La Tijaniyya et ses ramifications en Afrique (4)
La Tijâniyya, entre modération et rationalité

Jacques Berque classe La Tijâniyya parmi les soufis rationalistes et éclairés que les pays musulmans ont connus.
La Tijâniyya, entre modération et rationalité
La Tijâniyya ne peut se laisser classer dans la catégorie du soufisme populaire, passif/d’abandon à la grâce divine, ou ascétique. Le soufisme sur lequel s’est construite la confrérie tijanie est fondée sur une lecture objective des conditions sociales, culturelles et politiques qui avaient déterminé la trajectoire d’Ahmad at-Tijâni et les sociétés dans lesquelles il a vécu. Jacques Berque le classe parmi les soufis rationalistes et éclairés que les pays musulmans ont connus.
Si la Tîjâniyya comptait parmi les confréries les plus disposées à susciter la controverse intellectuelle, elle fut, néanmoins, la première à œuvrer à la création d’un espace et d’une base fondée sur la modération, surtout en ce qui concerne la création de nouveaux rapports entre le Cheikh et le disciple. Les sources tijânies indiquent qu’Ahmad at-Tijâni se désolidarisait de tous ceux qui contrevenaient à la chai’a et avait démontré le caractère sunnite de sa tarîqa en disant : « Lorsque vous m’écoutez, pesez mes paroles à la balance de la loi musulmane, ce qui est alors concordant prenez-le, et ce qui est discordant, abandonnez-le. » Son élève, Sidi Mohammad b. al-Muchri dit à son sujet : « Parmi les prodiges de ce vénérable Cheikh, c’est qu’il était très modeste; quand on ne le connaissait pas, on ne pouvait le distinguer de ses compagnons, et ce qui le caractérisait, c’est qu’il était désintéressé et intéressé, recevant et donnant, avisé et feignant d’ignorer la vie des gens, s’occupant de lui-même et intransigeant dans l’observance de la sounna, n’autorisant aucune facilité à personne à ce sujet. »
Si certaines confréries marocaines soufies se sont arrêtées aux frontières de Chenqît en raison de leur caractère moins modéré en ce qui concerne la composante culturelle subsaharienne, la confrérie tijâniyya, elle, parvint à établir des canaux de communication avec des sociétés qui pratiquaient l’animisme jusqu’à une date récente, lesquels canaux ont été construits sur les principes de modération et d’égalité que les cheikhs tijânis avaient œuvré à promouvoir. La Tîjâniyya est la première et la plus grande confrérie marocaine soufie qui ait pu pénétrer dans l’espace africain tout en conférant aux cheikhs et aux moqaddems subsahariens la possibilité de diriger, d’agir en toute indépendance et de créer des zawiyas. En effet, les branches et les machyakhas ne sont pas apparus uniquement au Maghreb mais également aux pays de l’Afrique subsaharienne. C’est le cas de la branche Tivaouane, Kaolack, Nioro, et de ce qu’on appelle la Tîjâniyya ‘Umariyya et hamwiyya, dont le nombre des disciples a décuplé, dépassant de loin celui des Tijânis au Maghreb.
On peut dire que le caractère modéré de la confrérie tijâniyya n’a pas rompu l’attachement des cheikhs africains à l’esprit du cheikh fondateur en affirmant leur lien avec la zawiya mère à Fès.
L’esprit de tolérance sur lequel a été fondée aussi la confrérie tijâniyya a entraîné une grande transformation dans les relations entre soufis du Nord de l’Afrique et ceux des pays africains subsahariens. A cet égard, il convient d’évoquer l’immense modestie dont Akansûs fait preuve dans ses correspondances avec El Hâjj ‘Umar al-Fûtî au point de se mettre au rang de disciple ou de cheikh modeste en s’adressant à lui. Cela témoigne de la considération et du respect que le tijâni Marocain ressentait à l’égard de ses homologues du Soudan Occidental ou Afrique de l’Ouest, surtout après les exploits accomplis par al-Hâjj ‘Umar après avoir été à la tête de la machyakha (maître des maîtres) et du mouvement de lutte qui a abouti à la création d’un immense empire politique.
En reconnaissance de ces exploits, le chercheur égyptien Mohammad al-Hâfidh al-Misrî at-Tijâni a consacré un ouvrage à El Hâjj ‘Umar intitulé kitâb sultân ad-dawla at-tijâniyya bi gharb afriqyâ al-Hâj ‘Umar ben Saïd al-Fûti wa jihâduhu ma’a al-kuffâr », publié en Egypte en 1383 H/1963, dans lequel il jette la lumière sur le jihâd de la confrérie tijâniyya contre les autorités françaises. Différentes études effectuées dans les universités françaises et américaines ont également mis en exergue l’importance de cette personnalité dans l’histoire de la confrérie tijâniyya et la région de l’Afrique de l’Ouest.
La Tîjâniyya est la première confrérie dont les cheikhs d’Afrique subsaharienne ont pu diriger des zawiyas au Nord, notamment en Mauritanie et en Europe. Il s’agit d’un phénomène jamais enregistré dans l’histoire culturelle commune entre le Maghreb et les pays d’Afrique subsaharienne.
A suivre
Jillali El Adnani, Professeur à l’Université Mohamed V de Rabat



