également être dit de l’appareil de sourcing, qui triangule habilement trois registres documentaires : les recueils officiels de discours et messages royaux, la Constitution de 2011 et les textes réglementaires afférents, et une sélection de travaux académiques et de policy briefs consacrés à la diplomatie migratoire, à la coopération africaine ou à la justice sociale marocaine — parmi lesquels les analyses de Jaïdi (2025) sur le renouvellement de l’État social ou de Dzaguiss (2024) sur le nouveau paradigme de la coopération marocaine en Afrique. Cette triangulation confère à l’ensemble une assise documentaire supérieure à celle de nombreux essais du même genre, qui se limitent trop souvent à la seule paraphrase du discours officiel.

Les deux derniers chapitres, consacrés respectivement à la doctrine marocaine envers l’Algérie et au dossier des populations retenues dans les camps de Tindouf, bénéficient d’une actualité particulièrement favorable qui rehausse sensiblement l’intérêt de l’ouvrage. La « doctrine de la main tendue » que décrit l’auteur — refus constant de l’invective, rappel réitéré de la fraternité historique entre les deux peuples, offre d’assistance aérienne lors des gigantesques incendies qui ont ravagé la Kabylie en août 2021, appel au dialogue direct formulé lors du discours de la Marche Verte de 2018 et réitéré lors du discours du Trône de juillet 2022 — trouve une résonance immédiate dans les développements diplomatiques les plus récents : l’adoption, en octobre 2025, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui consacre l’Initiative marocaine d’autonomie comme base sérieuse et crédible du règlement politique du différend régional, confirme la justesse de la lecture que propose Jelmad de l’Initiative de 2007 comme solution de dignité plutôt que comme simple position de négociation (Conseil de sécurité des Nations unies, 2025). De même, l’insistance de l’auteur sur le développement des provinces du Sud comme « éthique de la preuve » s’articule avec bonheur avec la sophistication institutionnelle qu’a prise le plan d’autonomie dans sa version actualisée, présentée à Madrid en février 2026 par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita et désormais structurée comme un véritable statut organique de type comparable aux régimes d’autonomie européens. Cette conjonction entre l’analyse de l’auteur et l’actualité la plus récente confère au livre une pertinence immédiate qui dépassera sans doute la durée de vie habituelle de ce type d’ouvrage, et fait du chapitre VIII l’un des plus utiles pour le lecteur soucieux de comprendre la cohérence de longue durée de la doctrine marocaine sur la question saharienne.

Sur le plan de l’écriture, l’essai se distingue par une prose dense, une grande maîtrise du lexique technique de la science politique et du droit constitutionnel marocain, et un usage judicieux des sous-titres thématiques qui balisent efficacement chaque chapitre. Le choix de multiplier les rubriques — « l’éthique de la proximité », « l’éthique de la vulnérabilité », « l’éthique de la fraternité historique » — donne au texte une architecture presque taxonomique qui, loin d’appauvrir l’argumentation, en facilite au contraire la lecture et la citation ultérieure : c’est là une qualité appréciable pour un ouvrage appelé à devenir un instrument de consultation autant qu’un texte à lire de bout en bout.

Il faut enfin saluer la franchise de l’avant-propos, où l’auteur assume pleinement le projet d’une « littérature monarchique renouvelée », conçue comme réponse scientifique et citoyenne à une production jugée par lui trop souvent unilatérale. Ce parti pris assumé situe clairement l’ouvrage dans une tradition de littérature institutionnelle engagée, aux côtés — en contrepoint plutôt qu’en opposition frontale — de travaux plus contrastés sur la décennie du règne, comme celui de Vermeren (2009) sur la « transition inachevée » du Maroc contemporain. Là où l’historiographie critique insiste sur les pesanteurs du système makhzénien et les héritages non résolus de la période Hassan II, l’auteur choisit délibérément de mettre en lumière la cohérence normative et la dimension humaine du pouvoir royal. Le lecteur avisé appréciera de pouvoir mettre ces deux focales en dialogue plutôt que de chercher dans l’une la réfutation de l’autre : c’est précisément dans cette mise en regard que réside l’utilité scientifique du genre que Jelmad contribue à renouveler.

Au total, Le Sceptre et la Vertu constitue un apport substantiel et bienvenu à la littérature consacrée à la monarchie marocaine contemporaine. Sa force principale tient à la cohérence de son fil directeur — l’éthique comme clé de voûte discursive, comportementale, institutionnelle et diplomatique — et à la richesse documentaire mobilisée pour l’étayer, du texte constitutionnel aux initiatives les plus récentes de la diplomatie royale sur le dossier saharien. L’ouvrage rendra service aussi bien aux chercheurs en science politique intéressés par les monarchies exécutives contemporaines et par la théorie de la légitimité religieuse du pouvoir, qu’aux praticiens, diplomates et étudiants en quête d’une synthèse actualisée et bien documentée de la doctrine royale marocaine. Il complète utilement le triptyque engagé par l’auteur depuis 2023 et confirme Mohammed Jelmad comme l’une des voix les plus systématiques de ce courant contemporain de la littérature monarchique marocaine. On regrettera seulement que l’ampleur du matériau rassemblé — huit chapitres, près d’une trentaine de rubriques thématiques — n’ait pas donné lieu à un index ou à une table analytique susceptible d’en faciliter la consultation ponctuelle ; il s’agit là d’un simple souhait éditorial, qui n’entame en rien la valeur de fond d’un ouvrage dont la cohérence d’ensemble et la richesse documentaire méritent une large diffusion auprès du public académique comme du grand public éclairé.

Références bibliographiques

Benwakrim, N. (2006). L’expérience de l’Instance Équité et Réconciliation au Maroc. Recherches Internationales, (77), 81–85.

Conseil de sécurité des Nations Unies. (2025). Résolution 2797 (2025) sur le Sahara occidental. Organisation des Nations Unies.

Dzaguiss, A. (2024). La géopolitique marocaine en Afrique : un nouveau paradigme de coopération. Revue Josooor de Droit public et de Sciences Politiques, 1–22.

El Ahmadi, M. (s.d.). Monarchie et gestion sécuritaire de l’islam : le Maroc après le Printemps arabe. IEMed.

Jaïdi, L. (2025). La justice sociale en question : politiques publiques, égalité et renouvellement de l’État social au Maroc. Policy Brief, Policy Center for the New South, (12/25).

Jelmad, M. (2026). Le Sceptre et la Vertu : l’impératif éthique sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI [Manuscrit inédit].

Laouina, M. (2016). L’Instance Équité et Réconciliation : une justice transitionnelle sans transition ? In É. Gobe (Éd.), Des justices en transition dans le monde arabe ? Contributions à une réflexion sur les rapports entre justice et politique. Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.

Slyomovics, S. (2008). Témoignages, écrits et silences : l’Instance Équité et Réconciliation (IER) marocaine et la réparation. L’Année du Maghreb, (IV), 123–148.

Vairel, F. (2006). L’Instance Équité et Réconciliation au Maroc : lexique international de la réconciliation et situation autoritaire. Politique africaine, (96).

Vermeren, P. (2009). Le Maroc de Mohammed VI : la transition inachevée. La Découverte.

Waterbury, J. (1975). Le Commandeur des croyants : la monarchie marocaine et son élite (C. Aubin, Trad.). Presses Universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1970).

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